
Entretien avec Voïvod : « Dans un concert, les artifices, la pyrotechnie, c’est nous »
Denis Bélanger & Dominic Laroche

La caution grunge du webzine.
Quatre heures avant son concert-événement sur l'une des mainstages de l'Azkena Rock Festival dans le Pays basque espagnol, Voïvod a accordé à Horns Up un entretien amical et passionné à propos de Symphonique, un album live enregistré avec l’Orchestre symphonique de Québec, qui propose une revisite des classiques du groupe – animé par l'esprit du thrash metal et des constructions mathématiques. Et, alors que la deuxième journée battait son plein – plus de 20 000 visiteurs et visiteuses étant attendu·es sur le site –, Denis « Snake » Bélanger et Dominic « Rocky » Laroche m'ont reçu dans leur loge d'artiste avec le concours de Last Tour, le producteur d'événements culturels, pour parler musique « savante », jeu vidéo et intelligence artificielle (IA).

Crédit : Sergio Albert
Ce soir à l’Azkena Rock Festival, ce sera la dernière date de votre première moitié de tournée d’été avant une série d’une vingtaine de concerts supplémentaires en Europe à partir du 10 juillet. Comment vous sentez-vous ?
Denis : On a fait une tournée avec Midnight et Cryptosis à travers le Royaume-Uni et l'Irlande ; c'était assez intense et on a pris beaucoup de plaisir, donc c'est vite passé. Parfois, c'est bon d'avoir un jour de repos, mais il peut y avoir un mauvais côté à cela, car toute l'énergie retombe et il faut faire repartir la machine – mais on est habitués.
En juin 2025, vous avez enregistré un album live avec l’Orchestre symphonique de Québec (l’OSQ) au Grand Théâtre ; est-ce un ensemble qui a déjà eu à travailler sur de la musique metal ?
Denis : Six mois avant cet enregistrement, il y a eu deux spectacles avec l’Orchestre symphonique de Montréal (l’OSM). Mais au Québec, ils sont très ouverts à explorer d’autres styles musicaux comme des classiques ou de la chanson populaire. Je crois quand même que c’était la première fois qu’ils s’essayaient au metal, et nous, à jouer avec un orchestre. C’était une très belle expérience que l’on voulait mettre sur disque ; ça a été laborieux par rapport aux droits d’auteur, mais on a réussi, c’est sorti, et je pense que c’est pas mal (rires).
J’ai lu que jouer avec un orchestre a « toujours été un rêve » pour vous. Ce rêve possède-t-il une dimension personnelle dans la mesure où vous écouteriez vous-même de la musique classique ? Car vos morceaux ont souvent comporté plusieurs couches, mouvements et possédé une écriture complexe, presque virtuose.
Dominic : Déjà, la musique de Voïvod se veut cinématographique ; on a l’impression qu’il y a des orchestrations dedans, influencées par Bartók, des morceaux à la Mad Max aussi ; et le contexte de l’audio justifiait ce travail avec l’orchestre symphonique : c’était exactement le type d’arrangement que l’on pouvait imaginer sur nos titres. Avant nous, l'OSM avait eu l'occasion de jouer des concerts de pop, mais je pense que, pour eux, les occasions de « s'éclater » étaient moins nombreuses. Ça a été très bien rendu par Hugo Bégin, l’arrangeur de l’orchestration, lui-même supervisé par Dan « Chewy » Mongrain [NDA : le guitariste] qui s’est assuré de valoriser certaines parties de la musique et que l’on ait les bonnes notes. On est très fiers de cette production. C’était aussi quelque chose que Luc Leclerc [NDA : le partenaire créatif historique de Voïvod] avait animé visuellement via l’IA pendant les concerts, accompagné d’une équipe formidable de plusieurs artistes qui proposaient d’autres genres d’animation, dont des éléments cubistes qui rentraient et sortaient sur « Into my Hypercube ».
Denis : Ce qui est particulier, c’est que souvent, dans les enregistrements de metal orchestral, le groupe joue et les musicien·nes classiques sont en background ; iels ne font quasiment que suivre la musique, là où nous donnions des missions aux ensembles de cuivres ou de violons. Il y a des sections où l’on mettait l’emphase sur des instruments précis ; à un autre moment, je chantais tout seul avec l’orchestre comme un artiste d’opéra, pendant que le groupe s’arrêtait (rires). Je voyais les musicien·nes qui n’étaient pas habitué·es au metal rentrer dans les morceaux et faire des « devil horns » à la fin, donc c’était gagnant des deux côtés.

Crédit : Sors-tu ?
Dominic : Le public était composé de gens qui, en principe, fréquentent l’OSM ou l’OSQ avec qui l’on a joué ; ils sont ouverts et il faut l’être pour s’embarquer dans le classique. Pareil avec le monde du metal. On a réussi à rassembler ces deux univers et la réponse a été très positive. Généralement, dans un concert de Voïvod comme on va donner ce soir, les artifices, la pyrotechnie, c’est nous ; on se déplace beaucoup, sauf que même si l’on était sur la première ligne, il fallait être un peu transparent dans le décor, car il y avait 70 musicien·nes derrière nous, en plus des visuels, ce qui faisait beaucoup pour les yeux des gens. Sur la toune « Into my Hypercube », on nous demandait justement de rester statiques parce que cela faisait partie du concert : un peu moins d’éclairage, et les mouvements étaient davantage liés à l’image ; on ne bougeait pas, mais c’était plus efficace ainsi. On a dû s’adapter aux visuels et se déprogrammer de nos habitudes.
Denis : On était très nerveux, je dois l’avouer. J’en ai encore la chair de poule. Au niveau technique, on s’est constitués une banque de sons sur les concerts avec l’Orchestre symphonique de Montréal, mais Francis Perron, notre ingénieur du son, a vraiment bien travaillé pour essayer de capter les violons, les cymbales, et de les mélanger, en faisant en sorte que l'on entende chaque instrument jusqu'aux moindres détails.
L'enregistrement en live a-t-il d’une quelconque façon modifié votre manière de jouer ou de placer la voix ?
Denis : Il y a eu beaucoup de répétitions avec le chef d’orchestre pour ne pas en faire trop ; laisser de l’air à certains endroits, mais somme toute, c’était la même chose que ce que l’on faisait dans un concert ordinaire.
Dominic : On a eu l’occasion de faire une pré-production ; au niveau sonore, on avait reçu des maquettes par l’arrangeur, Hugo Bégin, et « Chewy » les avait dans son ordinateur, et puis il nous guidait pour nous dire qu’il allait partir de l’introduction de la chanson et qu’on devait rentrer à tel moment. Toute la pré-production pour les in-ears était déjà pratiquement faite : on avait chacun un iPad et une application dédiée installée pour créer nos propres mixages ; c’était une configuration relativement inédite pour du live, car il n’y avait pas de speakers ni d’amplification sur scène, exceptée la batterie, qui était entourée de plexiglas pour empêcher le son d’aller dans tous les instruments et les micros. Et le résultat est hallucinant.
Neuf morceaux sur les 12 proviennent de vos premiers albums. Vos choix montrent donc que vous avez délaissé votre milieu de carrière, c’est-à-dire les années 90 et 2000 : y-a-t-il une raison particulière pouvant l’expliquer ?
Denis : Il y avait des incontournables, si l’on veut, comme les « Tribal Convictions » ou bien « Nuclear War » issu de notre premier album, qui est une sorte de prélude de science-fiction post-apocalyptique qui imaginait comment les choses allaient se passer dans le futur, à savoir une machine qui contrôlerait tout, mais avec l’espoir que l’humanité s’en sorte. Donc les pièces étaient un peu formées à travers cette histoire-là, y compris l’enchaînement des morceaux.
« The End of Dormancy » est un exemple assez magistral de l’hybridation de votre musique. Il est apparu avec des accents beaucoup plus jazz et théâtraux lors du Festival International de Jazz de Montréal en 2019 où il y avait un vrai solo de saxophone et aujourd’hui, au contraire, vous lui donnez une couleur plus épique, classique ; certains arrangements hallucinogènes me rappellent même ce que faisait Ange dans les années 70. Est-ce parce que vous aviez décelé ce potentiel-là de titre caméléon que vous avez fait le choix de l’intégrer à la setlist ?
Denis : « The End of Dormancy » a été basé sur des inspirations de films à la Ben-Hur, dont les musiques contenaient beaucoup de cuivres [NDA : il chante la mélodie]. On a toujours eu ce côté-là avec Voïvod. Ce sont des films qui nous frappaient ou nous faisaient tripper, fantasmer quand on était jeunes, comme Mad Max à l’époque de Killing Technology, et je pense que la musique y était pour beaucoup dans cette appréciation.
Cette collaboration avec un orchestre a quand même un précédent dans votre style puisque Metallica avait enregistré en 1999 un album live avec le San Francisco Symphony. Symphony and Metallica (S&M) a-t-il constitué une source d’inspiration pour votre album Symphonique ? D’autant plus que Jason Newsted, que vous avez accueilli dans le groupe à une époque, a lui-même participé à cet enregistrement.
Denis : Je trouve que ce n'est pas comparable. Mais bravo quand même à eux ; ils ont ouvert la voie à quelque chose de nouveau.
Dominic : Voilà ; c’est un peu grâce à Metallica que le metal est encore en santé aujourd’hui ; ils y ont contribué à travers cet album symphonique. On n’a pas vraiment été influencés par S&M, mais…
Denis : Quoique c’est presque arrivé en fait, car le joueur de basson qui faisait partie de l’Orchestre de Montréal était un Voïvod-fan ; il se rendait compte que l’administration était ouverte à certains projets, et lui a pris l'initiative de demander à l’orchestre d’étudier la possibilité de faire quelque chose avec nous. À l’époque de notre 40ᵉ anniversaire [NDA : en 2023 sur la tournée 40 years of Morgöth Tales], il y avait beaucoup de médias à nos concerts, donc l’orchestre connaissait déjà un peu le groupe ; il a prêté une oreille attentive à notre musique et s’est aperçu de sa complexité ; que ce n’était pas simplement du rock’n’roll. Et puis on a reçu l’offre du musicien (rires).

La réinterprétation de musiques en version symphonique implique souvent, pour beaucoup d’artistes de rock ou de metal, le fait d’écarter systématiquement les morceaux les plus tranchants de leur répertoire, et c’est le travers que vous avez évité en intégrant des titres comme « The Unknown Knows », « Cosmic Drama » ou « Nuclear War » où il y a de la tension, et qui contiennent à des degrés variés un chant un peu plus nerveux, saturé. Était-ce un pan de Voïvod que vous teniez justement à conserver ?
Denis : En dehors de l’aspect progressif, complexe, il y a ce côté brut, sale, assassin. Je ne sais pas comment l’expliquer, mais surtout « Nuclear War », c’est les racines du thrash metal. Imagine les violons qui font [NDA : il mime les riffs de guitare avec sa voix].
Dominic : En fait, peu importe l’époque de Voïvod qui a été choisie ou le type d’énergie qui s’y rattache, il y avait comme un fil conducteur ; une unité, qui était le symphonique. C’était la beauté de la chose : ce n’était pas linéaire, on est allés dans des périodes complètement thrash, punk, metal et aussi progressives. Et Dina Gilbert, qui contrôlait l’Orchestre de Montréal [NDA : la première femme à occuper ce poste], regardait Michel « Away » Langevin ; les deux étaient connectés ; il ne fallait pas qu’il manque un temps – tout reposait sur les épaules de ce dernier. La consigne, c’était de suivre la batterie. On a vraiment eu une belle complicité. D’ailleurs, Dina nous a dit : « Anytime, je vais être là et on va s’arranger pour que si vous avez à le refaire, ce soit moi qui sois présente. »
Denis : Et on va le refaire dans notre ville natale, à Saguenay, le 30 janvier prochain. C’est un autre défi à relever. On pourrait exporter ce concept partout en fait, car Dina connaît des orchestres tout autour du monde. On aurait plus qu'à arriver avec elle, le groupe et notre propre sonorisateur.
En tant que mélomanes, au sens premier du terme, quel est le morceau ou le répertoire de musique classique qui, pour vous, déploie une énergie proche du metal ; y en a-t-il au moins un ?
Denis : Je n’en écoute pas tant que cela. À la différence de notre regretté « Piggy » [NDA : le guitariste fondateur de Voïvod décédé d’un cancer en 2005, auquel le groupe a rendu hommage dans la soirée], qui connaissait plein de choses, que ce soit en progressif ou en classique. Il arrivait avec du Paganini et on écoutait les Vingt-quatre Caprices. C’était une espèce de folie dansante, de trop-plein de joie… « Piggy » écoutait aussi Stravinsky, Bartók, de la musique de films comme Shining ou encore La Planète des Singes qui comptait beaucoup de percussions. Ce sont des ambiances qui produisent des images. C’est la même chose avec Voïvod : j’écrivais en fonction de ce que je voyais dans ma tête et de ce que l’imagination apportait – par exemple des marches.
Dans plusieurs de vos concerts, à travers les écrans que vous projetez sur scène, vous faites état du monde post-apocalyptique dans lequel vous vivez ; vous dites notamment que « l’intelligence artificielle a supplanté l’humanité ». Vous sentez-vous dépassé par le récit dystopique que vous livriez il y a quelques années et qui, en partie, a dépassé la fiction ?
Denis : Oui, aujourd’hui, ç’en est presque écœurant de voir à quel point n’importe qui peut faire n’importe quoi avec. Mais je pense qu’il y a toujours de la place pour la créativité. La meilleure représentation, c’est Angine de Poitrine qui fait un carton dans le monde : il n’y a aucune intelligence artificielle capable de recréer cela. Ils ont vraiment inventé un concept fantastique et, en plus, ils viennent de notre région ; on en est fiers (rires).
Dominic : Ils ont simplement fait quelque chose pour s’amuser et c’est devenu viral. L’industrie ne savait pas d’où ça venait. Quant à la musique live, elle ne sera jamais remplacée : c’est une communion dont on a besoin, d’être sur la même page, de vivre une émotion ensemble. La musique, c’est l’équilibre et la santé. Et quand on monte sur les planches, on retrouve notre état d’adolescent.

Crédit : Sergio Albert
Vous et votre entourage avez développé un vrai lore : de la linguistique avec la surexploitation du ö tréma, au jeu vidéo metroidvania The Nuclear Warrior, en passant par le multiverse de Voïvod raconté par l’auteur Jeff Wagner, jusqu'aux personnages cultes mis en scène par les fans, comme le capitaine de vaisseau d'Angel Rat. Aviez-vous cette perspective dès le départ, celle de faire ou d’inspirer plus que de la musique ?
Denis : Au début de notre carrière, on ne savait même pas si on allait faire un deuxième album (rires). Et puis là, on a un jeu vidéo et un documentaire qui vont bientôt sortir ou encore un livre qui a été publié récemment. De fil en aiguille, on a obtenu beaucoup de reconnaissance au niveau d’un public plus large, surtout dernièrement, quand on a fêté les quarante ans de Voïvod. Je n’avais jamais imaginé tout cela étant plus jeune ; cette aventure-là nous a menés à travers le monde, sur toutes les scènes.
Dominic : Avant de jouer de la basse, j’ai étudié le classique quand j’étais jeune, de mes 4 jusqu’à mes 12 ans. J’avais eu l’occasion de jouer avec des musicien·nes d’orchestre, et au même moment, à 10 ou 12 ans, de découvrir Voïvod ; c’était déjà très élevé pour moi, et je n’aurais pas cru un jour en arriver à jouer du classique et du metal avec un groupe qui me faisait tripper.
Avec quel album avez-vous découvert Voïvod ?
Dominic : J’étais conscient [suffisamment mature] quand Voïvod est arrivé avec War and Pain, parce que dans le secteur, les enfants qui étaient un peu plus âgé·es que moi criaient le nom du groupe, et c’est aussi la première chose que l’on entend sur l’album. Moi, je voulais être dans le game, alors je criais « VOÏVOD !! » sans même comprendre. Mais je m’y suis vraiment connecté avec Dimension Hatröss, dont on m’a appris la bonne prononciation, car je venais des Trois-Rivières, une petite ville francophone du Québec. J’ai écouté cet album pendant presque un an, et ça fait partie de mon ADN.
On parlait il y a quelques minutes du jeu vidéo ; dans quelle mesure avez-vous été impliqué dans son développement ?
Dominic : Je suis celui qui a eu l’occasion de tester The Nuclear Warrior de Chaosmonger Studio ; de pouvoir m’amuser et, en même temps, de repérer les bugs éventuels et d’en parler au concepteur. À date, le jeu est clean. J’y ai peut-être joué quarante heures, et j’ai juste 20 % du jeu de réalisé. Il va bientôt y avoir une version complète que je vais pouvoir essayer. C'est super addictif ; on est embarqué·es dans l’univers de Voïvod d’une manière inattendue.

Y a-t-il eu des enregistrements spécifiques pour accompagner ou habiller le jeu ?
Denis : La musique de Voïvod est un peu à la Nintendo. Moi, j’ai fait des voix de combat de personnes qui meurent [NDA : il reproduit les onomatopées qu’il a enregistrées].
Dominic : Tout au long du jeu, les parties de musique sont très crédibles. Mais de rencontrer tous les gens qui ont gravité autour de l’univers de Voïvod [NDA : via les personnages de « Snake » ou « Blacky »] m’a fait verser une petite larme. Je pense que notre génération va y adhérer et les plus jeunes aussi.
Merci beaucoup pour cette interview. Souhaitez-vous rajouter quelque chose ?
Dominic : C'est super, les festivals de cette envergure-là, avec Alice Cooper, entre autres, ou The Damn Truth, qui sont des ami·es du Québec !
Merci à tous les membres de Voïvod pour leur disponibilité et leur générosité, à Sofía Cuevas, coordinatrice de presse à Last Tour, qui a organisé l’interview, la communication et participé à la mise en place de mon accréditation à l’Azkena Rock Festival, ainsi qu'au photographe Sergio Albert qui a magnifiquement immortalisé le concert et plus largement ces trois jours de fête !














