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mardi 5 mars 2019 - Malice

Laibach @ Le Botanique

Le Botanique - Bruxelles

Malice

L'autre belge de la rédac'. Passé par Spirit of Metal et Shoot Me Again.

En prenant une claque devant Laibach lors du Brutal Assault l'été passé, je ne m'attendais pas à revoir le groupe, que je découvrais, de sitôt et surtout pas en Europe de l'Ouest. Superbe nouvelle donc que cette tournée dédiée à The Sound Of Music et passant par le Botanique, à Bruxelles...

Découvrir un groupe comme Laibach sur le tard implique inévitablement une certaine difficulté à rattraper son retard, la faute à une discographie aussi jouissive qu'éclectique... et à la capacité qu'a le groupe à surprendre son public. Après un Spectre tubesque à souhait, les Slovènes, influencés par leur concert événement en Corée du Nord en 2015, publiaient en 2018 The Sound of Music, album-concept réinterprétant la bande originale du film du même nom - « La Mélodie du Bonheur », en français – et dont ils avaient joué quelques titres à Pyongyang, le film y étant utilisé au sein des écoles.

Sans en faire ici la chronique, inutile de dire qu'on fait face là à un véritable OVNI musical mélangeant le goût de Laibach pour la provocation, une critique subtile des régimes autoritaires, un humour décapant et, au final, un album qu'il est difficile d'appréhender hors de son contexte et autrement que d'un bloc. Ca tombe bien : ce 5 mars, à l'Orangerie du Botanique, Laibach, après avoir présenté la veille Liberation Day (le documentaire consacré à leur concert au pays des Kim) à Bruxelles, va interpréter The Sound Of Music en entier, comme sur toute la tournée.

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Après un bref passage au merch' (sans pouvoir résister au t-shirt « The Sound of Music » sur fond d'AK-47 brandi), on prend place pour ce qui est annoncé comme le premier acte du concert, l'album en intégralité, et qui débute après que la sono ait diffusé des bruits champêtres en guise d'intro. Première surprise : c'est la sublime suédoise Marina Martensson qui débarque sur le titre The Sound of Music dont se charge Boris Benko sur album. Le résultat, nettement plus puissant, est au rendez-vous. Milan Fras, arrivé pour le deuxième couplet, se fait au final discret au fil du concert, sa voix si caractéristique et collant si bien à la musique habituellement industrielle et expérimentale de Laibach tranchant de manière presque drôle avec les images parfois diffusées en arrière-plan.

Car c'est bien un spectacle auquel on a droit plutôt qu'à un simple concert, les projections (notamment tirées des clips tirés de l'album) illustrant chaque titre faisant parfois exploser la salle de rire. Ces poneys et canettes de nouilles qui défilent pendant la version de My Favorite Things - « cream colored ponies and crisp apple strudels », chante un Milan Fras qu'on devine quand même mort de rire intérieurement de l'énormité de la chose... Ou pas. Et c'est ce qui est absolument génial avec cette espèce de pastiche à la fois d'un film désuet et d'une société nord-coréenne tout aussi désuète : bien malin qui peut dire qu'il a tout compris. Les déclarations presque affectueuses des Slovènes à leur retour de Corée du Nord laissent entendre qu'il ne s'agit pas là d'une énième attaque politique aussi banale qu'inutile et on se dit que si l'expression politique en musique dite "extrême" comptait plus de Laibach et moins de Municipal Waste, l'auditeur réfléchirait nettement plus – et dieu sait que ce ne serait pas un mal.

Musicalement, sans surprise, le résultat est aux petits oignons, le son idéal et la cohérence du tout permettant de se plonger dans l'album et de le redécouvrir avec plaisir, avec toujours Marina Martensson en véritable diamant – sa performance sur Sixteen Going on Seventeen est poignante. On parle là d'une vraie diva, une voix pure et pleine d'âme comme j'ai rarement pu en voir en concert. Fras, fidèle à lui-même, reste impassible, se contentant de saluts brefs au public... mais ne peut lui-même pas s'empêcher un sourire (!) après avoir esquissé quelques pas de danse sur le ridiculement jouissif Lonely Goatherd (« yodelei, yodelei, yodelei, youhouh »), qui voit Boris Benko apparaître à l'écran et sa partie samplée. On peut évidemment ne pas accrocher à l'univers proposé, mais la couleur était globalement annoncée à l'avance – ce n'était pas un concert « classique » de Laibach qui nous attendait, si tant est que cela existe de toute façon. Cette première partie se termine sur la belle reprise du morceau folk classique coréen Arirang, auquel je préfère personnellement l'autre titre publié, We Will Go To Mount Paektu, malheureusement pas intégré à l'album et donc pas interprété ce soir.

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Laibach quitte la scène pour quinze minutes, nous laissant avec une ribambelle d'airs niais et accrocheurs qui ne quitteront, eux, pas nos cerveaux avant un bout de temps (ce n'est toujours pas le cas en écrivant ces lignes). Les vraies surprises, elles, commencent avec le deuxième acte, et pour cause : Laibach nous réserve un second set quasi dépourvu de tous les hits qui ont probablement attiré les fans récents du groupe.

Le set « best of » pur auquel on a pu assister au Brutal Assault, jouissif, dansant, n'a rien à voir avec celui proposé à l'Orangerie ce 5 mars : cette fois, place aux débuts du groupe, à son époque la plus expérimentale, électronique et sombre – le tout dans des versions revisited plus modernes. L'ambiance est sombre, dès l'ouverture lente Mi bujemo bodoçnost ; Smrt za smrt (death for death) enfonce le clou avant l'enchaînement complètement barré Nova Akropola – Vier Personen. Des images de dictateurs et de penseurs politiques communistes s'enchaînent en fond durant ce titre qui voit Milan Fras quitter la scène, laissant les « vier personen », les quatre membres d'origine (Eber, Saliger, Keller et Dachauer) faire le show dans l'obscurité. Déstabilisant set, dépourvu de lumières, dépourvu de tubes, de moment vraiment libérateur, comme un négatif du premier acte naïvement sucré et coloré. L'utopie communiste a disparu, place à sa réalité, celle des bas-fonds industriels d'Allemagne de l'Est, de Russie – de Yougoslavie. Le final, Ti – ki izzivas, achève tout le monde avec ses images de révolte réprimée dans le sang, son rythme martial, ses choeurs, ses cordes tragiques. Si un morceau devait résumer l'oeuvre la plus sombre de Laibach, ce serait cet hallucinant titre, avec son final faussement dansant, du genre à faire se trémousser les âmes perdues qui n'ont plus que ça pour se divertir. Au diable les Whistleblowers, Resistance is Futile ou encore les nombreuses reprises emblématiques (Life is Life, The Final Countdown...) associées habituellement à Laibach : le groupe n'en a même pas besoin pour donner une leçon. 

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Probablement conscients que c'est un final un peu désespéré, les maîtres de cérémonie reviennent pour une série de morceaux un peu plus joyeux – ou au moins, second degré. Un trio de titres qui commence par l'inattendue reprise de Sympathy for the Devil, Marina Martensson reprenant son rôle de grande prêtresse tarée et l'inévitable Vladimir Poutine apparaissant sur l'écran au son de « pleased to meet you, hope you guess my name ». Un Vlad qui reste le tsar de la fin de soirée puisque c'est bien lui, entre autres, que moque le clip de The Coming Race, morceau de la bande originale d'Iron Sky prévu pour cette année et qui prend des faux airs de thème de James Bond (avec Marina en Tina Turner). « Let's make Earth great again », lance Milan avant de quitter la scène (vous vous doutez bien que Trump aussi aura eu droit à son passage sur les écrans du fond au fil du concert). Les deux vocalistes termineront sur un titre country – chapeau de cowboy en prime pour Milan - complètement barré, Surfing Through the Galaxy, sur fond de mini-jeu vidéo d'arcade. Peut-être encore un titre prévu sur l'OST à venir d'Iron Sky 2... ? Toujours est-il que c'est un moment fun totalement inutile, et donc tout à fait adapté à ponctuer cette soirée paradoxale dont on sort en se demandant si on a compris grand chose à ce que Laibach veut nous dire.

En résumé, si vous attendez de Laibach un concert « best-of » et n'en appréciez que, au hasard, l'album Spectre et les covers, soyons honnêtes : vous risqueriez de vous ennuyer un peu. Si The Sound of Music vous a fascinés, le premier acte vous permettra d'en vivre en quelque sorte l'expérience « ultime », et si la période eighties de Laibach vous manque, le second acte vous rendra dingues. Le tout en laissant le public tout juste assez frustré de ne pas avoir entendu les « classiques » habituels ou pour ma part quelques titres de Volk (dont certains se marieraient certainement, à l'avenir, avec ceux de The Sound of Music..). Bref : on en veut encore.

Merci au Botanique pour la soirée réussie et l'accueil toujours irréprochable.