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Album

26/03/21 - Raton

Sine Nomine

Per Historia

LabelZegema Beach
styleMathcore / Screamo
formatCompilaption
paysUSA
sortiefévrier 2021
La note de
Raton
9/10


Raton

Amateur de post-musique, de larsens et de gelée de groseilles.

J'ai l'impression qu'on assiste de plus en plus au retour en grâce des labels. À partir du moment où les groupes ont eu la possibilité de distribuer leur musique indépendamment des structures de production et de distribution, à l'ère du tout-numérique, les labels ont été relégués à l'arrière de la scène. 
Pourtant, les amateurs et amatrices de musiques extrêmes commencent à réaliser (ou se rappellent) que les labels peuvent être autre chose que des entreprises destinées à se faire des grosses liasses sur le dos de petits groupes, comme notamment des structures artistiques encourageant et stimulant des scènes musicales qui en ont besoin. À travers des catalogues consistants et exigeants, les labels prouvent leur pertinence et leur actualité.
Si on cite régulièrement I Voidhanger, Prophecy ou Avantgarde dans nos lignes metal, il est grand temps de mettre en lumière le travail exceptionnel de plusieurs labels hardcore. Closed Casket, Pure Noise, Triple B occupent une bonne partie de mes écoutes, mais un autre label truste mes amours en hardcore émotif : Zegema Beach Records.

Fleuron canadien des musiques à hurlements, mes coups de cœur récents (Infant Island, Nuvolascura, Yon, Vi som alskade..., Senza, Drei Affen, etc.) dans le style ont le point commun d'être passés sous la houlette Zegema Beach.
Alors quand ils ont sorti sans prévenir la compilation de 16 ans de musique d'un groupe dont le nom ne me disait rien, j'ai forcément été appâté.
Pavé absolument indécent contenant l'intégralité de la production du groupe, "1999-2015" dépasse les 3h. Vous connaissez peut-être mon peu de goût pour ce qui dépasse la demie-heure quand il s'agit de musiques extrêmes, pourtant j'ai été happé par le contenu du disque.

Sine Nomine est un groupe du Missouri quasiment inconnu dans la scène hardcore émotive. À peine un MySpace abandonné, une vieille page Discogs et un lien Bandcamp lacunaire ; même une recherche "Sine Nomine hardcore" ne vous renvoie que vers des liens pornographiques.
Une absence virtuelle encore plus surprenante quand on lance la compilation. Après seulement deux morceaux, j'étais soufflé par l'extraordinaire qualité de ce qui passait dans mes oreilles. Mélange strident entre mathcore première génération, emoviolence sourde et déluge d'agression sonore, les compositions n'ont strictement rien du petit groupe qualitatif mais anecdotique.
J'irai même plus loin, des morceaux comme "September" ou "Today There Was..." viennent égaler les plus grands noms du genre, quelque part entre Converge, Combatwoundedveteran, Botch et Love Lost but Not Forgotten.

Entre les riffs syncopés étouffés, le jeu sur les harmoniques et la saturation, les rythmiques imprévisibles et des explosions chaotiques permanentes, Sine Nomine convoque sans faiblir les meilleures heures du hardcore dissonant. Puissante et rythmée, la compilation enchaîne les morceaux velléitaires et instantanément marquants. Inlassablement, le groupe change le tempo, les tonalités, les atmosphères et déconstruit ses influences une à une.
Puis parfois, des riffs d'une méchanceté sans appel viennent vous cueillir comme celui sur la deuxième moitié de "Little Smoke", acide et grimaçant. Les pistes de 12 à 14, issues de l'EP "Smack" de 2004, apportent du chant clair et une touche nettement plus émotive. Plus lancinant et introspectif, le dernier morceau de l'EP, "Youth" dure 17 minutes et offre un voyage méditatif, expérimental et volontiers discordant. Une partie du morceau propose des chants d'enfant noyés dans les parasites pendant qu'un arpège paisible se répète avant de laisser place à des percussions tribales pour finir sur un chant clair hanté plus pertinent que la majorité des groupes de skramz.

Les morceaux suivants confirment la tendance : le groupe, en prenant de l'âge, tempère son mathcore à toute berzingue en y incorporant des touches post-hardcore et du chant clair. Difficile de ne pas penser aux maîtres de TDEP quand leurs compositions se complexifient autrement et dessinent des paysages variés et menaçants mais tout aussi intenses.
Sur le dernier album qui compose la compilation, "Super Molecular Dust Separator" paru en 2011, le mathcore est toujours présent mais se fait moins archétypique. La tonalité de guitare est moins saturée, la voix moins hystérique, et les sonorités générales rappellent parfois Refused. On n'abandonne toutefois pas les riffs hystériques et les hurlements soudains, mais le typhon de la jeunesse est passée (même si le dernier morceau "Kill" revient à quelque chose de très bestial dans sa première moitié). La guitare prend son temps et le poids des post-musiques se fait davantage ressentir, avec des plages obsédantes et répétitives. C'est le cas de "Chester", brillante montée en puissance qui peut rappeler autant le post-metal de Cult of Luna que le post-hardcore de Touché Amoré.
Là encore, difficile pour moi de tarir d'éloges tant la palette est vaste et chaque couleur maîtrisée dans un ballet électrique juste et immersif. Les samples, toujours aussi présents, sont pertinents et évitent de tomber dans l'écueil de l'indigeste.

Le disque se cloture par 8 pistes bonus, dont 4 versions démo sympathiques mais pas indispensables et 4 morceaux inédits issus d'une démo de 2002. On comprend pourquoi ces derniers n'ont pas fait partie des tracklists officielles, mais ils sont loin d'être indignes d'intérêts. Le premier, "Fossil Theory", malgré son côté brouillon reste très efficace et me rappelle notamment la maestria d'intensité de Saetia. Les trois autres, moins nets et aboutis, ont tout de même le mérite de démontrer l'habileté de texture et de composition du groupe (particulièrement sur l'ultime piste, "Masochist").

Après ce voyage de trois heures, impossible de ne pas remercier Zegema Beach pour avoir déterré et compilé l'époustouflante discographie de Sine Nomine. Un groupe dont l'absence de succès me reste inexplicable ; comme si, à la soviétique, on avait volontairement gommé leur nom des registres, nié leur talent et leur science de la dissonance pour une étrange raison. Il est donc grand temps de leur redonner la place qu'ils méritent et cette - maintenant bien trop longue - chronique en est une tentative.

Soyez la personne trve que vous avez toujours rêvé d'être et soutenez le label en achetant un beau coffret double cassette sur le webshop de Zegema Beach.

 

Composition détaillée de la compilation :

  • Morceaux 1 à 10 : "This Machine Is Malfunctioning" (LP) - Février 2003
  • 12 à 14 : "Smack" (EP) - Février 2004
  • 15 à 21 : "Golobulus" (LP) - 2011
  • 22 à 29 : "Super Molecular Dust Separator" (LP) - 2011
  • 30 à 38 : pistes bonus, démos et titres inédits (issus d'une démo datée de début 2002)