Articles Retour

Les claviéristes des profondeurs III : l'année 2025 en 10 albums de dungeon synth

samedi 17 janvier 2026
Matthias

Punkach' renégat hellénophile.

J'ai commencé à rédiger cette rubrique sur un coup de tête, un peu comme, quand l'aventure appelle, on attrape son canasson, ses bottes et son gourdin avant de mettre le cap vers une tour siégeant un peu plus loin. Et voilà que pour la troisième fois, je me lance dans une sélection des albums de dungeon synth qui ont accompagné mes pérégrinations imaginaires durant l'année écoulée.

Pour ce troisième tome des Claviéristes des Profondeurs – les tomes précédents sont consultables ici et   je trouve nécessaire d'énoncer certaines règles jusqu'ici implicites, derrière cet exercice éminemment subjectif. Je me limite à un album par projet musical – sachant que certains en sortent une demi-douzaine sur l'année. J'essaie aussi, dans la mesure du possible, de varier mon répertoire et de présenter quelques nouveaux artistes à chaque fois, aux dépens, peut-être, de quelques « valeurs sûres » du dungeon synth. Il s'agira là davantage d'une norme à laquelle j'essaie de me tenir plutôt qu'une règle immuable, car le choix s'avère déjà très vite difficile, mais j'espère ainsi ouvrir quelques nouvelles lucarnes vers cette scène buissonnante, pour les aventuriers et les exploratrices qui voudraient s'y plonger.

Car le dungeon synth forme bien une scène à part entière, qui a certes des racines imbriquées dans le black metal – mais pas seulement –, mais qui a tellement buissonné ces dernières années, jusqu'à former une communauté bien distincte, et plutôt animée de valeurs d'accueil et d'inclusivité. Une scène qui se trouve en outre en première ligne face aux assauts des « compositions » réalisées par IA, mais qui a su se mobiliser pour leur résister. Si, par mes écrits, je peux apporter ma pierre à ce tentaculaire donjon en faisant connaître les talents de quelques claviéristes cavernicoles, c'est déjà ça. Sur ce, trève de palabres, et allumons nos torches.

 

***

 

 Reyhan | Atlantean Sword | Pauldron | Dungeontroll | Unsheated Glory | Valen | Weress | Elffor | Old Forsaken RealmWarlock Corpse 

 

Reyhan – A Knight in Exile

USA (Indépendant)

J'aime beaucoup les albums qui nous racontent une histoire, avec un nouveau chapitre qui s'ouvre à chaque nouvelle piste. Et pour ce qui semble bien être sa toute première sortie, Reyhan nous propose de suivre la quête d'un jeune chevalier qui n'a plus pour lui que son épée et sa volonté de terminer sa quête. Un très petit geste, avec une poignée de protagonistes, à l'opposé du bruit et de la fureur de toutes ces grandes épopées. Un très bel album de dungeon synth médiévalisante, dans la lignée d'un Fief ou d'un Page, mais plus intimiste, comme une histoire de preux chevalier, de noble dame, et de méchant seigneur qu'on raconterait à des enfants un soir d'hiver. Quelque chose de simple, propre au registre du conte, avec ses passages calmes (« A Meeting with her Ladyship ») et sa confrontation finale, (« The Final Duel »), où les enjeux sont tous résolus et où les gentils gagnent à la fin (« A New Beginning »). Parfois, il n'en faut pas plus.

Bandcamp

 

 

Atlantean Sword – Ironmaster
Grande-Bretagne (Forbidden Keep Records)

Après un All is Dust fort inspiré de la plume de Robert E. Howard l'année dernière, Atlantean Sword revient avec un nouvel album qui se place à nouveau très haut dans mes écoutes de l'année. Résolument cinématographique dès ses premières notes, Ironmaster nous fait miroiter le métal en fusion et le tonnerre des marteaux sur les enclumes alors que naissent les lames de légende. Un rituel chthonien et créateur où se forge tant le destin des hommes et des femmes que celui des empires. Les percussions, très présentes, insufflent les compositions d'un véritable sentiment de puissance en marche, avec toujours ces envolées de cordes pincées pour nous prendre par surprise et faire monter les enjeux ; l'enchaînement « ... Of Blood and Black Flame »  « The Crown Torn from the Iron Skull » ayant de quoi hérisser les poils des vétérans les plus endurcis. Atlantean Sword nous livre à nouveau un aperçu d'un âge farouche et révolu qui n'a pas été consigné par les scribes, mais dont les échos hantent encore les tombeaux oubliés. Si les albums de dungeon synth empreints d'un souffle épique sont nombreux, peu atteignent une puissance évocative digne des meilleures bandes originales du cinéma, voire de certaines compositions classiques. Ironmaster est de celles-là.

Bandcamp

 

Pauldron – Swampkeep Triumvirate
Norvège (Indépendant)

Tandis qu'en Belgique, le Dark Dungeon Festival devenait un rendez-vous immanquable de la scène, plus loin au nord a fait son nid l'Echoes from the Dungeon Festival, dont la seconde édition s'est tenue à Utrecht en mars dernier. En ces murs également, de nombreux artistes ont pu s'initier au live, et parmi ceux-ci, le projet reptilien et norvégien Pauldron, en 2024. Déjà cité l'année dernière pour Brogvar and Wyrgan's Quest for the Basilisk Horn, Pauldron aurait pu revenir cette année dans cette rubrique pour The Curse of Niloticus. Mais finalement, j'ai plutôt exploré ce Swampkeep Triumvirate, enregistrement en studio des improvisations jouées par le Norvégien au festival néerlandais, pour l'occasion accompagné de deux autres créatures au sang froid. Un trio composé de deux claviers et de percussions, ce qui offre une profondeur supplémentaire à cette nouvelle aventure en terrain spongieux, au milieu d'étranges ruines peuplées des cris de créatures invisibles. C'est une nouvelle quête étrange que délivre Pauldron, à la fois glauque et fascinante, comme si quelque chose d'antédiluvien était tapi quelque part à nous fixer d'un œil qui ne cille jamais. Une ambiance poisseuse, avec toutefois quelques moments vraiment enchanteurs (« Fishy Sleeping Village » et ses cordes pincées). Ode à une très vieille fantasy, voire au pulp, Swampkeep Triumvirate repousse les frontières traditionnelles du dungeon synth sans pour autant en renier les principes, et son aspect multi-instrumental et expérimental (« Guarded Backstage » bénéficie d'une... basse !?) le fait d'autant plus miroiter à mes yeux.

Bandcamp

 

Dungeontroll – A Fervent Call from Atop Gorgaltier Mountain

Canada (Serpent's Sword Records/WereGnome Records)

On écoute du dungeon synth pour, globalement, deux grandes raisons : rester bien au chaud chez soi et voyager au gré des pages ou de ses propres pensées, ou alors pour enfiler de bonnes chaussures et enchaîner les kilomètres au grand air. Comme son nom l'indiquait plutôt bien, cette sortie du Dungeontroll a plutôt le second effet, sur moi. C'est un récit de voyage qui commence gentiment, de quelques notes éparses entre les flaques, et sans trop y penser, on se retrouve à guetter les apparitions du petit peuple des bois dans l'une ou l'autre vallée sauvage. A Fervent Call from Atop Gorgaltier Mountain me fait vraiment l'effet d'une randonnée en musique, même si on ne peut décemment pas tracer un itinéraire tout à fait dénué de magie quand on s'appelle Dungeontroll. Avec « The Raven With a Thousand Eyes », l'album prend progressivement une teinte plus sombre, plus gothique, au fur et à mesure que les ombres s'allongent. Construit autour d'une mélodie centrale qui revient sur « Invoking the Vigorous Spirit of Aldor » (peut-on parler de riff sur un clavier ?), cet album est chargé de magie, mais celle-ci vient progressivement, alors que l'horizon s'obscurcit, et que la marche entamée avec légèreté commence à devenir plus laborieuse. La dernière piste nous plonge, sans doute, dans la tête de Frodon alors qu'il découvre tout d'un coup à quel point le monde est vaste, et à quel point l'Anneau pèse à son cou. Un très bel album, qui commence de manière presque insouciante avant de nous révéler toute l'ampleur et l'ancienneté de la montagne à gravir.

Bandcamp

 

Unsheated Glory – Beneath Sun & Soil
USA (Barow Hoard Records/WereGnome Records)

Allez, continuons plus avant nos explorations et descendons sous terre. Unsheathed Glory nous enjoint à persévérer dans les montagnes, guidés par un lointain tambour, jusqu'au passage oublié menant aux légendaires cités souterraines. L'exploration troglodyte passera par l'émerveillement devant « The Crystal River » qui semble nous murmurer son chant oublié, avant de bifurquer vers un « Through Fungi and Fireflies » plus progressif, plus 70's même, avec toujours un grand soin porté aux différentes percussions, même si celles-ci savent rester discrètes. Inévitablement, nous finisssons par découvrir l'objet de notre quête – sinon il n'y a pas d'histoire, et autant rester chez soi avec une bonne tasse de thé, on ne nous y reprendra plus, merci. « Lumethoria » s'ouvre à nous dans toute sa tellurique magnificence, au risque que l'on s'y perde, ou qu'elle nous engloutisse. L'album, commencé aussi sur un ton très baguenaudant, prend un teinte plus inquétante au fur et à mesure que l'on explore les profondeurs. Inévitablement, il y a un moment où on se rend compte que nous ne sommmes pas seuls, suivi d'un autre où l'on se met à courir pour sa vie. Beneath Sun & Soil est une aventure très bien construite, qui s'inscrit dans une scène américaine contemporaine prolifique, et qui doit normalement s'accompagner d'une carte, mais j'ai dû louper un coffre près de l'entrée.

Bandcamp

 

 

Valen – Viarum
USA (Out of Season)

Qu'est-ce qu'il y a de mieux dans la vie ? Si, à cette vieille question philosophique, vous avez répondu « L'immense steppe, un rapide coursier, des faucons à ton poing et le vent dans tes cheveux », alors désolé, mais vous n'êtes pas sur la même ongueur d'onde que Valen. L'artiste américain, que j'ai eu la chance de voir deux fois sur scène lors du dernier Dark Dungeon Festival – en tant que Seregost puis sous la bannière de Valen – est un adepte convaincu de la philosophie des conquérants. Une performance live véritablement habitée, durant laquelle Valen nous a plongés dans son univers de sang et de fureur, où un être ne vaut guère plus que la pique qu'il portera à la bataille, et où nul ne sait dans quelle poche seront, demain, les sequins dépensés pour payer les mercenaires. Le registre est classique, et à l'opposé totale des plus confortables et des plus intimistes ; du dungeon synth qui s'écoute chez soi au coin du feu. Viarum revient aux fondamentaux des grandes aventures et nous place au centre d'un échiquier, où se trame le sort des royaumes au fur et à mesure que coule le poison et que progressent les armées, comme autant de serpents prédateurs sur une carte. Les enjeux s'amoncèlent sur « Legend of the Mysterion Gates » tandis que les légions progressent et qu'une vieile magie impie se répand. Viarum est un album qui vous plaira si vous aimez votre fantasy bien noire, et sans bons sentiments ni autres édulcorants. À la fin, il ne reste que le pouvoir, et le moins corrompu est encore celui qui passe sur le fil d'une épée. Crom.

Bandcamp

 

Weress – Aux Temps Anciens et Mystiques
France (Ancient King Records)

C'est aussi lors de la dernière édition du Dark Dungeon Festival, très chouette évenement belge consacré au dungeon synth dans une véritable bâtissse médiévale, que j'ai pu me familiariser avec les univers de John Lordswood. Le compositeur français, qui gère aussi Ancient King Records, se produisait avec son projet d'influence égyptienne Skhemty, dont l'album Hidden Treasures of Egypt aurait bien pu figurer dans ma sélection de l'année dernière... Si je l'avais découvert à temps. Mais quitte à ne mentionner qu'une seule sortie de l'artiste pour cette année, j'ai plutôt opté pour la dernière sous la capuche de Weress – une identité présente lors du DDF précédent. Difficile parfois de garder la trace de qui fait quoi, dans ces catacombes. Bref ; guère d'armées en campagne ou de barbares en vadrouille ici, mais une suite de compositions plus introspectives, plus oniriques aussi, mais également entièrement chaleureuses. Comme une nuit d'été déjà bien avancée, alors que le petit peuple nocturne veille à ses occupations et que les étoiles brillent avec conviction, sur le très bien nommé « Dans la Lune ». Si Lordswood a déjà prouvé qu'il savait intégrer au style des sonorités venues d'ailleurs, c'est plutôt son côté dépouillé, sobre même, qui fait de Aux Temps Anciens et Mystiques une œuvre intemporelle et apaisante. Pas de grandes envolées ici, pas d'obscurité menaçante ; juste une pointe de magie sur une larme de nostalgie pour un album un peu court, certes, mais qui s'achève pile comme il le faut sur « Les Funérailles du Sage ».

Bandcamp

 

Elffor– Uhgluck
Pays basque (Nightside Records)

Le dungeon synth dans son ensemble s'éloigne de sa parenté avec le black metal pour explorer de nouveaux horizons, parfois plus folk, ou plus franchement électroniques et, il faut bien le dire, surtout moins connotés. Des puristes le regretteront peut-être, et c'est bien leur droit, mais pour moi c'est surtout là le signe d'une scène qui vit et s'épanouit par elle-même, plutôt que comme une extension d'une autre. Cela dit, ce n'est pas pour autant que les ponts se sont soudainement effondrés, et l'on retrouve chez des projets comme Elffor cette flamme noire du dark ambient, comme on disait à l'époque. Le projet du nécromant basque Eöl, attesté depuis 1995 et très actif depuis le début de cette décennie, reste résolument ancré dans des atmosphères occultes où le black metal ne rode jamais bien loin. Avec son nom d'uruk-haï marqué de la main blanche, Uhgluk s'avère évidemment fidèle à cette veine noire ; mais ce n'est pas pour autant que l'album reste enraciné dans une époque révolue, avec ses notes de harpe dès l'introduction de « Thrargluk » – une référence à une créature de Magic: The Gathering, semblerait-il. Je n'ai pas trouvé les références derrière chacun des morceaux, mais ceux-ci se succèdent comme un bestiaire maléfique en noir-parler, accompagné de chœurs cryptiques, de guitare sèche, et vraisemblablement de toute une foule d'autres instruments qui donnent à Elffor cette touche soignée que n'ont pas toujours les albums de dungeon synth old-school. Chaque piste est assez différente, entre « Druzgak » plus médiévalisante et même gothique avec son orgue, ou « Vragluk » plus franchement épique ; tant de nuances de ténèbres dans l'armée du Roi-Sorcier. On notera d'ailleurs une voix, isolée et tortuée sur le morceau-titre ; celle d'un certain Déhà, qui décidément est partout. Quoiqu'il en soit, pour qui recherche des ambiances plus orthodoxes dans le dungeon synth, mais avec une vraie richesse sonore, le seigneur Ellfor reste invaincu.

Bandcamp

Old Forsaken RealmRelics of a Sunken Past

Allemagne (Indépendant)

Même ambiance résolument occulte et rétro, mais cette fois avec un nouveau venu dans les catacombes. Le projet germanique Old Forsaken Realm a révélé au monde ses deux premières cassettes l'année dernière et, entre celle-ci et Eerie Apparitions Upon a Path Long Forgotten, il n'a guère été aisé de faire un choix. Mais c'est ce Relics of a Sunken Past qui a finalement accompagné le plus souvent mes rêveries solitaires. Traditionnel dans sa forme comme dans son exécution, celui-ci enchaîne trois longues pistes résolument ancrées du côté ambient de la force, très introspectives, plus proche de la mémoire d'un nazgul que des divagations d'un hobbit en vadrouille. Une œuvre pour les puristes, donc, froide par moments, mais qui laisse une grande place à l'imagination. Dédiée à d'autres vieux spectres détenteurs d'une ancienne magie, comme Ghoëst ou Raathgard, Old Forsaken Realm s'inscrit dans la lignée d'un véritable dungeon doom, une musique qui sent bon le salpêtre et la pierre moussue, effleurée avec amour d'une main spectrale. Si votre idée d'une soirée à deux parfaite implique une nuit pluvieuse de novembre pour invoquer un spectre d'une ancienne lignée du néolithique sur son tumulus, voici la bande-son idéale pour surmonter 5 000 ans de barrière de la langue. Have fun.

Bandcamp

 

 

Warlock Corpse – Eternal Prisoner
Kazakhstan (Out of Season)

Bon, j'aurais aimé éviter de citer le même artiste trois années de suite, mais je ne sais vraiment pas ce qu'ils donnent à manger après minuit à leurs gobelinoïdes, au Kazakhstan. Et en une paire d'années, Warlock Corpse est passé d'un obscur projet de niche, limite poisseux, à un véritable phénomène dans la scène claviériste. En attendant qu'il commette enfin un concert sous un horizon atteignable – et il s'en rapproche – j'ai, à chaque fin d'année, quelques cassettes à rattraper du nécromancien des steppes. Avec Eternal Prisoner, celui-ci retourne vers le son qui m'avait percuté comme tombé d'un machicoulis : un musique synth, moins lo-fi que par le passé, mais qui sautille toujours allègrement d'un côté à l'autre avec la limite d'un raw black metal servi par des éclats de voix complètement déments. « Black Throne » ressemble à un générique de vieux RPG ultra-saturé acheté sur un marché aux contrefaçons, qui rappellera Krolok en plus foutraque avec ses grandes envolées de clavier 80's. Si ce n'est pas là l'album le plus chaotique de Warlock Corpse, il mettra quand même à rude épreuve les nerfs de qui péregrine en néophyte dans ces profondeurs, en particulier par son irrespect total des transitions. Eternal Prisoner enchaînera sans ciller la réverbération transchamanique avec un morceau-titre de... raw new wave teintée de black metal ? Et comme si ce n'était pas suffisant, notre Khazak fou termine ses salamalecs avec un extrait d'un film d'horreur soviétique de 1967 (Viy, un classique tiré de Nicolas Gogol, paraît-il), suivi du morceau le plus propice au mosh pit que j'ai pu entendre sur une cassette de dungeon synth. Un vrai gobelin, et un véritable génie, je vous dis.

Bandcamp