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jeudi 11 novembre 2010

Mhönos

Stéphane Gouby

U-Zine

U-zine.org, webzine musical metal actif entre 2004 et 2015. Fermé en 2015 suite à sa fusion avec 2Guys1TV, ses articles (chroniques, live-report, interview, dossiers, ...) sont désormais disponibles directement sur Horns Up via ce compte !

"Mhönos" est le nouveau projet de Stéphane Gouby (Bassiste du groupe français de Black Metal "Hyadningar" qui a malheureusement pris fin cette année). C'est un projet de Drone/Black/Ambient assez expérimental mais surtout original. Avec la sortie du premier album "Miserere Nostri" en Mars 2010 et les deux concerts de cette fin d'année, je voulais en savoir un peu plus sur ce projet, à la fois prometteur et en perpétuelle évolution. Et qui de mieux que le fondateur du groupe et compositeur pour nous en parler!

Salut à toi Stéphane et merci de répondre à mes quelques questions. Alors avant que tu nous parles de ton projet qu'est Mhönos, j'aimerais que tu te présentes, que tu nous expliques un peu ton parcours de musicien, ainsi que les différents groupes dans lesquels tu as joué, afin que les lecteurs de U-Zine te connaissent mieux.
Stéphane: Je suis un musicien éclectique et hyperactif. La totalité de mon temps libre est organisée autour de la musique. Outre Mhönos, je suis bassiste au sein des groupes Yuck (Metal tordu et extrême), Silver Machine (Doom metal) et Stan The Flasher (Rock / New Wave). Je viens de monter Caruos, un nouveau projet pagan black metal dont la démo est sortie chez Werewolf Promotion, chez qui sortira également le premier album au printemps 2011.
Auparavant, j’ai joué au sein des groupes Hyadningar, Invoker, Alienchrist, Asthenie et Progeria concernant le metal, et au sein des groupes Pimento, John Okker, et Dahlia Noir, pour ce qui est du blues et du rock. J’ai fait quelques « intérims » en concert et/ou en studio au sein des groupes Adamantium, John Flower’s Experience, Metal Up Em Ass, Devil’s Bride, Warkult et d’autres.

Peux-tu nous expliquer les origines de Mhönos et ce qui t'a amené à faire cela seul?
Stéphane:Mhönos était au départ un projet black metal "traditionnel", basé sur la formule chant/guitare/basse/batterie. Pendant près de trois ans, j'ai composé et maquetté des chansons pour ce projet sans jamais arriver à trouver l’idée conductrice qui me satisfasse complètement. Les compositions n'étaient pas mauvaises, mais elles n'avaient rien d'original ni de novateur. Je tournais complètement en rond, alors j'ai gravé les maquettes des chansons et mis ce projet en suspens, afin de prendre le temps de le repenser autrement. Entre temps, je me suis consacré à d'autres enregistrements, en groupe et en solo et dans plusieurs registres, allant du doom le plus lourd au black metal le plus déjanté, et j'ai repris des cours de basse et de solfège pendant deux ans. Tout cela m'a apporté des influences et des connaissances supplémentaires.
En février 2010, j'ai eu la chance d'assister à une performance d'Attila Csihar, avec son projet solo Void ov Voices. J'ai été très impressionné et vraiment marqué par son incroyable prestation hypnotique, tant et si bien que l'idée tellement espérée de l'orientation musicale de Mhönos m'est venue dans les jours qui ont suivi ce concert. J'ai isolé les éléments qui me plaisaient le plus dans les chansons citées auparavant, et j'ai retravaillé le tout dans une optique black/drone très hypnotique en supprimant complètement les guitares et la batterie.
J'ai été amené à faire cela seul car j'avais une idée très précise de la façon dont je voulais faire sonner cet album. Je me sentais capable de l'enregistrer seul, j'avais tout le matériel nécessaire et un lieu formidable. D'autre part, enregistrer seul permet de le faire rapidement, facilement et sans avoir à faire de compromis. Je ne pensais pas, d’autre part, que Mhönos serait amené à se produire en concert, mais les enregistrements futurs seront tous réalisés avec la formation complète de Mhönos.

Quelle est l'origine du nom de ce projet Mhönos? A-t-il une signification particulière?
Stéphane: Le nom du projet est dérivé du grec "monos", qui signifie "seul". C'est un de mes traits de caractère, exprimé à travers les paroles. Ce nom est également une référence aux vieux enregistrements utilisant la technique de la monophonie, plus couramment appelée "mono".

J'aimerais que tu nous décrives un peu ce qu'est la musique de Mhönos.
Stéphane: La musique de Mhönos est à la croisée du black metal et du drone. Je joue énormément sur les contrastes entre le laid et le beau. La plupart des parties du disque sont noires et décharnées. Elles montent en intensité tournent en boucle jusqu'à l'hypnose, grâce à une accumulation de pistes de basse et de voix, puis s'effacent pour laisser place à une mélodie naïve jouée au clavier ou à un enchevêtrement d'arpèges au son très cristallin, voire à un chorus de basse. Les tempi sont extrêmement lents et le son est très lourd, amenant ainsi la musique vers une sorte de reptation pénible et souffreteuse.
Malgré la présence de voix claires et hurlées, très souvent superposées, la musique reste principalement instrumentale, le propos étant exprimé par le biais des basses qui ronflent et qui grondent tout au long du disque.

Miserere Nostri est donc le premier album de ce projet, et il s'apparente presque à un album concept étant donné le nom des titres et la langue utilisée. Peux-tu nous expliquer quelle était ta démarche avec ce premier album?
Stéphane: Le concept de Miserere Nostri est le placebo, au sens religieux du terme. Placebo signifie en latin "je plairai". Le sens premier de ce mot renvoie à un comportement factice consistant à renvoyer une image erronée de soit afin de devenir ce reflet fallacieux. Ce comportement est symptomatique de notre monde et de notre société actuelle. Je suis un solitaire, le concept de l'album prône le retirement, comme alternative à la pression de la population, de la grégarité, des rapports hiérarchisés et agressifs qui en découlent.
Après avoir essayé l'anglais puis le français, j'ai utilisé le latin pour écrire et chanter mes paroles. Cette langue, de par la connotation religieuse qui lui est inhérente, dégage les sonorités rituelles et solennelles que je recherche.

Ce qui frappe premièrement à l'écoute de ce disque c'est le son, un peu comme si on faisait un bon de plus de quinze ans en arrière. Pourrais-tu nous révéler la manière dont l'album a été enregistré?
Stéphane: J’ai voulu que le disque sonne comme les premiers efforts des groupes de la seconde vague du black metal. L'enregistrement a été effectué grâce à la technologie numérique, comme quasiment tous les enregistrements actuels, mais les prises de son ont été faites « à l’ancienne ». Je n’ai utilisé aucune simulation d’amplification, aucun multi-effets, et rien n’a été branché en direct dans l’ordinateur. Toutes les prises ont été faites grâce à des micros à condensateurs placés devant les amplis et passant par une table de mixage. J’ai joué au maximum avec l’acoustique du lieu où j’ai enregistré afin de n’ajouter quasiment aucun effet de reverb ou d’écho lors du mixage et j’ai utilisé, combinées ou séparément, des pédales de distorsion, d’overdrive et de fuzz pour grossir le son des basses. Tout a été enregistré avec une Fender Jazz Bass, modèle de basse proche de la perfection et dont l’électronique passive très simple restitue toutes les nuances à la perfection, ainsi que sur un ampli Ampeg combiné à un baffle. Le synthétiseur employé est également un vieil instrument, déniché pour une somme modique dans un magasin de troc après de longues recherches et qui possède les sons employés par les groupes de black metal du début des années 1990.
Je me suis occupé des prises de son et du mixage, et le mastering a été fait par Julien Bous, dans son studio Postghost Recordings. Julien est de loin le meilleur ingénieur du son de la région rouennaise, son feeling et ses idées ont beaucoup apporté à la production de l’album.

Parlons un peu de tes influences et de ce qui t'a inspiré pour faire ce disque.
Stéphane: Mes influences sont à chercher du côté des musiques hypnotiques, oniriques, mystiques ou transcendantales. On trouve dans la musique de Mhönos des éléments puisés dans le black metal des années 1990, surtout chez Burzum, Mayhem, Darkthrone, mais aussi chez Xaastur, Bethlehem ou encore Leviathan, dans le drone avec Sunn O)) et Earth, dans des projets insensés comme Abruptum, dans les chants grégoriens, la liturgie orthodoxe russe et grecque, la musique des moines tibétains, dans les musiques chamanistiques sibériennes, mongoles et inuits et dans la musique de groupes qui joue sur le côté hypnotique de la musique comme les Stooges et Pink Floyd.

Comment composes-tu? As-tu besoin d'une ambiance particulière? Es-tu du genre perfectionniste ou laisses-tu d'avantage de place à l'improvisation?
Stéphane: Tout est composé à la basse. Les mélodies ainsi trouvées sont parfois jouées au clavier ou chantées, mais tout, au départ, a été trouvé à la basse. Les idées de chanson sont d’abord élaborées « dans ma tête », puis concrétisées et maquettées en utilisant la basse.
Pour mener tout ça à bien, j’ai besoin d’être relativement tranquille. Lorsque je m’attelle à l’enregistrement, mon téléphone est coupé, je ne réponds plus à l’interphone et je ne pense plus au temps qui passe. Je m’enferme complètement dans une sorte de cellule psychique qui me permet de me concentrer uniquement sur la musique sans risquer d’en perdre le fil.
Je suis perfectionniste car je laisse beaucoup de place à l’improvisation. Les mélodies et leurs arrangements sont figés mais l’accompagnement et les chorus sont plus ou moins improvisés. Je trouve beaucoup de choses en improvisant sur des enregistrements ou en utilisant un sampler.

L'artwork est assez simple mais en même temps assez énigmatique. Qu'est-ce qu'il signifie?
Stéphane: Le visuel est à l’image de la musique : mystique et décharné. Il doit donner une image fiable du contenu musical de l’objet. Les couleurs sont absentes, le texte est indigent et ne relate que l’essentiel. Le motif utilisé sur la couverture est inspiré par le labyrinthe de la cathédrale d’Amiens.
Le labyrinthe est un symbole de cheminement initiatique connu de nombreuses civilisations anciennes. Depuis les peintures pariétales paléolithiques européennes jusqu’aux mandalas, en passant par les civilisations américaines, africaines, océaniennes, gréco-latines, germano-scandinaves et par toutes les religions, le labyrinthe semble être le symbole universel du cercle sacré. Parcourir le labyrinthe est alors l'occasion d'une introspection, ses méandres symbolisent le cours de la destinée humaine, ses pièges et ses tourments. Miserere Nostri a été conçu comme un labyrinthe. Le labyrinthe est un "nœud" qui bloque les forces « du dessous » signalées au centre du labyrinthe et sépare donc le profane du sacré dans un lieu saint. A partir du début de l’album, touffu et très sombre, il faut traverser nombre de paysages sonores différents, beaux ou effrayants, pour atteindre l’issue, qui se referme lors du glas final. Le visuel de la version anglaise, parue chez Doomanoïd Records, est légèrement différent de celui de la version française.

L'album est sorti depuis plus de six mois je crois, quels sont pour le moment les retours que tu as eu?
Stéphane: J’ai eu peu de retours, mais tous sont bons. Il y a eu des chroniques, des messages qui ont accompagné les commandes de disque, des emails et des commentaires sur les forums et réseaux sociaux. Ce peu de retour est frustrant car on m’a demandé de nombreux cds promotionnels et bien que j’aie honoré chaque requête, peu de chroniqueurs ont fait l’effort de l’écouter et de rédiger une chronique. Trois labels prennent en charge le disque et plusieurs organisations de concerts m’ont contacté pour jouer ; cela constitue pour moi les meilleurs des retours, celui des gens qui se décarcassent pour faire vivre la musique.

J'ai vu que Mhönos est désormais sur le label anglais Doomanoïd Records. Peux-tu nous présenter un peu ce label et nous dire comment se passe votre collaboration?
Stéphane:Dommanoïd Records est un label underground britannique tenu par un vrai passionné. Les groupes Iron Void, Misty Morning et Groan collaborent également avec ce label, qui est également à l’initiative des compilations Planet Doom. Notre collaboration se passe pour le mieux, j’espère que la conjoncture lui permettra de durer.

Le groupe effectuera deux dates en cette fin d'année : une à Paris et une autre à Rouen. Alors j'aimerais que tu nous en parles d'avantage, à quoi doit-on s'attendre à un concert de Mhönos? Et qui jouera avec toi pour ce projet?
Stéphane: Comme écrit plus haut, je ne pensais pas, au départ, faire de concerts avec Mhönos, mais j’ai été contacté par des organisateurs et certaines propositions se sont avérées très intéressantes. Plusieurs musiciens talentueux parmi mes amis m’ont fait l’honneur et le plaisir de me rejoindre au sein de Mhönos. Outre moi-même, qui occupe le poste de bassiste/chanteur/claviériste, Mhönos est composé désormais de Caïn Marchenoir, aussi connu sous le pseudonyme Asgeirr (Fatum Elisum, Absynth, ex Devil’s Bride) et de Bertrand G. (Molah, ex Buckaroo Banzaï) aux basses, et de Samuel Antonin (Prön Flavurdik, Urethane Revolution, Flux, Badswamp, Nuts Rat Fat Kebab, Bride Of The Atom, Prön Addicted ensemble, ex Burn Hollywood Burn, ex Device, ex Threat Of Hope, ex Shwoeu.fs…) et Nikaos (Delusion Ink, ex Keen, ex Progeria…) aux percussions.
Un développement d’une partie de l’album sera proposé en concert. Cette pièce durera de 40 à 50mns, et le concert sera très cérémoniel.

Comment envisages-tu l'avenir avec ce projet? Y-a-t'il un deuxième album en perspective?
Stéphane: Grâce à la nouvelle formation « bigband » de Mhönos, je vois l’avenir de façon très radieuse. Un deuxième album est planifié, mais d’autres projets vont voir le jour auparavant.
L’album Miserere Nostri va (re)sortir une troisième fois, en cassette cette fois-ci, chez le label français Aural Offerings, agrémenté d’un bonus, enregistré par le talentueux Julien Bous (Postghost Recordings), et d’un visuel remanié. La sortie d’un split 33t est prévue, mais je ne peux pas trop en dire pour l’instant.
L’enregistrement du deuxième album aura probablement lieu lors du premier semestre de l’année 2011. J’ai de côté entre deux et trois heures de musique. J’aimerais explorer d’autres paysages sonores avec Mhönos et incorporer d’autres instruments au sein de la formation. Les futurs enregistrements seront très expérimentaux. Tenant compte du fait que tout est enregistré « live », je peux honorer rapidement n’importe quelle opportunité de sortie de disque.

Pour finir, je te remercie d'avoir consacré du temps à U-Zine et à moi même et je te laisse l'honneur du dernier mot.
Stéphane: "Felix, qui potuit rerum cognoscere causas"
Merci à Toi et à U-Zine pour le temps passé à écouter le disque et à rédiger l’interview.

Merci à Stéphane, Mhönos et U-Zine