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L'Hérésie d'Horns Up #2 : Rotting Christ - Aealo

dimanche 22 février 2026
Matthias

Punkach' renégat hellénophile.

A posteriori, il y avait eu des signes avant-coureurs, comme le retour de certains morceaux dans les setlists de la tournée 35 Years of Evil Existence, en 2024. Mais quand Rotting Christ a annoncé la sortie d'un nouvel enregistrement d'Aealo, j'ai quand même soulevé un sourcil circonspect. D'abord car l'album était paru pour la première fois en 2010 seulement, déjà chez Season of Mist ; pas une vieillerie, donc, pour un groupe actif depuis 1987 sous ce nom-là, et avec à son actif toute une palanquée d'albums et d'EP qui mériteraient tout autant une exhumation, si ce n'est plus. Ensuite - et surtout - car Aealo reste un album un peu mal-aimé, coincé entre Theogonia et Κατά τον δαίμονα του εαυτού, deux albums monumentaux que j'avais bien eu du mal à départager dans mon article Trois albums pour (re)découvrir Rotting Christ.

Cette fois, c'est à la démarche inverse que je compte m'essayer, et profiter de cette ressortie pour comprendre pourquoi Aealo s'accompagne encore de cet arrière-goût de demi-échec et, pourquoi pas, de trouver des mots pour le défendre sur l'agora. Une démarche qui s'inscrit, certes en la tordant un peu, dans le chemin tracé par le compère Malice avec sa première Hérésie d'Horns Up : défendre l'accroc dans la discographie, car même un accident de parcours se trouve toujours quelques défenseurs. Il n'avait d'ailleurs pas fait dans la dentelle dans son prêche en s'attaquant à Judas Priest.

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Rotting Christ – Aealo (2010)

Le désamour envers Aealo est d'autant plus paradoxal que ce n'était pas un opus expérimental ; il s'inscrivait dans la voie qu'explorait Sakis Tolis à l'époque, bordée de mythes et de récits antiques. C'est même incontestablement l'album le plus grec du groupe, enregistré, cela ne s'invente pas, au pied du mont Olympe, et dont la moitié des morceaux s'accompagne des chœurs des Pleiades, un ensemble de chanteuses traditionnelles. « J'avais choisi un chœur différent [pour cet album] car je voulais rafraîchir le son, je voulais que ça sonne plus traditionnel, plus grec. Ces filles sont spécialisées dans des chansons polyphoniques inspirées de l'Antiquité grecque, une musique composée ici, depuis plus de 3.000 ans », évoquait Sakis Tolis dans Non Serviam : The official story of Rotting Christ, un livre coécrit avec Dayal Patterson.

Ces dames sont en effet omniprésentes dès les premières mesures du morceau-titre, comme de véritables prophétesses de malheur - « Aealo » étant une transcription en graphie latine du mot grec pour « catastrophe ». Et je peux comprendre que leur style soit clivant, mais l'album ne commence pourtant pas mal du tout, entre le très martial « Eon Aenaos » et un « Demonon Vrosis » qui s'avère, aujourd'hui encore, être une des plus solides compositions du groupe en live, avec son break qui a bien des fois changé la fosse en Tartare. La voix de Sakis, qui a toujours eu un chant très reconnaissable, ne pêchait pas à l'époque par manque de charisme, à éructer tel Hadès qui se serait levé du pied gauche loin de sa Perséphone sur «  Noctis Era ». La différence est d'ailleurs tristement notable sur le réenregistrement sorti le mois dernier : le chanteur n'a plus le moindre souffle.

Mais c'est ensuite que l'album perd pied. À vouloir placer tout et tout le temps ce qui a permis au groupe de forger son style, les compositions finissent entraînées dans un jeu de la surenchère. Des chœurs masculins comme féminins, une guitare qui s'envole tout d'un coup tandis qu'une cornemuse se fait entendre au loin depuis les îles... Ce sont toutes ces petites touches qui ont fait de Rotting Christ ce qu'il est, ou du moins ce qu'il était au début de la décennie 2010 : un groupe de black metal issu du creuset hellénique des années 90, mais qui avait su piocher dans les sonorités traditionnelles d'une rive à l'autre de la Méditerranée, jusqu'à adopter des tendances pagan qui, à l'époque, avaient encore le vent en poupe. Une musique inspirée des échos d'un ancien passé qui avait apporté au groupe une cohorte de nouveaux fans, dont j'ai fait partie. Seulement voilà, sur Aealo, il a fait l'erreur de placer tous les curseurs à 11. Et c'est dommage, car les ingrédients sont bons, mais la balance est détraquée. Le refrain d'un titre comme « Pir Threontai » reste hyper fédérateur, le riff fonctionne à merveille, mais les passages en spoken words de l'Erèbe cassent à chaque fois l'effet voulu. Comme si le propos finissait par desservir la forme. L'arrivée inattendue d'Alan Averill sur « Thou Art Lord » tombe même un peu à plat ; le chanteur de Primordial reste une voix sur laquelle on peut compter, mais elle est franchement mal exploitée, doublée d'un écho féminin peu à-propos, en particulier sur un énième riff guerrier. De l'aveu même des frères Sakis et Thémis Tolis, ce morceau plus accessible aux oreilles anglophones devait contrebalancer l’hellénisme d'Aealo – de même que le thème latino-américain de la piste suivante.

Une tentative d'arrondir les angles qui n'a pas très bien fonctionné : si le disque a obtenu un réel succès dans son pays d'origine, il n'a pas su obtenir le même accueil à l'international. Ce qui nourrit des sentiments mitigés à son égard de la part du compositeur et de son frère batteur, car si Aealo avait des faiblesses, certaines critiques à sa sortie ont été difficiles à avaler. Patterson rappelle dans son livre qu'à l'époque, la Grèce était engluée dans la crise de sa dette publique depuis 2008. Avec, entre autres conséquences, une hausse de la popularité du parti néo-nazi Aube dorée, mis au centre de l'attention médiatique... de même que ses ramifications vers une partie de la scène black metal du pays, avec des groupes comme Naer Mataron pour n'en citer qu'un. Inévitablement, cet album aux racines profondément enfouies dans le sol de Grèce s'est fait éclabousser, et c'est d'autant plus injuste que Sakis et Thémis ont toujours été résolument antifascistes : « C'est juste notre influence culturelle ; nous n'avons jamais réclamé faire partie d'une race supérieure ou de valoir plus que les autres. Au contraire, nous avons grandi avec des idéaux anarchistes, et ceux-ci nous inspirent toujours », martelait encore l'aîné de la fratrie dans Greek News Agenda en 2018. Dont acte : le groupe a participé à une levée de fonds pour les réfugiés du camp de Mória, incendié en 2020.

En pourtant, malgré ou peut-être à cause de sa générosité mal dosée, je l'écoute encore, parfois, et même avec un certain plaisir, Aealo. C'est vrai qu'il est un peu bancal et certainement pas d'une écoute facile, cet album, mais il a été composé avec un vrai souci émotionnel. Sa dernière piste en est l'exemple le plus marquant : une collaboration de près de 9 minutes avec la performeuse gréco-américaine Diamanda Galás, et consacrée à la destruction de Smyrne en 1922 et au massacre de dizaines de milliers de Grecs et d'Arméniens. Lourd, mais impossible de rester insensible au récit d'une telle tragédie – ce qu'est l'histoire de la Grèce depuis, au bas mot, la chute de Troie. L'hommage n'a pas à être irréprochable pour être sincère.

La sortie de ce réenregistrement me laisse donc mitigé. Le son s'avère plus clair, certes, mais si cela gomme certains excès, j'ai l'impression que les moments de bravoure de cet opus s'en trouvent également atténués. Cela dit, et ce n'est pas un constat facile, mais si Aealo a été mal reçu en 2010, il domine sans mal de la tête et des épaules les deux derniers albums de Rotting Christ. Je serais curieux des retours de fans « récents » qui découvriraient seulement les compositions plus anciennes d'un groupe qui a largement contribué à faire de la Grèce un des grands pays du metal.