
Lord Gordith : « J'ai créé Quest Master sans savoir ce qu'était le dungeon synth »
Lord Gordith

Punkach' renégat hellénophile.
Les musiques rétro-électroniques se portent plutôt bien, avec d'un côté la synthwave et ses dérivés ancrés dans une esthétique 80's fantasmée qui restent immensément populaires, et de l'autre le milieu certes réduit mais hyperactif du dungeon synth et autres claviéristes des profondeurs, qui découvre les joies de la vie en extérieur et dont les festivals poussent comme des champignons. Quest Master se trouve au confluent de ces deux influences : la popularité du projet australien a explosé en quelques années, mettant d'accord des publics très différents. Lord Gordith, l'homme derrière le clavier, prépare justement une grande tournée européenne de printemps avec Out of Season, qui l'emmènera à Paris le 16 avril prochain, ainsi qu'à Anvers le 2 mai. Mais aussi et surtout au Roadburn Festival, le rendez-vous à ne pas manquer des groupes qui grimpent. Le prétexte était tout trouvé pour une (longue) discussion d'un bout du monde à l'autre, tisane vespérale en main pour l'un, et café matinal pour l'autre.
Salut Lord Gordith ! On s'est déjà croisé, il y a un an tout pile, lors de la dernière tournée européenne de Quest Master. Tu avais joué dans un tout petit endroit à l'esprit très punk appelé The Pit's à Courtrai, tu t'en souviens ?
Oh oui ! C'était l'un des lieux les plus intéressants où j'ai joué en Europe, en particulier avec ses toilettes, situées juste devant la table du merchandising ! Les gens venaient acheter du merch', directement après, sans même se laver les mains [rire].
Cette année, on te verra au Roadburn. C'est quand même une belle progression ! Un public très différent aussi, car je pense bien que tu seras le premier projet dans la mouvance dungeon synth à t'y produire. Pour tout te dire, le seul « related artist » que le festival a trouvé pour toi sur son site, c'est Agriculture. Pas vraiment la même ambiance.
C'est intéressant. Chaque groupe présent semble assez différent, en effet. Mais ce n'est pas la première fois que je vais jouer devant un public qui n'est pas mon audience habituelle. Cette année par exemple, j'ai joué à Sydney devant un groupe de breakcore nommé Machine Girl, et c'était très bien, tout le monde a eu l'air d'apprécier, ce qui est assez dingue. Mais à part ça, en effet, ça sera l'un des plus gros concerts que j'aurai joué. Mais je monte sur scène depuis pas mal d'années, j'ai joué dans quelques autres groupes, donc ça me paraît assez naturel, je pense.
Mais jouer de la musique électronique sur scène, cela n'implique pas que la musique. C'est d'ailleurs une réflexion très présente chez les artistes qui font du dungeon synth : comment occuper l'espace ? Comment apporter quelque chose de visuel au public ? L'année dernière, tu avais diffusé des montages en vidéo qui accompagnaient tes morceaux. Tu comptes explorer de nouvelles idées en ce sens ?
Oui, en ce moment, je viens juste de terminer ma nouvelle setlist, donc pour le mois qui vient [NDLR : l'interview a été réalisée le 12 février], je vais travailler sur les vidéos qui iront avec. On voit beaucoup de projets de dungeon synth avec juste un gars sur scène derrière son ordinateur et son clavier, et ce n'est pas très excitant. Donc j'essaie de rendre le tout un peu plus prenant, et rien qu'avoir ces visuels, ça aide vraiment. À part cela, à moins de réunir un véritable groupe, comme Depressive Silence... je pourrais aussi probablement rassembler plus d'accessoires, mais en tournée, ça me semble un peu difficile... Non, surtout pour prendre des vols d'un endroit à un autre, ce n'est pas vraiment faisable.
Oui, une tournée en Europe, cela doit représenter une fameuse aventure pour toi. Je suppose que ce n'est pas facile de tourner à l'étranger, pour un groupe ou un musicien basé en Australie.
Ouais, les vols me font sûrement prendre un coup de vieux à chaque fois [rire]. Ça prend environ vingt-cinq heures de voyage pour atteindre l'Europe, c'est assez rude, et ça, ce sont les vols les plus rapides, car certains peuvent prendre trente heures. Nous sommes tellement loin de tout. Quant aux USA, rien que le visa représente déjà un problème. Par contre, le trajet ça va encore, c'est seulement dans les quatorze heures de vol pour atteindre Los Angeles. La plupart des groupes ne peuvent pas vraiment trouver le succès en Australie, car nous ne sommes qu'une très petite population. On ne sait pas y grandir tant que ça. Donc on est plus ou moins forcés de se tourner vers l'Europe, sinon on ne peut pas vraiment tourner. C'est aussi le meilleur endroit pour une tournée, l'Europe : en Australie, si tu conduis durant cinq ou six heures, tu est toujours au milieu de nulle part. Bien sûr, avoir l'aide d'un label comme Out of Season est d'une grande aide, en particulier pour la logistique. C'est lui qui prend en charge les vols, les réservations, où dormir...

Pour revenir à cette tournée, tu seras rejoint par Fief à partir de la date du 25 avril à Berlin. Vous avez déjà travaillé ensemble ? Vous aviez tous les deux apporté votre collaboration à l'album collégial d'Erang, Kingdom is Ours, en 2024.
J'ai déjà rencontré Fief, oui, je l'ai aidé à mettre en place son live. Out of Season m'avait contacté pour me demander si je pouvais lui donner quelques conseils pour l'aider à démarrer. Il était un peu perdu sur la manière de s'y prendre en live, et je l'ai simplement aidé à trouver la méthode qui lui convenait. Je pense qu'il a joué dans d'autres groupes, mais peut-être pas souvent sur scène. Son set est vraiment cool en ce moment, je crois qu'il est en tête d'affiche d'un festival à Londres ce week-end, l'Albion Dungeon Fest [les 14 et 15 février derniers, NDLR].
En tout cas, c'est un choix intéressant pour une tournée. Si je devais faire découvrir ce genre de musique à quelqu'un je choisirais soit Fief soit Quest Master, selon la personne. Le premier pour des gens plus familiers avec les sonorités médiévales et l'héroic fantasy classique, et le second pour quelqu'un plutôt sensible à des sons plus modernes, plus franchement électroniques. Ce qui me permet de faire la transition vers ta musique : j'ai découvert Quest Master avec Sword & Circuitry, et j'ai l'impression que cet album a eu un grand succès, bien au-delà d'un public de niche.
Ça fonctionne, j'imagine. Ce sont deux portes d'entrées très différentes pour ce genre de musique, mais je pense que Fief et moi-même correspondons probablement mieux à un public plus large qu'à des projets plus sombres. Quant à l'album, on a tout vendu ! Ce disque semble avoir eu un meilleur reach que mes enregistrements précédents, et c'était ce qui était recherché en un sens, car c'était une sorte de nouvelle direction par rapport à mon son plus ancien, en grande partie parce que je commençais peut-être à fatiguer de mon style précédent. Ça semblait être le bon moment pour en changer.
L'année dernière, tu as sorti Obscure Power, qui s'inscrit dans une certaine continuité tout en étant aussi assez différent. Le précédent restait très synthwave, tandis que celui-ci est… plus moderne ? Comme une touche de musiques électroniques des années 90, ce qui n’est pas une référence courante dans le dungeon synth !
Oui, c'était une approche plutôt maximaliste : j'ai essayé de superposer autant de synthflows, d'arpèges et d'autres trucs que possible dans chaque morceau. Je voulais rendre chaque seconde de musique intéressante, à chaque fois que tu écoutes le disque tu peux entendre des choses différentes ; il se passe vraiment beaucoup de choses en même temps. Je pense qu’un de mes principaux objectifs était de créer une atmosphère à la fois familière et un peu étrange. La production est plus high-fi que tout ce que j’avais fait auparavant, et j’ai ajouté des boîtes à rythmes qui étaient effectivement assez populaires dans les années 90. Il y a aussi une sorte d’influence eurodance dans certaines chansons, sur le troisième, je dirais [rire ; NDLR : « Silicon Rainforest », et c'est indéniable !]. On était plutôt sur les années 80 sur le dernier album, et peut-être un peu plus vers les 90's sur celui-ci. Mais je ne sais pas si je peux encore qualifier cela de dungeon synth à ce stade, si tu écoutes ça et que tu compares à, disons, Depressive Silence, c'est complètement différent. Je ne sais pas vraiment comment qualifier cette musique. Mais je pense qu'on finit par ne plus savoir faire grand-chose de nouveau avec un son typique du dungeon synth des années 90 – que j'apprécie toujours. Mais généralement, en musique je veux toujours être un peu innovant, et ne pas essayer de reproduire ce que quelqu'un d'autre a déjà fait. Donc je suppose que c'était aussi pour mettre l'emphase sur l'aspect science-fiction que je recherchais surtout cet aspect 90's corporate, qui permettait de jongler avec les concepts qui étaient dans l'air, notamment en matière de marketing, quand certains vieux studios de jeux vidéos inventaient des concepts comme des « esprits de silicium » par exemple, et mélangeaient de la fantasy avec des composants informatiques.

Quest Master utilise un style graphique très particulier. Sur les deux derniers albums, les visuels sont signés Mark Blyde, mais je n'ai pas trouvé beaucoup d'autres œuvres de cette personne durant mes recherches en ligne.
C'est un ami, on était à l'école ensemble. On jouait dans un groupe il y a une dizaine d'années ; il s'occupait de toutes les pochettes pour les groupes dans lesquels j'étais. On avait monté un groupe punk ensemble. Il a un master en arts plastiques et il est professeur d'art à l'université. J'essaie toujours de faire appel à lui, car il a une approche très créative. Je lui donne des idées, et il les interprète. Je lui envoie la musique, et à chaque fois qu'il me renvoie l'illustration, je me dis : « C'est parfait ! ». [Il regarde l'illustration de Obscure Power.] Le genre de briefing que je lui avais donné, c'était sur cette influence 90's corporate. Et là, même la clé, il y a une sorte de carte SIM à l'intérieur ! Il a ajouté tous ces petits détails techniques bizarres à la composition de l'image, c'est vraiment génial.
À propos de punk : tu as sorti le premier album d'un autre projet l'année dernière, nommé Steröid, et qui s'est glissé dans notre bilan musical de 2025. Tu as même donné un concert à Paris avec ce groupe, au Cirque électrique, en novembre dernier. Et j'imagine que c'était un défi, vu que ta voix est très modifiée sur l'album. Mais sur Steröid, j'ai avant tout une question : pourquoi !?
[Il éclate de rire, et moi aussi.] C'était surprenant de voir à quel point ça a marché ; c'était vraiment sympa. Je travaillais dessus depuis environ trois ans à ce moment-là, et je me suis dit « Ah, je devrais probablement juste le sortir comme ça », sans vraiment m'attendre à grand-chose, mais l'accueil a été assez incroyable. C'est presque de la pop [rire]. « Des petits enfants qui jouent dans un groupe de heavy metal », c'est comme ça que je le décrirais. J'accélère le tout, ce qui inévitablement rend le tout beaucoup plus kitsch. Mais ce n'est que deux demi-tons plus haut que ce que j'ai enregistré à l'origine.

Tu as aussi un projet de heavy metal, disons, plus sérieux, appelé Gloomy Reflections.
Oui, ça date de quand je vivais en Tasmanie ; je travaillais avec ce type de Hobart, Will Spectre. On a enregistré ça ensemble. On n'a plus rien fait depuis le dernier album, à la fin de 2024, parce que je ne vis plus là-bas. Mais je pense que je vais bientôt y retourner pour enregistrer quelques morceaux avec lui. Nous avions sorti un EP en 2022, mais les premiers enregistrements que nous avons réalisés étaient plutôt dans un style Berlin school synth, puis nous avons fait un autre EP plus orienté prog rock, mais instrumental. Ensuite, nous avons commencé à composer des morceaux plus heavy metal, et j’ai pensé qu’il fallait aussi ajouter des voix, ce qui a fini par donner naissance à un vrai groupe.
C'est intéressant que Gloomy Reflections ait aussi commencé comme un projet plutôt orienté vers les synthétiseurs. Si on retourne en arrière vers tes premiers projets en tant que Quest Master, comme les deux Lost Songs of Distant Realms, on entend bien sûr du dungeon synth, mais aussi et surtout des pistes qui font très rétrogaming. J'ai vraiment l'impression d'écouter la bande-son en 16 bits d'un vieux jeu sur console.
Quand j'ai créé Quest Master, je ne connaissais pas du tout le dungeon synth en fait. Je voulais juste composer de la musique de jeux vidéos asssez sombre, un peu inspirée par Final Fantasy ou Castlevania. J'essayais de composer les niveaux d'un jeu vidéo, avec des sons pour chacun, et toutes ces choses autour des « Distant Realms », c'était supposé être le jeu. Ce sont donc les morceaux perdus d'un jeu vidéo qui n'est jamais sorti. C'est quelque chose que j'avais en tête, tout seul dans mon coin, mais sans jamais penser qu'il pouvait y avoir une audience pour ce genre de choses. C'est seulement en 2019, je pense, que j'ai découvert le dungeon synth et que je suis entré en contact avec Out of Season. J'ai un ami dans le groupe de black metal Kommodus qui a un side project de dungeon synth appelé Forest Temple. Il était aussi en contact avec Kyle de Out of Season, et il m'avait dit : « Tu sais, il a tout un style musical dans lequel tu pourrais trouver ta place ! ». Kyle les a éditées, et je suppose que c'est comme ça que j'ai trouvé une audience. Mais le projet n'a pas été immédiatement populaire ; je vivotais sur Bandcamp avec genre deux personnes qui étaient venues les télécharger. Il a fallu environ deux ans pour que j'obtienne une certaine reconnaissance.
Il faut dire que depuis peut-être 2020 ou 2021, le dungeon synth semble être entré dans une sorte d'âge d'or. La scène a énormément grandi, le style a gagné en reconnaissance, et les festivals thématiques ont poussé comme des champignons. D'ailleurs, quelle est ta théorie sur cet engouement ?
Oui, j'ai remarqué aussi que ça correspondait aux années de la Covid. La popularité a vraiment grandi, sans doute parce que les gens restaient chez eux et n'avaient rien d'autre à faire que de travailler sur leur musique. Et puis, je pense qu'avec le monde qui commençait à déconner complètement, les gens se sont dits : « Oh, c'est vraiment quelque chose qui me permet de m'évader, cette musique de fantasy. » Le monde qui s'effondre fait grimper le dungeon synth [rire]. Des gens qui veulent simplement s'évader un peu de leur vie, tu vois.
Oui, cela fait sens. Un autre facteur, c'est peut-être Stranger Things, qui a énormément contribué à rendre le jeu de rôle en général et la fantasy en particulier à nouveau populaires.
Il y a probablement du vrai là-dedans. Je veux dire, c'était plutôt populaire… partout ! J'ai vu qu'ils ont sorti un kit d'initiation à Donjons et Dragons pour Stranger Things, et tout ça… ; j'imagine que ça a donné envie aux gens de s'y mettre. Et je l'ai aussi constaté dans le milieu punk, où les gens se sont mis à jouer à Magic: The Gathering ou à D&D, qui ne sont pas vraiment les activités punk auxquelles on penserait. C'est devenu bien plus populaire, c'est certain.
D'ailleurs, quels sont tes univers de prédilection ? Tu as mentionné Castlevania ou Final Fantasy, mais as-tu un lieu imaginaire favori ?
J'aime beaucoup Donkey Kong Country [rire, évidemment] ! C'est l'un de mes jeux préférés ; j'ai eu jusqu'à quatre Super Nintendo quand j'étais plus jeune. Elles n'étaient vraiment pas chères, parce qu'elles étaient déjà anciennes je suppose. Mais je me rappelle bien jouer à Donkey Kong Country ; la musique est vraiment folle, c'est la meilleure bande-son que j'ai jamais entendue ! En particulier les niveaux aquatiques dans le premier jeu. J'essaie encore d'émuler tout ça, la vibe qu'avaient ces jeux. Musicalement, en tout cas. Et je pense que j'étais à fond sur les jeux de FromSoftware, comme Dark Souls ou Elden Ring, pour ce qui est des mondes fantastiques. Ce sont vraiment des maîtres du lore et de ce genre de trucs.
Il y a d'ailleurs un jeu qui s'appelle Quest Master ! Tu y as joué ?
J'ai vu, et ça m'a vraiment ennuyé quand il est sorti [rire] : ils ont volé mon nom. Je n'y ai jamais joué, ce serait une sorte de jeu de construction de donjons. Tout ce que je sais, c'est qu'ils ont démoli mon optimisation sur les moteurs de recherche : si tu tapes Quest Master, c'est d'abord ce jeu qui apparaît. Ça m'ennuie.
Comment tu as trouvé ce nom, au fait ?
Il m'est venu comme ça, et j'imaginais que ce nom serait déjà pris, parce qu'il est trop bien. Puis j'ai fait des recherches, et aucun groupe ne l'avait pris, donc, okay, voici le nom de mon concept. Je n'avais même pas encore composé de musique à ce moment-là ; j'étais vraiment là : « C'est un bon nom, je devrais faire de la musique pour ça ! ». J'ai essentiellement monté le projet autour de ce nom. J'avais pensé en faire un groupe de rock, mais je me suis dit que ça n'aurait pas fait sens.
Terminons sur la question traditionnellle : quels sont tes coups de cœur musicaux de l'année dernière ?
C'est une question difficile, Je n'ai pas beaucoup écouté de musique, l'année dernière... J'aime beaucoup l'album que Scimitar a sorti l'année dernière sur le label Crypt of the Wizard ; c'est un groupe de heavy metal danois. Et aussi celui du projet électronique expérimental Oneohtrix Point Never, ce disque est vraiment cool.

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Merci à Lord Gordith pour son temps de si bon matin, de l'autre côté du monde. Merci à Kyle de Out of Season pour avoir rendu cette interview possible depuis un troisième fuseau horaire. Et merci à Erang pour avoir soufflé mon nom au bon moment.
Crédits photos : Ryan Ellem / Peter Beste














