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Album

01 décembre 2018 - S.

Sale Freux

Trouvère à heures perdues

LabelFrance d'Oïl Productions
styleBlack Metal
formatAlbum
paysFrance
sortiedécembre 2018
La note de
S.
8.5/10


S.

La plupart du temps, la construction d’un album est le fruit d’une longue et intense réflexion, résultant d’un lent travail s’étalant sur plusieurs mois, plusieurs années. Parfois, c’est une écriture presque spontanée, une évidence. Le septième volet de Sale Freux est de ceux-là.

Complètement imprévu, ce disque s’est imposé comme une nécessité pour son géniteur, afin de tourner la page d’une récente période de son existence. Ecouter Sale Freux sans connaître un tant soit peu la vie de celui qui anime ce projet depuis une dizaine d’années, ne serait-ce qu’a minima par la lecture des textes, c’est ne pas comprendre le but de cette entité qui va bien au-delà de l’aspect musical. C’est le reflet de l’âme du vagabond solitaire, des tranches de vie, toutes les émotions les plus sombres qui le rongent à petit feu, exposées sans la moindre pudeur, ni filtre.

Alors que le Black Metal est généralement le porte-étendard de la mort, Sale Freux est paradoxalement une célébration de la vie, dans tout ce qu’elle a de plus noir et détestable. Cet élément immatériel que chacun d’entre nous possède, et indissociable de l’humanité : les sentiments. Sentiments ayant sérieusement pris du plomb dans l’aile chez Dunkel, minés années après années par la désillusion de son prochain, principal élément à l’origine de son Black Metal mélancolique, crasseux et écorché vif.

Cet inattendu “Trouvère à heures perdues” commence avec le poignant “La ballade d’Estang”, où les seules paroles évoquent tout le concept de cet album : “Tu te soignes, ou tu me quittes... Je te quitte!”. Il est en effet question de sa récente rupture, mettant un terme à cette idylle qui l’a conduit à un exil de deux ans dans le territoire d’Oc, lui qui chérit pourtant la France d’Oïl. On trouve à de nombreuses reprises dans les paroles des lieux gersois où le corbac a laissé ses plumes : Soubère, son ancien nid, et Estang, son refuge. Outre l’amour brisé, cet opus évoque aussi la fuite et cette soif de liberté, éléments qui semblent se succéder sur chacun des morceaux, dont chaque vers est la résultante d’un romantisme sale, des propos lucides enveloppés dans des compositions pleines d’ivresse. Au gré des 35 minutes composant l’album, on quitte progressivement le Gers pour se retrouver sur les côtes bretonnes, puis en pleine mer sur le dernier titre “Vague à l’âme”. Le trait sur le passé est tiré, le retour est définitivement acté.

Si son prédécesseur “Vindilis” avait une approche plutôt contemplative, ici la mélancolie (re)prend nettement le dessus. Chaque seconde, chaque riff, chaque croassement de l’auteur est autant de gifles accablantes qui s’abattent sur l’auditeur. On partage avec Dunkel, seul à seul, la douleur, cette rancoeur accumulée par l’expérience de la vie, et dont il est impossible de se défaire, malgré nos efforts. Elle nous revient toujours à la figure, d’une manière ou d’une autre. Sa musique est l’expression de ses émotions, un Black Metal bancal mais vrai, sincère, artisanal ; ce côté imparfait dans l’exécution mais au rendu plus que parfait.

Cette authenticité se ressent même au niveau de l’artwork, qui est tout aussi cohérent que la musique. La pochette nous montre un Dunkel pensif, bouteille à la main, au bord d’une rivière occitane...métaphore d’un dernier adieu à cette terre maudite. Au sein du livret, on y retrouve toutes les paroles, avec pour arrière-plan de nombreuses photographies de Soubère et Estang, prises spécialement à cette occasion. Comme à son habitude, Dunkel explique longuement la démarche et le concept de l’album dont il est question, jusqu’à décortiquer certains morceaux, pour y détailler les raisons et l’état d’esprit dans lesquels ils ont été écrits.

Touchant, maladif et un brin désinvolte, ce dernier-né de Sale Freux est une totale réussite et nous prouve une fois de plus que ce projet est l’un des meilleurs de la scène hexagonale, traçant sa route en dépit des vents contraires.


Tracklist :
1. La ballade d'Estang
2. Trouvère à heures perdues
3. En arrière, vole!
4. La mal de terre
5. Vague à l'âme

 

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