
Chroniqueur doom, black, postcore, stoner, death, indus, expérimental et avant-garde. Podcast : Apocalypse
Inespéré. Depuis les révélations concernant les comportements abusifs de Scott Kelly et l'hiatus consécutif de Neurosis, rien ne laissait entrevoir la possibilité d'un retour. Pire, tout semblait converger vers un monde où le nom de Neurosis resterait attaché au passé : la mort de leur producteur depuis vingt ans Steve Albini en 2024, l'annonce de la vente de son matériel par le batteur Jason Roeder en 2025, Steve Von Till qui semblait s'épanouir dans sa carrière solo... Pourtant, le 20 mars dernier, jour de l'équinoxe de printemps, près de dix ans après Fire Within Fire, le groupe annonçait sa reformation en présentant un nouvel album, le tout sans préavis. Pour parvenir à ce miracle, Neurosis a recruté Aaron Turner (Isis, SUMAC) pour épauler Von Till au chant et à la guitare, soit le type le plus compétent pour remplir ce rôle, à la fois héritier du son des Californiens et un de leurs plus grands fans. Et donc, désormais, l'histoire de Neurosis s'écrit à nouveau au présent.
« We Are Torn Wide Open » nous hurle Steve Von Till au seuil de ce nouvel album, et cela nous rappelle, malgré la belle histoire de leur retour, que Neurosis est un groupe qui nous parle du mal-être, de la souffrance humaine, des parts d'ombre de chacun et de ses tourments. À la vue des épreuves traversées et de l'état du monde en général et de l'Amérique en particulier, nul doute que les réservoirs à catharsis étaient remplis plus qu'il ne faut. Et quand arrive le premier riff sur « Mirror Deep », tout le contexte s'oublie pour laisser place à ce seul constat : Neurosis est grand, Neurosis est indestructible. La profondeur du son, la puissance, la lourdeur, la rage contenue et explosée tout à la fois, la gravité, le sérieux, l'émotion brute et sans filtre, tout ce que Neurosis a toujours travaillé et évoqué, tout cela est de retour. Sous une forme toujours aussi parfaite et maîtrisée, avec cette alternance précise entre les vagues saturées et les instants de respiration. Le seul élément qui peut paraître étrange sur les premières écoutes est la voix de Turner, qui n'a pas le même grain que Kelly, qui sonne plus grave et gutturale. Mais, passé cette première impression un peu déstabilisante (en ce qui me concerne en tout cas), le chant de Turner trouve totalement sa place dans l'art de Neurosis, et il n'y a plus que lieux de se féliciter de ce choix de recrutement.
Enregistré dans le studio Antisleep de Scott Evans à l'hiver 2025, en condition live, sans métronome, de la façon la plus intuitive et directe possible, A Undying Love for a Burning World est à la fois effarant de puissance brute et d'immédiateté, mais aussi incroyablement minutieux sur tous les plans. Les effets électroniques de Noah Landis sont toujours aussi élaborés et intelligemment mis en œuvre, à la fois discrets et centraux, donnant ici un second souffle à un titre (« Blind »), renforçant là la force de frappe d'un riff (la fin de « Seething and Scattered »), délivrant parfois une mélancolie renfermée (le début de « In the Wainting Hours »). Neurosis déploie toujours des titres plutôt longs, donnant à traverser des paysages émotionnels grandioses, abrupts et tourmentés. Il est difficile de démêler l'apport de Turner de celui de Von Till dans la composition des riffs mais, quoi qu'il en soit, le nouveau venu a parfaitement intégré le cahier des charges, et c'est bien le son et l'esprit de Neurosis que l'on retrouve sur tout l'album. Mélange de sérénité et de fureur, de colère contenue et de rage déclarée, la musique des Californiens est toujours aussi viscérale et prenante, impressionnante à tous les points de vue.
Depuis au moins Times of Grace, il (m')est plus ou moins impossible de départager les albums de Neurosis. Chacun aura bien son petit préféré, mais il est clair que le niveau de composition du groupe est d'une constance exemplaire. An Undying Love for a Burning World ne fait pas exception à la règle et propose plus d'une heure de musique de la plus belle facture. Intense, sublime et soigné, ce retour est une complète réussite. Jusqu'aux derniers instants de « Last Light », titre fleuve qui termine l'album, Neurosis nous maintient fasciné et admiratif de leur art. Une seule annonce de concert a accompagné ce retour, au festival Fire In The Mountains, dans le Montana, sur les terres de la nation Blackfeet. De quoi raviver l'espoir de revivre l'expérience incroyable qu'est un concert de Neurosis.
Tracklist de A Undying Love for a Burning World :
01.We Are Torn Wide Open
02.Mirror Deep
03.First Red Days
04.Blind
05.Seething and Scattered
06.Untethered
07.In The Waiting Hours
08.Last Light

























