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dimanche 24 avril 2022

Mütterlein

Marion Leclerq

Circé

hell god baby damn no!

Projet musical sans compromis, assez unique dans la scène française et né des entrailles de Marion Leclerq (ex Overmars), Mütterlein nous a honorés d'un second album en décembre dernier, Bring Down The Flags. Un album coup de poing, viscéral, mais aussi un vrai coup de cœur dans les rangs de la rédaction, que nous allons avoir le plaisir d'accueillir sur scène à Nantes le samedi 30 avril prochain aux côtés de Tromblon. Soirée un peu spéciale, puisqu'au-delà d'un concert anniversaire Horns Up, ce sera aussi la dernière soirée du Michelet, salle emblématique de la ville. Histoire de se mettre dans le bain, on a posé quelques questions à cette passionante musicienne à serpettes.

Bonjour Marion ! Merci d'avoir accepté de répondre à mes questions. Je voulais commencer par un petit retour vers le passé. Cela fait déjà six ans que ton premier album, Orphans of the Black Sun est sorti. Quel regard portes-tu dessus aujourd'hui, avec le recul ? Quel chemin a parcouru Mütterlein depuis, jusqu'à Bring Down The Flags ?

C’est toujours difficile d’avoir du recul et de porter un regard objectif sur sa propre évolution. Je ressens un besoin de radicalité plus fort aujourd’hui, j'essaye de trouver du sens. Depuis Orphans of the Black Sun, j’ai surtout l’impression d’avoir exploré les sons et leurs textures, pour essayer de trouver une forme entière et cohérente. C’est une démarche sans fin, une trajectoire, que je vais continuer de suivre encore quelques temps.

La noirceur est certes omniprésente dans les deux albums, mais je trouvais qu'il y avait un sorte d'espoir hargneux sur Orphans of the Black Sun, qui laisse place à quelque chose de plus défaitiste ici. As-tu l'impression que ton état d'esprit a évolué ?

Je ne pense pas que mon état d’esprit ait totalement changé mais je me sens peut-être plus courageuse qu’avant pour pouvoir exprimer les choses comme je les ressens et pour les assumer. Ce n’est pas tellement mon propos dans le fond qui évolue mais la forme que je lui donne qui se radicalise. J'essaye d'être sincère.

Le thème de la solitude y est proéminent, d'ailleurs. D'où ce sentiment vient-il ?

Je ne sais pas. C'est un sentiment à la fois intime et très universel. Les pertes successives, je dirais... les blessures.

Ta musique a tout de même pris une tournure assez radicale, avec des titres beaucoup plus lourds, plus oppressants, moins accessibles que sur Orphans of the Black Sun. Comment conseillerais-tu d'aborder ce nouvel album ?

Les albums qui m’accompagnent dans la durée sont souvent des disques que j’ai eu du mal à dompter au départ en tant qu’auditrice. D’une façon générale, je conseillerais à tout le monde d’aborder la musique de façon sensible, avec le même état d’esprit et l’empathie que l'on invoque lorsque l’on cherche à rencontrer l’autre.

Ma première écoute de Bring Down the Flags a été une expérience assez suffocante, j'avoue, et la première comparaison qui m'est venue, c'est lorsque j'ai assisté à un live de Treha Sektori, le projet Dark ambient de Dehn Sora. Ça m'avait, comme ici, laissée complètement vidée. Tu as justement collaboré avec lui pour la pochette de l'album, ainsi qu'avec William Lacalmontie, son comparse dans le groupe Ovtrenoir pour tes photos. Peux-tu nous parler de ces collaborations ?

Ce sont des collaborations qui se produisent très naturellement et qui paraissent évidentes. À force de se croiser on a juste envie de se rencontrer et puis de créer les occasions de collaborer ensemble. Je suis très admirative de leur travail respectif et très reconaissante d'avoir pu faire ça avec eux.

En parlant de visuel, cet aspect est assez travaillé chez Mütterlein et des éléments symboliques reviennent, notamment la serpe. Elle est présente sur la pochette de ton premier album, plus subtilement sur celui-ci et toujours en fond de tes photos promos. Que représente elle pour toi ?

Mütterlein signifie « petite mère » en allemand. C'est un clin d'oeil à la chanson de Nico en premier lieu, mais c'est aussi une référence à la figure maternelle ambivalente de la Reine de la Nuit. La serpette à crochet est le symbole que j'ai choisi d'attacher à Mütterlein. Elle en est en quelque sorte l'attribut. Elle fait référence à tout un tas de choses et notamment à Lilith et au glyphe de la Lune Noire. Cela parle d'une exigence d'accomplissement qui pousse à la solitude, en dehors des notions de morale. C'est pour moi le symbole d'une transgression discrète et intériorisée.

J'ai aussi été assez interpellée par le titre "Mother of Wrath". Sur les vocaux notamment, on dirait qu'une sorte d'entité qui parle avec plein d'échos de ta voix. Ce morceaux signifie t-il quelque chose de particulier, une symbolique ?

Ce morceau parle d'un deuil important, de façon symbolique. C'est une mère stérile, le mythe de la femme vide, qui est condamnée à la monstruosité et qui enfante la colère dans une plaie ouverte. Le monstre est un être brisé dont la douleur est incommunicable et inintelligible.

D'ailleurs, tes textes ne sont pas toujours vraiment chantés mais plus déclamés, hurlés directement de tes entrailles. Comment se fait l'enregistrement en studio, pour conserver ce côté si brut ?

Pour le dernier album, j'ai enregistré seule. Ca m'a permis d'être dans un état d'esprit très particulier, à l'abri des regards et sans contrainte de temps, dans une très grande liberté d'expression. Le côté brut fait partie intégrante de cette démarche.

Peux-tu nous parler du matériel que tu utilises ? Il y a beaucoup de machines, mais les percussions apportent un côté organique et rituel. Est-ce un mélange conscient, un équilibre à établir ?

Oui, en tout les cas j'essaye, de trouver un équilibre entre la froideur industrielle de l'électronique et l'aspect plus chaleureux des sonorités organiques. Chaque instrument à son « groove » particulier je trouve, et j'essaye de les faire dialoguer. Les sons sont une matière vivante.

Tu as toujours évolué dans les cercles metal, mais tes influences sont beaucoup plus larges et, au final, ta musique ne rentre vraiment dans aucun sous-genre du style, pour tendre de plus en plus vers des sonorités indus et électroniques. Quel est ton rapport au metal aujourd'hui, et quelle place y vois-tu pour ta musique ?

J'ai toujours été difficile à ranger, quelque-part entre les gothiques et les métalleux, entre le post-punk et le dark ambient... Mais je ne vois pas de frontière très franche entre ces différents sous-genres. Adolescente, je me suis beaucoup nourrie d'un post-hardcore dans lequel le mélange de ces styles était déjà très naturel. Je ne pratique pas une musique metal à proprement parler mais je pense que la démarche qui est derrière et les tensions qu'elle véhicule sont aussi noise que metal. Maintenant, j'ai une affection toute particulière pour le metal au sens large, et ça, peu importe où mes explorations sonores me transporteront.

J'ai toujours trouvé un côté cinématographique à ta musique, et en lisant d'autres interviews, j'ai l'impression que je ne suis pas la seule. Si Bring Down the Flags devait être la BO d'un film, lequel serait-ce ?

Bonne question... je dirais un film de sous-marin... Le Chant du loup ? Ou peut-être même Abyss ? En fait il faudrait qu'il y ait un sous-marin et des sorcières... c'est pas gagné !!

Comment approches-tu le live ? Il me semble que tu étais accompagnée sur scène pour la tournée précédente, mais seule cette fois-ci.

Ma proposition en live est aujourd'hui plus radicale et à l'image du disque. Il y a cet affrontement entre la froideur métronomique de la machine et la performance vocale. La solitude sur scène, la transgression de certains dictats... la crudité, le réalisme.

Tu es disquaire en dehors de tes activités de musicienne, tu es donc plongée en permanence dans la musique. Quelles sont tes écoutes, découvertes ou coups de coeur actuels ?

Non non, je ne suis pas disquaire, j'ai simplement une très humble petite distro de vinyles qui flotte et se promène quelque part dans le Centre Bretagne.... En ce moment j'écoute beaucoup Haus Arafna, un duo allemand d'indus que m'a fait découvrir un ami et qui me fascine totalement, mais ce n'est pas une nouveauté. Clovvder, découvert récemment aussi et qui est excellent. Dans les trucs sortis plus récemments, il y a les derniers Hangman's Chair, Amenra, Treha Sektori, E-L-R, GGGOLDDD... mais j'en oublie beaucoup d'autres.

Un petit mot de la fin ?

Merci beaucoup pour ces questions. J'ai bien hâte de venir vous rendre visite à Nantes avec mes serpettes.