Live reports Retour
mercredi 18 janvier 2023

Misþyrming, Kringa, Saqra's Cult, Ritual Death, Nubivagant @Bruxelles

Magasin 4 - Bruxelles

Matthias

Punkach' renégat hellénophile.

C'est une soirée inmanquable dans Bruxelles secouée par la tempête : la dernière date véritablement consacrée au Metal extrême au sein de Magasin 4, la salle emblématique tirant sa révérence - du moins sous sa forme actuelle. Et si les concerts d'adieux vont se succéder jusqu'en février, avec des groupes d'habitués pour la plupart, c'est sans doute la dernière fois que nous écrirons pour Horns Up sur ce vieux hangar des docks, hanté par tout ce que la ville compte d'amateurs et d'amatrices de musiques alternatives depuis au moins 15 ans, si je ne compte pas la structure précédente (au 4 rue du Magasin, donc). Au moins, pour une dernière date en plein dans notre ligne éditoriale, celle-ci marque le coup ; A Thousand Lost Civilizations, organisation d'origine locale qui a bien grandi, nous ramènepas moins de cinq groupes, les locaux de Saqra's Cult venant se greffer à une tournée déjà fort riche de toute une compagnie de paladins infernaux. 

 

Nubivagant

Malice: J'étais fort déçu à la révélation du running order de voir que Nubivagant ouvrait la soirée. Selon moi, le petit buzz d'initiés généré par le side-project d'Omega (Darvaza, parmi mille autres projets) méritait une place plus en vue sur cette affiche. Mais comme me le faisait remarquer Matthias, au vu du côté franchement à part du groupe, c'est peut-être préférable. En partie parce que je n'étais pas optimiste, il faut l'avouer, sur le rendu live de Nubivagant et de son espèce de black-doom à chant intégralement clair, un poil monotone et franchement casse-gueule. La formation live sous forme de duo me laissait également augurer du pire.

Mais dès la cavalcade « Into Eternal Night », je suis rassuré : le son est cristallin, et Omega réussit l'exploit de sonner encore mieux en live, se permettant quelques petits écarts de tonalité. Mon compère me glisse à l'oreille qu'il a un petit côté Atlantean Kodex dans son chant et je ne peux qu'acquiescer, même si le tout reste assez monotone malgré tous ses efforts. « The Mask & The Devil » ne me convainc ainsi pas plus que sur album, cassant le rythme effréné du morceau d'ouverture. Il faut l'incantation lancinante « Wonders of the Invisible World », qui ouvrait le premier opus de Nubivagant, pour que je me mette à planer, comme lors de ma découverte du groupe à l'époque. Malheureusement, un problème de son force la sortie de scène d'Omega juste avant le climax. Très pro, le duo reprendra exactement où il s'était arrêté et je ne décrocherai plus. Sur « Clothed by the Sun », la voix du frontman montre ses premiers signes de faiblesse mais l'homme compense intelligemment en passant à un chant plus agressif, un registre qu'il étale avec brio sur le final « The Plague of Flesh ». Des frissons, et la preuve que l'intensité peut prendre bien des formes. La formule Nubivagant est-elle viable sur le long terme ? Je garde des réserves. Mais elle a le mérite d'amener un vent frais.

 

Ritual Death

Matthias: Autre groupe de l'affiche à nous présenter un album récemment sorti – on en reparlera bientôt – Ritual Death est mené par Wraath, l'hypnotisant chanteur de Darvaza. Certaines compositions ne manquent d'ailleurs pas de rappeler celles du premier album du projet italo-norvégien, avec toutefois un accent death metal certain. Celui-ci est d'autant plus prononcé en live, alors que le chanteur-guitariste nous apparaît tout entogé de noir et masqué d'une face de crâne humain. Une tenue qui n'est pas dénuée d'une certaine prestance, du moins de face, mais qui condamne Wraath à une très faible mobilité sur scène, alors que d'ordinaire le Norvégien est plutôt du genre possédé, à éructer dans son micro et à escalader les amplis. Statique, le show s'en ressent certainement, et la voix ne monte pas autant en intensité qu'espéré malgré un « Salomes Dance » qui commence à échauffer quelques esprits. D'où peut-être cet impressionnant renfort : les chanteurs de Misþyrming, Saqra's Cult et Kringa qui montent sur scène les uns après les autres, pour accompagner le Seigneur des Ossements sur un « Black Metal Terror » absolument phénoménal de puissance.

 

Saqra's Cult

Matthias: Découvert pour ma part durant l'inoubliable festival Thousand Lost Civilizations de 2019, Saqra's Cult est un projet local qui à la particularité – un peu étonnante pour un groupe belge – de se consacrer à l'histoire et aux mythes des Incas. Personnellement j'aime beaucoup le second album, qui a quand même déjà quatre ans, mais je n'avais pas revu le groupe sur scène depuis. Assez haut placés sur l'affiche, nos indigènes bénéficient donc d'une salle pleine à craquer... Et des volutes d'encens qui s'épaississent un peu plus à chaque concert, ce dont personnellement je me passerais bien. Le show est carré et le son n'a jamais été aussi propre au Magasin 4, mais l'immersion a du mal à faire son nid, peut-être à cause d'un manque de jeu de scène ou de décorum, sur une tribune quand même bien plus spacieuse que celle de l'Atelier 210 où j'avais déjà pu voir le groupe. C'est dommage, car après les – très efficaces sur album  « The 9th King » et « Legends of Purucausas », Saqra's Cult nous offre visiblement un morceau inédit, « Massacre of Cajamarca » signe peut-être d'une nouvelle sortie prochaine. Mais il passera un peu trop inaperçu.

 

Kringa

Malice: Je l'écrivais plus haut, l'intensité peut prendre bien des formes. Malheureusement, le black metal a tendance depuis quelques années à perdre ça de vue, et les clones de clones commencent à fleurir un peu partout ; pour être tout à fait honnête, je ne vibre plus très fréquemment devant un concert de black metal. Pas forcément une question de sincérité dans la démarche (je pense par exemple que celle de Ritual Death est « vraie ») mais comme un ronronnement, un manque de danger, de prise de risque.

Et puis débarque Kringa, qui vient me redonner un peu la foi. L'album des Autrichiens m'avait pris par surprise : cette espèce de black vampirico-punk foutraque et halluciné pouvait bien prendre toute sa saveur en live. Bingo. Je n'ai pas peur de l'écrire, quitte à céder au biais de récence : je ne pense pas pouvoir citer 5 meilleurs concerts de black dans ma vie. Kringa sonne comme si Saroumane s'était enfilé tout le stock de Vieux Tobie avant d'aller foutre le feu à la Comté, accompagné d'un Nazgûl sans emploi à la basse. Les hurlements de banshee bourrée de Berstuk ont ce côté grand-guignolesque d'une sarabande vampirique (Kringa est le nom du petit village croate où est recensé le premier vampire « historique », Jure Grando). C'est agressif, viscéral, ça remue la fosse qui n'a pas forcément l'air de tout comprendre. On navigue à vue entre le black teinté de folklore de l'Europe centrale (Master's Hammer ?) et un Urfaust qui aurait l'alcool joyeux. En plein set, les cheveux de Vritra prennent feu et le chanteur-guitariste, qui vit son concert à fond, se met à en couper des pleines poignées et à les balancer sans se poser de questions. Ca pue le cochon rôti et la décadence. Ca rend bien trop sage tout le reste de la soirée en comparaison. Un tout grand moment.

Misþyrming

Malice: Comment passer après ça ? Mis K.O. par le concert de Kringa, je n'attends plus grand chose de cette fin de soirée. Cinq groupes et une ouverture des portes à 19h, ça joue également. Et même d'entrée de jeu, j'étais plutôt présent pour Nubivagant et pour dire au revoir au Magasin 4 que pour un Misthyrming que j'ai déjà vu plusieurs fois en live sans jamais passer un grand moment. Fort heureusement, les Islandais ont sorti dans les dernières coudées de 2022 un album de très haut vol, Med Hamri [la chronique ici]. De quoi être un peu curieux de voir ce que ça allait donner en live. 

Première surprise, Misthyrming commence sur « Orgia », qui ouvrait l'album précédent Algleymi. Une entrée en matière efficace, cela dit, d'autant que le son est très puissant et que vocalement, ça n'a jamais aussi bien sonné. Les Islandais ont décidé de commencer tambour battant puisque c'est l'éruptif « Söngur Heiftar » qui enchaîne. Tout est propre, tout est carré, et pourtant je décroche irrémédiablement malgré l'arrivée des morceaux de Med Hamri. Encore et toujours, il me manque quelque chose pour rentrer dans ce que propose Misthyrming – en l'occurrence, ces lignes de guitare mélodiques qui surnagent tant sur album et se perdent vraiment en live. Pire, sur le « Burzumesque » « Engin Vorkunn », le fameux clavier à la « Dunkelheit » qui porte le titre est inaudible. Alors clairement, je ne passe pas un mauvais moment ; c'est peut-être même le meilleur concert de Misthyrming auquel j'ai assisté. Peut-être se concentre-t-il un poil trop sur un Algleymi déjà présenté en live en long, en large et en travers depuis 3 ans, plutôt que de faire confiance à son excellent petit dernier. Même une arrivée charismatique de Wraath (Ritual Death, Darvaza) au micro sur le final ne me sort pas de la torpeur qui me gagne peu à peu, alors que l'impressionnant Dagur Gonzales (chant/guitare), d'habitude peu bavard, salue le public mais aussi le Magasin 4 pour sa dernière. Rien à reprocher à Misthyrming : après tout, je n'étais pas spécialement là pour eux, et ils ont fait le job.

 

***

Voilà donc le moment pour moi de dire au revoir – on l'espère, pas adieu – au Magasin 4. Drôle de sensation, car on en aura vécu, des moments mémorables dans cette salle déjà mythique. Quel que soit le nouvel emplacement du M4 (car il y en aura un autre, c'est acté), c'est bien cet espèce de hangar pas net à la déco DIY qui restera dans les annales. D'un concert de Napalm Death où il pleuvait dans la salle, à un voyage musical d'anthologie en compagnie du funeral doom de Bell Witch, le spectre était large. Merci à l'équipe pour ces années et cette programmation musicale toujours à la pointe. Et à bientôt dans « l'après » Magasin 4...