
Rencontre avec Soen : « On expérimente beaucoup plus aujourd'hui »
Martin Lopez et Joel Ekelöf

Compte groupé de la Team Horns Up, pour les écrits en commun.
Quelques semaines après un passage remarqué en France, et notamment à Paris, le groupe de metal progressif suédois Soen était de retour dans notre contrée pour faire la promotion de son nouvel album, intitulé Reliance, qui sortira le 16 janvier 2026 via Silver Lining Music. L'occasion pour Malice et Michaël d'échanger avec Martin Lopez (batterie) et Joel Ekelöf (chant).
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Bonjour à tous les deux et merci d’avoir accepté cette interview.
Martin Lopez : Alors, qu'avez-vous pensé de l'album ?
Oh, on inverse les rôles, c’est ça ? (rires)
ML : Oui, c'est ça (rires).
Assez peu d’écoutes pour le moment, mais on a beaucoup aimé ce que l’on a entendu. Il y a certaines chansons qui tournent en boucle depuis une semaine, comme « Discordia » et « Drifter ».
Joel Ekelöf : « Drifter » est un titre qui est assez peu revenu dans les interviews, donc cela fait plaisir à entendre.
Avant le début l'interview, on discutait ensemble du fait que Reliance prend un chemin différent de Memorial et Imperial, en donnant parfois l'impression de plus s’inscrire dans la lignée de Lotus.
ML : Je pense que tu as raison. C'est un peu comme si on était de retour il y a quelques années et qu’on décidait de continuer sur la même voie, notamment en ce qui concerne le groove de l'album. La façon dont la basse et la batterie s'accordent sur Reliance est plus proche de Lotus que des deux derniers. Ils étaient plus mécaniques, en quelque sorte. Je pense que cela tient en grande partie au retour de Stefan dans le groupe (ndlr : Stefan Stenberg, qui avait occupé le poste de bassiste de 2013 à 2020, est revenue dans le lineup en 2025). C'est un bassiste classique très orienté rock, ce qui a certainement conduit Reliance à être un peu plus mélodique, à l’instar de Lotus.
Quand Oleksii “Zlatoyar” Kobel (ndlr : bassiste du groupe de 2020 à 2025) a quitté le groupe, cela a certainement eu un impact. Perdre un membre, surtout après les deux derniers albums où la basse était importante dans le mix, n’est pas anodin. Vous avez déjà un peu répondu à cette question, mais l'écriture de Reliance a-t-elle changé avec le retour de Stefan dans le groupe ?
ML : Je pense, oui. Stefan et moi avons une vision assez similaire de ce que doit être la musique. Elle doit évoluer, être chaleureuse. Elle doit toujours être précise, mais moins mécanique et plus organique. On est en phase là-dessus. « Zlaty » est plutôt un bassiste perfectionniste, comme un ordinateur. Il était absolument fantastique, ne vous méprenez pas ! Mais son style est un peu différent, ce qui a probablement eu un impact sur les compositions des deux derniers albums.
Imperial et Memorial ont effectivement ce côté un peu industriel ou, comme tu le dis, mécanique.
ML : Oui, je suis tout à fait d'accord.
Avec ces deux albums, on a l'mpression qu’il est possible d’intervertir des titres sans que cela ne pose aucune difficulté. Ils peuvent se fondre l'un dans l'autre. Je suppose que vous vouliez changer un peu la donne ?
JE : Tout à fait. Imperial et Memorial étaient en quelque sorte une phase d'expérimentation. On a essayé un son différent, un peu plus metal. Pour ce nouvel album, toutes les idées étaient là et je pense que tout s'est bien goupillé. Peut-être aussi qu’on était plus à même, en tant que groupe, de produire un tout plus cohérent. Cela ressemble davantage à Soen, d'une certaine manière, car Reliance n'est plus une expérience ; du début à la fin, l'approche est cohérente.
ML : Et je pense que l’on s’est peut-être un peu perdus auparavant. Disons que l’on a exploré ce genre de metal très lourd et mécanique pendant deux albums, puis on a eu le sentiment de vouloir continuer à être agressifs et conserver les éléments metal, tout en retrouvant une partie de la chaleur qu’on avait probablement perdue dans Imperial et Memorial.

Cela ne vous a pas empêché de tenter de nouvelles choses dans ce nouvel album. On pense notamment à « Discordia » et ses deux breakdowns qui sont presque du djent. C’est surprenant de vous entendre explorer cette voie !
JE : Oui ! Au début de Soen, on avait une approche très prudente : voici ce qu’on ne peut pas faire, voici ce qu’on peut faire. Je pense qu’on est simplement plus confiants maintenant. En tous cas assez confiants pour faire ce qu’on veut et pour oser, tout simplement.
ML : Les gens ont probablement l'impression qu’on a davantage expérimenté auparavant. En réalité, on expérimente beaucoup plus aujourd'hui, tout en conservant l'ADN de Soen. « Discordia » est née simplement parce que Cody (ndlr : le guitariste lead) a laissé une guitare à 7 cordes chez moi, alors je l'ai prise et j'ai commencé à jouer avec. On a eu l’idée de ce riff et on a décidé de le garder, ce qu’on n’aurait probablement pas fait dans les albums précédents.
JE : Le son de Soen s'est développé de manière assez organique. Il est beaucoup plus solide maintenant. On peut faire beaucoup plus et on souhaite continuer à approfondir ça. On peut y ajouter des éléments djent et ça restera du Soen !
Il y a deux éléments majeurs qui ressortent de Reliance, musicalement. Le premier est qu'il est un peu plus lent, moins metal, plus organique que Memorial. Le second est le travail que tu as fait au niveau vocal, Joel. C’est à mon sens la prestation la plus complète que tu as livrée à ce jour, en termes de variations, d'émotion, etc. Est-ce que tu ressens aussi cela ?
JE : Oui, je me sens libéré. Quand c'est heavy, je vais aussi loin que je le veux. Et si c'est plus doux, je chante aussi doucement que je le veux. Je me donne à fond, j'essaie de ne plus me dire : « Oh, je ne sais pas si je devrais tenter cela ou aller jusqu'au bout de telle démarche ». On a toujours des doutes ; on ajoute un peu de gris, on ne veut pas que ce soit tout noir ou tout blanc, par peur de mal faire. Désormais, je relève davantage ce défi et essaye d’aller aussi loin que possible dans la direction qui me semble la bonne.
ML : Plus on écrit d'albums, plus on prend confiance et moins on ressent le besoin de jouer la sécurité. On va aussi loin que possible et on est convaincu que ça va améliorer la musique.
JE : Je pense que le fait qu’on travaille ensemble depuis si longtemps facilite aussi beaucoup les choses. On peut avoir des discussions très productives sur la manière dont on souhaite intégrer les lignes vocales, sur ma prestation vocale et sur la manière dont elle peut être mise en valeur par la batterie et rendue aussi puissante que possible sur le plan rythmique. Il ne s'agit pas toujours de « comment tu chantes », mais plutôt de « comment ça s'intègre » dans les compositions. Si tu es en phase avec les rythmes et si tu es suffisamment rythmique dans le chant et dans l'interprétation, ça sonne mieux. C'est comme un puzzle géant.
On sent effectivement cette confiance et cette maturité dans Reliance. Si l’on prend par exemple le titre « Indifferent », qui est très mélodique, il n’est pas certain que tu aurais chanté comme ça il y a 10 ou 15 ans. Pas d'un point de vue technique, mais plutôt dans la façon dont tu te livres.
JE : Oui. Avant, je n'aurais probablement pas été aussi nu dans ma façon de suivre les mélodies et j'aurais ajouté plus de fioritures. J'aurais fait des petites choses ici et là, comme le font souvent les chanteurs. Mais quand on est en place et suffisamment confiant, on n'a plus besoin de faire ça.
Nos échanges me font penser à un autre chanteur qui a également beaucoup de voix différentes : Nick Holmes de Paradise Lost. Je pense à ça car j'ai vu Soen et Paradise Lost l'un après l'autre au Graspop cette année. Bien sûr, tu ne fais pas de growls comme lui, mais il a aussi différents types de voix : une voix rauque, une voix claire, et il s'améliore avec l'âge.
JE : Oui, il est très intelligent.
ML : C'est l'un de ces chanteurs qui parvient à aisément transmettre de l'émotion. Et il n'a pas besoin de faire tout un cirque ; c’est ce qu’on apprécie le plus.
JE : Lors de notre première tournée avec Soen, on a fait la première partie de Paradise Lost. Nick et moi, on en est presque venus aux mains (rires). Nous allons nous revoir au 70000 Tons of Metal, j'espère donc qu’on pourra se réconcilier, maintenant qu’on est plus vieux et plus mûrs (rires). Ou alors on se battra, on ne sait jamais (rires).
ML : On sera dans les eaux internationales, hors juridiction, tu pourras faire ce que tu veux (rires).
JE : Plus sérieusement, on apprécie vraiment Paradise Lost et le fait qu'ils nous aient emmenés pour notre toute première tournée. Quand j'étais gamin, je les regardais dans Headbangers Ball et d'autres émissions du même genre sur MTV. Ce sont des héros.
Tu as facilité la transition vers la question suivante ! Il y a quelques semaines, vous étiez à Paris dans une programmation très éclectique avec Dark Tranquillity, Iotunn et Equilibrium. Est-ce un défi pour vous de partir en tournée avec des groupes qui jouent dans un registre différent ? Je sais que certains groupes, on cite toujours l'exemple de Sodom, adaptent leur setlist en fonction du lieu où ils jouent et des groupes avec lesquels ils sont à l’affiche. Est-ce que vous modifiez votre setlist ou autre chose ?
ML : Je pense que notre force réside justement dans le fait que nous ne le faisons pas. Ce serait bizarre d'aller présenter quelque chose qui ne nous correspond pas. Je pense que cela nous semblerait étrange, en tant que personnes.
JE : C'est presque l'inverse, en fait. Par exemple, si nous jouons dans un festival de death metal, au lieu de ne jouer que nos morceaux les plus heavy, on ajoute quelques morceaux plus lents. Si vous n'écoutez que du death metal toute la journée, c'est surement agréable d'avoir un groupe qui joue autre chose pour changer. Quoi qu'il en soit, ils semblent nous accepter (rires).
ML : Cela repose aussi sur la confiance acquise au fil du temps et sur le fait qu’on pense que nos morceaux ne sont peut-être pas les plus heavy, ni les plus soft, mais qu'ils sont de qualité et que si vous vous intéressez à la musique en général, vous pourriez être amenés à les apprécier.
C'est peut-être aussi lié au fait que Soen a gagné en popularité ces dernières années, donc ce sont aussi les chansons que la plupart des gens connaissent.
ML : Honnêtement, je ne sais pas. Le fait est que ce sont les gars qui sont là depuis le début qui se plaignent le plus (rires). Il y a un certain attachement à un groupe, puis le groupe devient plus grand et ils se disent : « Oui, mais j'étais là et cette chanson est tellement belle ». Tu sais, ils font référence à la septième chanson du deuxième album que personne ne connaît à part eux (rires).
JE : C'est exactement comme les albums que vous aimiez quand vous aviez 14, 15, 16 ans. Vous vous y attachez et personne ne peut vous enlever ça. N'importe quel groupe comme Metallica, par exemple...
ML : (il interrompt) « Jouez tout Kill Em All ! » (rires). Non, ça n'arrivera pas.
Ils ne pourraient probablement plus le jouer en intégralité, de toute façon (rires).
JE : Par exemple, j'aime Radiohead, mais j'aime surtout leurs premiers albums. Bien sûr, ils ont sorti des choses fantastiques après ça, mais les premiers sont ceux que j'ai écoutés pendant une période importante de ma vie. Je comprends donc cette envie d’entendre les vieux titres ; personne ne peut vous enlever cet attachement. Peu importe à quel point les nouveaux albums sont bons. C'est probablement ce que certains gens ressentent, mais on va continuer avec notre approche actuelle qu’on pense être la bonne, malgré tout l’amour qu’on a pour nos fans, y compris les plus anciens.

Vous avez opté pour le single « Primal », pour promouvoir Reliance. Pourquoi ce choix ?
ML : Tu veux la réponse intellectuelle ou la vraie réponse ?
La vraie !
ML : À cause de ce putain de chunky riff ! (rires). En fait, c'était un combo : on savait qu'on voulait d'abord faire un clip avec les paroles, et celles de cette chanson sont incroyables, tout comme la façon dont Joel la chante, de manière très directe, en harmonie avec ce fameux riff. C'est une bonne présentation de ce qui va suivre, pour ainsi dire.
Qui écrit les paroles dans le groupe ?
ML : Nous deux.
Le travail que vous avez accompli sur Reliance est fort. L'album est peut-être un peu moins mélancolique que le précédent, mais les paroles demeurent très noires, en plus d’être bien écrites. Quelle a été votre principale influence pour les écrire ? Y a-t-il des sujets que vous n'aborderiez jamais dans vos chansons ?
JE : En général, les sujets que nous n'abordons pas sont les contes de fées et autres choses du genre. On se concentre davantage sur les sentiments et les émotions personnelles. Des choses qui nous concernent en tant qu'êtres humains.
ML : On se dit que, comme les thèmes abordés nous concernent et que nous sommes des êtres humains, cela devrait également concerner ceux qui nous écoutent. La fantasy n'est pas quelque chose qui nous intéresse beaucoup. On essaye d'être dans le réel, sincères et de parler de choses qui comptent. On prend notre musique très au sérieux, peut-être trop, donc quand on a une chanson et qu'on y met vraiment beaucoup d'efforts, on n'a pas envie de se mettre à chanter sur des dinosaures, des dragons ou d'autres conneries du genre (rires). On veut aborder des thèmes auxquels les gens peuvent vraiment s'identifier, qui peuvent les aider ou les unir.
Certaines des paroles de Reliance sont assez sombres, notamment « Discordia ». Cela doit presque devenir difficile de chanter des titres comme celui-ci chaque soir sur scène…
ML : Je pense que tu touches un point important. Ce qu’on fait est sérieux pour nous, et lorsqu’on joue sur scène, on ne le fait pas dans l’optique de s'amuser et boire des bières. Evidemment, on va profiter du fait d’être sur scène, mais tout ça doit avoir un sens. Aussi cliché et ringard que cela puisse paraître, c'est de l'art. C’est la façon dont on a envie de nous exprimer. Si on faisait cela exclusivement pour se divertir, il n’y aurait évidemment aucun problème à cela, mais on n’aurait certainement pas la même approche. Ou, plus précisément, on ne serait pas autant connecté à notre musique et à notre public. Pour nous, il s'agit de ressentir un peu plus, et parfois, ressentir un peu plus signifie s'exposer et peut-être aussi éprouver un peu de tristesse afin de créer un lien avec les gens. Pas seulement pour les bons moments, mais aussi pour les mauvais. Mais heureusement, je joue de la batterie et c'est Joel qui doit s'occuper de chanter les paroles (rires).
JE : La mélancolie me rend heureux. Peut-être pas heureux, mais je trouve du réconfort dans la mélancolie, elle me fait me sentir mieux. Elle n'est pas confortable, mais elle est réconfortante. Je n’ai donc pas de difficulté à aborder des thèmes, même lourds, sur scène.
Tu apportes d’ailleurs beaucoup de variations en live. Par exemple, pour la chanson « Violence », tu ne chantes pas le refrain de la même manière, la voix est davantage poussée et rauque. Cela apporte une dimension émotionnelle supplémentaire.
JE : Tout à fait. J'aime quand les groupes jouent comme sur l'album. Mais nous devons pouvoir nous adapter un peu. Je fais parfois des petits changements ; je peux chanter les parties que j'interprète d'une manière un peu plus dure ou un peu plus puissante. Pour autant, j’essaye de ne pas aller trop loin. Je n'aime pas, par exemple, la façon dont Smashing Pumpkins le fait. Tu vas à un concert et tu reconnais à peine la chanson (rires).
ML : Nous en avons discuté ensemble, en tant que groupe. On passe tellement de temps à écrire ces chansons pour qu'elles soient les meilleures possibles. Simplement, l’interprétation de ces titres est plus instantanée. On ne peut pas vraiment mentir, sur scène. Il faut donc garder la chanson ou la ligne vocale aussi proche que possible de ce qu'elle est, car c'est la meilleure ligne vocale qu’on pouvait écrire. Mais l’interprétation repose davantage sur ce que tu ressens ce jour-là. Si tu es en colère ou très émotif, cela doit transparaître et rendre la chanson plus vivante. Je pense que cela apporte une touche supplémentaire.
JE : Et puis il y a ce phénomène récent où certains groupes ne jouent même plus en live. On n'entend donc aucune différence entre la scène et l’album, car il s'agit essentiellement d'une bande-son. Le fait que nous soyons un groupe plutôt old school qui sait vraiment jouer les chansons donne envie de montrer que c'est du live. Ce n'est pas exactement comme sur l'album, mais nous rendons hommage aux chansons.
Vous avez fait pas mal de tournées ces dernières années. Est-ce que ça ne vous épuise pas de devoir tourner autant, a fortiori en portant des titres avec une certaine charge émotionnelle ?
JE : Je ne pense pas. Nous avons une bonne éthique de travail et sommes très fiers de donner tous ces concerts. On est vraiment reconnaissants de pouvoir monter sur scène devant un public aussi formidable. Où d'autre voudrais-je être sur cette planète (rires) ? C'est un cadeau de pouvoir jouer devant des gens tous les soirs.
ML : Tout ce qui compte, tout ce qui a de la valeur, nécessite un certain sacrifice pour y parvenir. On a choisi cette voie, qui nous éloigne de chez nous et de notre famille ; nos muscles sont endoloris parce que nous jouons tous les jours, il fait parfois froid, parfois on est malades. Mais en fin de compte, c'est un rêve devenu réalité et on adore ça. On a de la chance de pouvoir le faire.
JE : Je suis quelqu'un d'assez sociable, mais en tournée, je ne le suis pas autant. Je me cache, je ne m'implique pas beaucoup avec les autres. Cette heure ou cette heure et demie sur scène demande vraiment beaucoup d'énergie émotionnelle, il faut donc être dans la gestion. Tout est axé sur la performance dès le début. Quand je me réveille le matin, je pense à la performance qui va avoir lieu le soir. Je pense que c'est le cas pour tout le monde et c’est ce qui nous aide à aller de l’avant.
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Merci à Joel Ekelöf et Martin Lopez de Soen pour l'interview et à Olivier Garnier de Replica Promotion pour cette opportunité.














