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Nos essentiels des années 2010 - Black Metal (Partie 2)

dimanche 27 septembre 2020 - Team Horns Up
Team Horns Up

Compte groupé de la Team Horns Up, pour les écrits en commun.

 

 

 

Lire la première partie

 

 

 

Summoning - Old Mornings Dawn (2013)

Dolorès : Pour toute personne ayant découvert Summoning avant 2013, il y avait l'extase héroïque (Oathbound), les vieilles pierres sous la bruine (Minas Morgul), le souffle doré de l'aube (Let Mortal Heroes Sing Your Fame) et les échos rouges des flammes sur les armures (Stronghold). Pour moi, il y avait aussi la magie incantatoire de Lost Tales, pour d'autres, les élans épiques et poussiéreux de Lugburz ou Dol Guldur.

Les années 2010 auront vu naître le retour des maîtres, par deux fois, mais également la plus grande vague de groupes s'inspirant directement d'eux. En 2013, c'est tout une montagne de fantasmes et d'espoirs qui semble pousser dans le paysage du Black Metal, tant les Autrichiens sont attendus. On y retrouve, avec joie et satisfaction, tout ce qui a fait le succès du fameux duo : une maîtrise des progressions épiques et mélancoliques, des sonorités à la limite entre l'authenticité et l'irréel absolu, des plaintes déchirantes et des chœurs clamant légendes et poèmes.

Avec les années et le recul, l'album est un chef-d’œuvre. Parfaitement implanté dans l'attente des fans, en proposant à la fois ce pour quoi ils ont été aimés et une série d'hymnes dont on se souvient, sans se voiler dans un recyclage sans saveur. Une perle roulant au bord de l'essoufflement cela dit : non pas que la qualité soit en baisse mais on y sent une maturité sombre et sans désillusion qui prend le dessus, plus mélancolique et contemplative que son prédécesseur. Annonçant déjà, peut-être, ce qui sera considéré comme une belle déception pour beaucoup en 2018, With Doom We Come, à la fois une continuité et une chute.

 

Forteresse - Thèmes pour la Rébellion (2016)

Malice : Le black metal a beau être le style réunissant le plus de rédacteurs au sein de ce webzine, les groupes faisant la quasi-unanimité sont tout de même rares. Forteresse a réussi ce tour de force en 2016 avec son cinquième et monumental album Thèmes pour la Rébellion. C'est simple : très, mais alors là très peu d'albums m'ont soufflé comme celui-ci, et ce dès la première écoute. Jusque là caractérisé par un son très froid et plutôt médiocre, qui "collait" à la musique des Québécois mais ne lui rendait pas justice, Forteresse change son fusil d'épaule - tout est chaud ici, comme une révolte qui s'embrase.

Car pour ceux qui en doutent ou se posent la question : oui, le Métal Noir est quelque chose de sérieux et de premier degré. Derrière la bonhomie trompeuse de ces cousins francophones se cache une flamme fière, indépendantiste au dernier degré, pas présente chez tous les groupes (on pense à Délétère, Ossuaire, Sorcier des Glaces...) mais qui est indissociable de celle de Forteresse. C'est après tout à eux qu'on doit l'album Métal Noir Québécois. "Mon pays se meurt, où sont les gloires passées ?", se lamente Athros dès "Spectre de la Rébellion", qui ouvre ces Thèmes. L'album semble séparé en deux parties : une première féroce et tambour battant (cette batterie...), dont le point culminant est peut-être l'halluciné "Par la Bouche de mes Canons" et ses choeurs guerriers ; une seconde et une fin d'album plus aérienne, comme le calme après la bataille. 

Forteresse a un peu abandonné sur Thèmes pour la Rébellion ses boucles entêtantes et hypnotisantes de guitares, si caractéristiques de sa musique sur les albums précédents ; le résultat, couplé à un son moderne, est clairement son opus le plus efficace et la meilleure introduction qui soit à l'une des scènes les plus intriguantes du black metal. 

 

Rotting Christ - Κατά τον δαίμονα εαυτού (2013)

ZSK : Suivant le très apprécié et populaire Theogonia (2007), Aealo (2010) avait entamé les années 2010 pour le groupe grec. Et ce fut le début d’une décennie très riche pour Rotting Christ. Pas spécialement dans les bacs, mais surtout sur les planches où le groupe s’est énormément fait voir. Même votre ermite de serviteur les a vu, fin 2013, et si j’avais poussé un peu plus loin, j’aurai facilement pu les revoir dans mon secteur lorrain à plusieurs reprises. Bref, pendant cette décennie Rotting Christ n’a fait qu’accroître et/ou confirmer sa popularité, d’ailleurs matérialisée par un double album Live en 2015 (Lucifer Over Athens). Et niveau albums studio, il y aura aussi eu de la matière. Avec notamment le point d’orgue, et l’apogée de la période actuelle du groupe, que fut Κατά τον δαίμονα εαυτού, sorti en 2013. C’est là que le Rotting Christ le plus enivrant aura atteint son apogée. Toujours difficile à classifier précisément au sein des scènes extrêmes, leur style parfois simpliste mais terriblement épique quand il sort les mélodies a connu sa quintessence avec ce très riche 11ème album.

Melting-pot de cultures et d’ambiances, Κατά τον δαίμονα εαυτού aura mis en exergue tout le savoir-faire de Rotting Christ en termes de folklores. Et entre passages toujours simples mais ultra efficaces, envolées mélodiques somptueuses, et diverses instrumentations tendance méditerranéennes/orientales ou chœurs endiablés, cet album particulièrement inspiré demeure un bijou. Comment ne pas, par exemple, lever le poing et reprendre en chœur les envolées lyriques de "P’unchaw Kachun - Tuta Kachun", se laisser prendre au jeu du fédérateur "Grandis Spiritus Diavolos", se faire emporter par les ambiances mystiques de "Cine Iubeşte şi Lasă" ou "Χ ξ ς'"… Κατά τον δαίμονα εαυτού est un album vraiment indispensable de la discographie de Rotting Christ, charnière d’une carrière qui a facilement gagné le respect de tous, même si le groupe n’est plus aussi extrême qu’à une époque. Une des pépites de la décennie dans le versant le plus mélodique et le plus folklorique du « Black-Metal », qui n’a pas été égalée par Rituals (2016) et The Heretics (2019) même si Rotting Christ est resté constant en toutes circonstances. Mais ce Κατά τον δαίμονα εαυτού reste un formidable périple !

 

Véhémence - Par le Sang Versé (2019)

Varulven : Parmi les nombreux courants qui se sont établis et développés dans la dernière décennie, la chapelle « médiévale » du Black Metal a connu un regain d’intérêt et de qualité assez important, il faut le reconnaître. Si le phénomène semble transcender les frontières du Vieux Continent (comme le prouve Obsequiae, défendu par notre brave Raton dans la première partie), il reste néanmoins inhérent à cette zone géographique. Et particulièrement en France, où les formations utilisant cet attirail semblent légion. Parmi les nouveaux venus, le groupe Véhémence, a su, avec Par le Sang Versé, faire forte impression auprès des amoureux de musiques romanesques en se hissant dans une multitude de bilans de fin d’année en 2019. Et malgré la jeunesse du projet et son côté « hype du moment » à prendre en compte, ne pas lui faire une place dans cette rétrospective était difficilement concevable (et oui, mon bon Raton)

Car sous ses airs d’album de BM mélo épique plutôt random, Par le Sang Versé se révèle être un condensé de tout ce que le genre peut faire de mieux en matière d’accroche, d’atmosphères prenantes et de quête aventureuse. Partant d’une base proche de celle d’un Aorlhac, le projet de Tulzcha transcende au maximum les éléments déjà balbutiants à l’époque d’Assiégé : cavalcades mélodiques encore plus belliqueuses, cette aura champêtre d’un autre temps ô combien immersive, et la versatilité vocale d’Hyvermor, autant vectrice d’une hargne vindicative que d’une colère vengeresse. Un voyage dans un univers médiéval fantastique comme le label Antiq sait si bien le faire, qui une fois n’est pas coutume, se permet d’autres pérégrinations stylistiques au gré de l’album : l’omniprésence des lead guitars à la Maiden nous emporte vers les terres lumineuses du Heavy, tandis que les parties acoustiques jouées à la flûte, guitare folk et autre psaltérion offrent un cachet d’authenticité en plus quant à la pertinence de l’étiquette « médiévale » accolée à la musique. Pinacle du prisme rustique et ancestral prôné par Antiq depuis ses débuts, Par le Sang Versé se révèle au fil des écoutes être une bien belle surprise, se dévoilant comme bien plus riche et éclectique qu’il n’y paraît au premier abord. Et pour un avis plus complet sur le sujet, je vous renvoie directement à la chronique écrite par Dolorès

 

Teitanblood - Death (2014)

Sleap : Décembre 2014. Alors que chaque clampin des internets ayant un avis sur le Metal a presque fini d’établir son inutile « top de l’année » (nous en faisons évidemment partie), il est un nom qui semble apparaître dans de nombreux bilans : Teitanblood. Alors comment ce groupe de troisième zone issu de la générique scène Black bestial a-t-il pu autant faire parler de lui ? Découvrez-le ci-dessous (la quatrième va vous étonner) !

Petit duo madrilène uniquement apprécié par les afficionados du genre, Teitanblood est à Archgoat ce que Proclamation (autre groupe espagnol) est à Blasphemy : un ersatz, certes très bon, mais un ersatz quand même. On me rétorquera que, dans la scène Black bestial, tout n’est qu’ersatz. Eh bien c’est justement avec son second album que Teitanblood va prouver le contraire à la face du monde. Le bien nommé Death parait donc en mars 2014, cinq ans après son prédécesseur, toujours sous la houlette de NoEvDia (cocorico). Et dès les premières secondes c’est une véritable avalanche de violence. Il m’arrive souvent d’employer ce genre de termes, mais en ce qui concerne cet album, la formule est on ne peut plus à propos. L’auditeur se fait littéralement écraser par cette immense masse sonore. Teitanblood s’est enfin émancipé de son Archgoat-worship pour tendre enfin vers un Black Death assumé. D’ailleurs, cet album aurait très bien pu figurer dans notre bilan Death Metal tant les éléments du style sont présents. Le combo de Madrid est même allé jusqu’à faire venir le légendaire Chris Reifert d’Autopsy en guest vocals sur l’énorme Burning in Damnation Fires.

Bien que les sept titres qui composent ce brûlot aient une moyenne de 10 minutes chacun (!!!), ils ne souffrent d’absolument aucune longueur ! Magnifiquement mis en boite par Javier Félez – un des ingés son les plus renommés d’Espagne (Ataraxy, Nominon, Graveyard, Eskhaton…), ce second album est à écouter en format physique et de préférence au casque tant il est dense. La batterie n’a rien à envier à celle d’un Read ou d’un Sinclair, les couches de guitares mais aussi de vocaux se superposent à merveille et le tout est enrobé de reverb’ et autres effets atmosphériques qui donnent un rendu hyper cohérent. Le duo nous distille même quelques soli complètement épileptiques (Plagues of Forgiveness / Cadaver Synod) qui frappent telle la foudre au milieu de cet orage multicellulaire d’une heure dix ! Même si le tempo ralentit de temps à autres (Unearthed Veins), le groupe ne nous laisse strictement aucun répit. Alors que l’on s’habitue à peine au passage en cours, un autre arrive, encore plus épais et puissant que le précédent. Death de Teitanblood est un magma informe et ineffable qui reste encore à ce jour l’un des plus gros rouleaux compresseurs que la scène Black Death ait enfanté.

 

Watain - Lawless Darkness (2010)

Di SabWatain était peut-être le groupe de black metal le plus important du début des années 2010. Exception faite de tous les groupes historiques, la meute suédoise était à l’époque au pinacle de sa carrière et du genre. Et Lawless Darkness y fut pour beaucoup. Suffisamment accessible pour rallier des hordes de nouveaux fans et encore assez inspiré pour ne pas perdre l’intégralité de la fanbase originelle, tout l’intérêt de l’opus réside dans son sens de l’équilibre autant précaire que réussi. Equilibre entre des passages mélodiques et des plans plus brutaux, équilibre entre des titres abrasifs et des pistes hyper efficaces. De manière générale, à l’écoute de Lawless Darkness, on sent un groupe très sûr de lui qui a une volonté de montrer l’étendue de sa palette.

Cette façon hautaine de se positionner face à son art et son auditoire serait franchement désagréable si ce n’était pas du black et si le résultat n’était pas ce qu’il est. Car Watain a l’insolence des gagnants, fier et vainqueur. Lawless Darkness est très bien écrit de bout en bout. Ses quelques longueurs sont vites balayées par l’avalanche de passage inoubliables. Malfeitor, Hymn to Quain et la cloture sur Waters of Ain où Carl Mc Coy (Fields of the Nephilim) et S. (The Devil’s Blood) s’insèrent parfaitement dans l’univers de Danielson et cie. La production est absolument parfaite, ce qui n’est pas forcément une qualité dans le style même ici, elle met parfaitement en valeur la majesté de l’opus. Difficile de ne pas évoquer la dimension idéologique et esthétique quand on parle de Watain, elle a une place prépondérante dans cet album, mais elle permet de faire le lien entre tous les éléments convoqués.

Hyper cohérent sans jamais être monotone, avec Lawless Darkness, Watain retranscrit parfaitement une vision, une conception de son art. Plus haut est le sommet, plus dure est la chute. Devenus une parodie d’eux-mêmes, il est jouissif et douloureux de reécouter ce monument. 

 

Bölzer - Hero (2016)

S.A.D.E : Avec Aura (2013), Bölzer a fait une percée fulgurante : proposant un metal extrême iconoclaste, chaotique et dense, le duo Suisse avait mis une bonne partie de la critique de son côté. L'EP suivant avait engendré le même type de réaction, puis l'attente a été (ou a paru) longue pour la sortie du premier long format, Hero. Et cette fois-ci, il n'a pas mis tout le monde d'accord immédiatement. Moins radical, doté d'une production moins opaque, Hero en a surpris plus d'un. Pourtant, il s'est avéré au fil du temps un album d'une puissance terrible, à la composition toujours aussi intelligente et unique, et proposant des nouveautés qui s'insèrent parfaitement dans ce que Bölzer a conservé de ses premières sorties. Et par nouveautés, je pense surtout à ce chant clair qui a fait couler pas mal d'encre mais qui se revèle être l'une des grandes forces de l'album : s'élevant au-dessus de cette masse sonore, il éclaire des paysages tempétueux d'une lumière épique et grandiose. Parce que, malgré un son est plus lisible sur Hero que sur les EPs précédents, Bölzer demeure une machine à riffs complexes qui vous happent, posés sur une ryhtmique implacable ne laissant quasiment jamais respirer.

Même si musicalement les deux groupes ne se ressemblent pas, j'ai toujours rapproché les émotions procurées par Bölzer de celles que m'évoquent le son de Gojira (jusqu'à From Mars to Sirius). Il se dégage des deux groupes un sentiment de puissance naturelle, l'impression de voir mises en musique les forces terrestres brutes et sauvages que l'on a tendance à oublier dans le confort de notre civilisation. Mais si du côté de Gojira, ce sont des forces telluriques qui sont mises en oeuvre, venant du sol et des profondeurs, l'énergie de Bölzer est puisée directement dans les cieux, non dans pas les confins du cosmos, mais dans les charges ionisantes des orages et de la foudre de notre planète, procurant ce sentiment de fragilité que l'on ressent face à l'avancée inexorable d'une tempête.  

 

Havukruunu - Kelle Surut Soi (2017)

Circé : Un nom à rallonge blindé de doubles voyelles et une sonorité quelque peu incongrue à l'oreille francophone difficile à prononcer comme à retenir, une pochette noir et blanc proposant une énième vision de paysages hivernaux désolés... Oui, Havukruunu n'avait sûrement en apparence pas grand chose pour se démarquer de tous les autres groupes du même style qui florissent au nord de l'Europe et en particulier en Finlande.

Pourtant, Kelle Surut Soi, tout comme son excellent prédécesseur, ont marqué la plupart de celles et ceux qui s'y sont un jour penchés au dessus. Il y a, dès les premières notes et jusqu'à la dernière, une force qui porte comme dans peu d'albums, une force conquérante insufflant un sentiment de puissance qui ne se relâche pas une seule seconde au cours de l'album. Moins ouvertement folk et entraînant que Windir ou Moonsorrow, Havukruunu semble avoir appliqué aux mélodies imparables d'un Valfar le son plus glacial et brut typique du black finnois. Chaque morceau est un nouvel hymne triomphant à la fois mélodique et sans pitié, rendant hommage aux groupes qui ont pavé la route des branches mélo et pagan du Black metal. Les finnois redonnent dans le même temps un peu d'air frais à une scène qui a parfois tendance à tourner en rond et se répéter en prouvant qu'on peut encore proposer une musique inspirée tout en respectant tous les codes d'un genre à la lettre. Exercice périlleux qu'ils semblent toujours exercer à merveille avec le petit dernier sorti cette année.

 

Harakiri For The Sky III : Trauma (2016)

Circé : Harakiri for the Sky fait définitivement partie du peloton de tête de toute la (les ?) mouvance post-black de ces dix dernières années, terme aussi vague que sur-utilisé. Ils font en tout cas partie de ceux ayant réussi à développer leur propre son et identité, à se dégager de la masse pour s'offrir une place de choix dans les bacs et affiches de festivals. Black Metal très doux, aux nombreux claviers, riffs mélodiques et forte touche DSBM, les autrichiens y mélangaient, du moins à leurs débuts, une sensibilité -core avec des vocaux plus proches de l'emo que du black traditionnel. Et en ce sens, HFTS représente peut être aussi l'une des majeures évolutions du “post-black”, à défaut d'un meilleur terme.

III : Trauma marque un peu le point de transition, le juste milieu entre ce côté rudimentaire des deux premiers albums, le chant plus arraché des tripes de Jimbo que vraiment travaillé et les compositions extrêmement chiadées d'Arson. Les vocaux sont certes plus propres, mais la musique n'en reste pas moins extrêmement émotive. Les mélodies se distinguent plus facilement d'un morceau à l'autre, se retiennent mieux et portent sans conteste un lourd impact, cette explosion d'émotions peut être quelque peu juvénile mais qui personnellement ne cesse de me soulever le coeur. Oui, III : Trauma a commencé à décevoir les fans de la première heure par son caractère plus propre et travaillé. Pourtant, il reste porteur d'une sincérité propre au groupe et s'impose comme un parfait concentré de ce qu'ils ont pu à ce jour proposer de mieux.

 

Wolves in the Throne Room - Celestial Lineage (2011)

Traleuh : Évoquer Celestial Lineage et son éclat intime, ses réseaux-rhizomes d’images fulgurantes qu’il aura su déployer dans mon imaginaire au détour d’un simple dossier forme d’étranges impressions. Car en 2011, Wolves in the Throne Room trouait la nuit Black Metal, cette nuit de verre, avec une solarité sidérante qu’il couplait avec sa sensibilité connue, hurlée et enfiévrée. Les nuits de Two Hunters et de Black Cascade aux toits sylvestres, ces nuits agrestes et permanentes, se voyaient comme remplacées par des nouvelles couleurs faisant fondre les brumes, un culte hiératique d’un après midi-estival, un bosquet où la chair forestière se densifie par le brasier déclinant, où la mousse recouvre toute sa mystique profonde ; on songe, pourquoi pas, lorsqu’éclate Astral Blood et ses « pyramides aux milles marches », à ces rites solaires que les Mayas connaissaient, se faisant infuseur et réceptacle journalier du halo-souverain. Une profondeur, une intimité inédite, paradoxalement accompagnée des percussions et arrangements de Randall Dunn, partenaire sublime, amplifiant la portée drone que Wolves in the Throne Room a toujours pressentie, louvoyant en ses contours sans jamais la capter avec une telle intensité, ouvrant des paysages sonores plus longuement parcourus sur le controversé CelestiteCelestial Lineage, c'est donc cette hétraie d'éther pur, ce jardin aux chimères phoniques qui continuent de résonner d'évidence dans cette scène trop austère.

 

Der Weg Einer Freiheit - Stellar (2015)

Raton : Comme tous les bons hipsters à moustache de ma génération qui se respectent, j'ai commencé ma sérieuse exploration du black metal par ce qu'on qualifie de façon fainéante de post-black. Dans cette étiquette bâtarde ont été classés plus ou moins tous les groupes qui après 2010 ont mis l'accent sur les atmosphères et les textures plutôt que sur la rage primaire et bestiale qui caractérisait les vagues précédentes du metal noir. Black atmo, blackgaze, black crust, black mélo nouvelle génération... tout a fini par y passer dans un maelstrom dont on s'est rendu compte de la confusion trop tard. Pourtant, les Allemands de Der Weg einer Freiheit ne sont pas vraiment atmosphériques, n'incluent pas de shoegaze ni de crust et restent globalement dans les codes black (leads mélodiques épiques et blast beats incessants). Mais c'est leur propension aux build-ups, aux passages en clair et leur démarche contemplative qui les a profondément ancrés dans la scène post-black.

Je me suis déjà suffisamment épanché dans ces lignes au sujet de mon amour pour les crescendos, les ruptures de rythme, les jeux d'intensité et en règle générale tout ce qui ajoute de la dynamique à un morceau long, donc je ne vous surprendrai pas en vous disant que c'est ce qui a défini mon amour pour DWEF. Le ton est donné dès "Repulsion" qui fait monter la tension avec des arpèges typiques du groupe, puis un couplet en voix claire qui découle sur une déflagration de saturation et de hurlements.
Beaucoup ont reproché au groupe leur son de batterie trop synthétique et sur-triggé, mais c'est justement pour moi ce qui confère au jeu de Tobias Schuler ce côté mécanique et implacable qui permet de trancher avec la grande sensibilité des parties plus mélodiques.
J'aurais également pu choisir "Finisterre" plutôt que "Stellar", mais pour moi l'un est la version 1.0 du second et s'il est incontestable que "Finisterre" a porté la recette du groupe à un nouveau sommet, c'est avec "Stellar" que je suis tombé amoureux de la tempétueuse grandeur des Allemands, et pour ça je les remercie encore.

 

Glaciation - Sur les Falaises de Marbre (2015)

Schifeul : Glaciation avait déjà fait parler de lui en 2013 avec sa première sortie 1994. Si musicalement la qualité était déjà là, ce premier jet avait surtout titillé des curiosités par son refus de promotion et de label, son line up mystère et en se limitant au format cassette/vinyle. Marketing de l’anti marketing, on connaît.

C’est donc sur un total retournement de veste que déboule Sur Les Falaises de Marbre : signature chez Osmose, digipack et découverte d’un line up pas piqué des vers. Restons un peu sur le line up, pour le peu qu’on ait tendu l’oreille sur 1994, fait 5 minutes de recherche ou même être tombé sur leur unique concert quelque part en Roumanie (que je ne vous invite pas à aller voir, parce que sinon ça va tout casser mon idée de vous persuader que Glaciation, c’est trop bien) on peut remarquer qu’il y a eu du changement avec le départ de Valnoir contre l’arrivée de Hreidmarr qui va propulser le groupe à une strate supérieure.

Ici monsieur Saint-Morand va alterner passages en chant black avec du chant clair/déclamé qui ramène directement au souvenir d'Anorexia Nervosa, mais ici en version adulte. Un peu comme s’il avait troqué son cuir et résille de l’époque contre des biblios de Mishima, Jünger et Dupré. Car cette impression de maturité se poursuit dans les paroles, toutes en français : on sort de la nostalgie adolescente du black metal du mileu des 90 pour des “complex lyrics” comme indiqué sur le sticker de la pochette.

Ce chant et ces paroles sont magnifiquement portées par des compositions qui, par leurs mélodies, leurs montées et leurs contrastes vont les mettre en exergue. Certaines envolées lyriques resteront alors en tête comme autant de phrases choc (pas punchline, adulte on vous dit).

Cette symbiose fait que l'on se laisse transporter par Glaciation, que l’on enchaîne facilement les écoutes de l’album sans jamais que la lassitude ne vienne nous sortir de cet état. Bon, même si 5 ans plus tard, on shunte toujours le titre éponyme qui vient clôturer l'album, Sur Les Falaises de Marbre est sûrement un des albums de Black Metal qui fut le plus poncé de la décennie. Son retour en début d’année avec un nouvel très bon album accompagné de bagatelles autour du patronyme du groupe digne des grands noms du Black Metal laisse présager une bonne décennie à suivre pour Glaciation.

 

Sale Freux - Crèvecoeur (2011)

Schifeul : Sûrement parmi la frange des groupes les moins connus/hype de ce top, Sale Freux peut paraître ici un peu perdu, comme le campagnard à sa rentrée en étude supérieure à la ville. Mais sa place est tout de même méritée, avec une bourse pour la constance dans ses excellentes notes dans nos pages. Le projet peut même se targuer d’une petite aura chez les initiés. J’veux dire, des mecs qui se déplacent de New York pour un concert dans une salle parisienne de max 200 personnes, ça n’arrive pas à tout le monde.

Donc, quatre ans après avoir fait exploser sa fan base avec l’Exil sortit sur la Mesnie Herlequin, Sale Freux revient avec Crèvecoeur, pour nous faire sombrer plus d’une heure durant dans la mélancolie et l’accablement. Si durant le reste de la décennie, Dunkel n’a clairement pas chômé avec un EP, 3 albums et quatre splits en 5 ans, ma préférence reste clairement cet album, malgré toute la qualité de l’Adieu,Va qui lui succédera. Peut-être parce ce qu’il me touche plus, la musique de Sale Freux étant très personnelle ou juste parce qu’il me donne un peu moins envie de me foutre en l’air. 

Mais Crèvecoeur prend surtout sa place dans ce bilan parce qu’il ne contient que des titres superbes, qui prennent aux tripes à l’instar d’Octobre où ton cerveau ne sait plus s’il doit te faire dodeliner ou chialer. Un album référence pour ceux à la recherche d’un black dépressif où tu ressens de plein fouet le spleen et l’amertume.

 

Oranssi Pazuzu - Värähtelijä (2015)

Mess : Au milieu de toutes les directions excitantes que le black metal a pu prendre lors de cette dernière décennie, celle empruntée par Oranssi Pazuzu n'apparaissaît sur aucune carte digne de ce nom. Et pourtant, il semble désormais inconcevable de se passer du talent des Finlandais dans le paysage sombre du black metal et notamment celui possédant une fibre résolument aventureuse.

Värähtelijä est le 4ème album de la formation, son plus grand coup d'éclat, celui du psychédélisme qui se forge dans un black metal lançinant, apeuré, qui implose autant qu'il se désintègre au fur et à mesure de son écoute. Oranssi Pazuzu réussit le pari d'être un groupe de black metal capable de se défausser de ses habitudes pour l'envoyer tourbillonner dans les nappes de synthétiseurs qui tartinent et déforment le temps pendant lequel le disque est joué. Par ses détours bien sentis vers des structures plus progressives, les Finlandais nous piègent dans un bad trip aux longues séquences étirées, répétées, matraquées, capables de pousser l'auditeur dans une forme de transe, si ce n'est de démence, pour finalement nous vider de ce qu'il peut nous rester d'énergie et de stabilité mentale. Värähtelija est un défi autant avec la musique apposée sur ce disque qu'avec soi même. Accepter de voir ses idées et émotions être piégées dans les boucles psychédéliques d'Oranssi relèvera peut-être du challenge pour les non-initiés mais nul doute qu'ils en comprendront très vite sa haute qualité et sa rareté si l'idée d'un laché-prise dans les méandres de leurs propres consciences semble être une idée excitante à leurs yeux.

 

Alcest - Ecailles de Lune (2010)

Hugo : La particularité d'Alcest relève avant tout de l'accidentel. Souvenirs fit remarquer le son du groupe à l'international, quand Écailles finit de prouver - en engendrant un certain succès d'estime durable - la capacité du groupe à proposer des disques sublimes tant qu'intelligemment construits. Tentons d'en rassembler les composantes : un univers visuel ultra marqué (avec ce sublime artwork de Fursy Teyssier) ; une proposition artistique singulière, alors originale ; une production éthérée (ici par Markus Stock d’Empyrium) laissant une magnifique place à la réverbération... tous les éléments sont réunis pour propulser Écailles au rang d'album culte, d'ores et déjà pièce maîtresse au sein des disques de la décennie. Et l’ensemble se tient, flambe d’un seul feu qui se balance au loin. L’ensemble se concilie, en montrant à l’auditeur, ainsi qu’un fidèle miroir, le reflet de ses propres émotions, comme son propre visage au-dessus de l’eau. 

Aussi, il semble impossible de séparer la musique du groupe des paysages qu'elle créée. Les chansons d'Alcest sont éminemment visuelles, presque cinématographiques, avec parfois de discrètes orchestrations appuyant des mélodies à pleurer. Dès le duo de morceaux éponymes, on comprend toute la dualité à l'œuvre dans la musique du groupe. L'eau est parfois calme, se fait présence rassurante, avant que tempêtes et pluies viennent détruire cette vision idéale. Quelques vocalises sont bien souvent déchirées par des hurlements glaçants, absents du premier LP. Et pourtant on ne saurait nommer la nature du disque, qui n'est sûrement pas Black Metal, bien que l'opus ait longtemps été vu comme étant le plus sombre d'Alcest. Il s'agit d'opérer une juxtaposition presque paradoxale, génératrice d'une infinie curiosité, d'influences éminemment Black Metal, au service d'une musique qui s'en éloigne volontiers. Alors les chants passent d’un extrême à l’autre, semblant emprunter dans un élan grégorien parfois aux voix d’enfants comme aux cris de désespoir des damnés ; de l’infinie des joies à l’ampleur des détresses. 

Pourtant, Écailles n'aura eu de cesse, et c'est souvent la marque des grands disques, de nous accompagner partout : le soir en fermant les yeux, de jour dans les transports, en pleurant la fin des amours ou criant la joie d'être en vie. L’album s'avère la parfaite liaison entre mélodies touchantes, parfois entraînantes, et une musique plus progressive comme l'était Le Secret. Ce, comme pour mieux nous rappeler toute la subtilité des émotions les plus simples. Qu'une œuvre touche autant en plein cœur, de façon très viscérale, tout en forçant le respect face à tant de créativité, relève du coup de maître. Un album d'introverti, par quelqu'un qui semble alors avoir pourtant tant de choses à dire, mais qui trouve sa plus belle éloquence par la musique. Si le voyage se termine sur "l'océan couleur de fer", c'est comme pour mieux nous rappeler que les plus beaux rayons de soleil percent le ciel seulement après les plus violentes tempêtes. Joyeux 10ème anniversaire, Écailles de Lune.

 

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