
L'autre belge de la rédac'. Passé par Spirit of Metal et Shoot Me Again.
Nombreux sont les phénomènes à la mode du metal extrême à me passer par-dessus la tête ces dernières années – mais parmi ceux-ci, Gaerea était au moins, jusqu'à présent, aisément « analysable ». On avait affaire là à un de ces innombrables clones de Mgla : cagoules, black metal vaguement post aux allures misanthropes, couches de riffs tourbillonnants et textes pseudo-philosophiques. Les Portugais avaient pour eux une certaine modernité, un son particulièrement lisse, qui leur a permis de toucher un public assez large, mais je m'en étais vite détourné.
Je n'ai donc pas spécialement prêté attention à la mue entamée par Gaerea sur Coma, un album assez universellement acclamé même au-delà de sa fanbase initiale. La formule avait évolué : de black mélodique et relativement « accessible » (Mgla, si exceptionnel que ce soit, n'est après tout pas vraiment hermétique, d'où leur influence), Gaerea était passé à un post-black plus syncopé et encore plus poli. Là encore, rien d'étonnant : c'est la mode, représentée en France par un Regarde les Hommes Tomber. Le tout restait tout de même terriblement convenu.
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Rien ne me préparait, donc, à... la claque que me procure Loss à chaque écoute. Tout simplement parce que si je n'avais pas pertinemment su qu'il s'agissait de Gaerea, je n'aurais reconnu le groupe à aucun moment. Le chant, déjà nettement plus « core » sur Coma, a ici achevé sa transformation et n'a plus rien de black : c'est un chant hurlé bien plus proche de ce qui peut se faire dans la galaxie Pelagic-core, et bien malin qui, au-delà de quelques tremolos de guitare (réduits à peau de chagrin), peut rapprocher le Gaerea de Loss du black metal au sens traditionnel du terme. Plus sacrilège encore : la présence d'énormément de chant clair, et ce dès l'immense « Luminary » qui ouvre l'album. Sur ce dernier, on parle d'un chant clair assez « éraillé » – qui fait furieusement penser à ce que propose Orbit Culture sur son dernier album.
Comme ces derniers, Gaerea met un vrai accent sur les refrains : celui de « Submerged », là aussi mi-hurlé mi-mélodique, est saisissant avec cette double pédale... avant un chant, cette fois 100 % clair, qui en fera probablement lâcher plus d'un. Pourtant, quelle puissance dans ces « circling below » lancés par un Guilherme Henriques qui a toujours eu cet aspect très théatrâl dans son chant, mais se lâche enfin. Sa performance sur Loss est – pour peu qu'on apprécie ce style – un véritable sans faute : à des années-lumière de l'imitation de Mgla des débuts, il alterne chant presque death mélodique à la locution très claire, chant clair thrashisant et chant mélodique sans faux pas (« Hellbound », tout en ambiances, est magistral). Reste que les textes, parfois, ont ce côté un peu niais que ne renieraient pas les groupes de metalcore les plus commerciaux (« Hellbound » encore, mais surtout « Phoenix », probablement le moins bon morceau de Loss).
Metalcore, voilà un terme qui revient souvent de la part des « vieux » fans de Gaerea pour décrire le tournant emprunté par les Portugais – et on ne peut pas en nier la pertinence, même si le mot est probablement utilisé comme une insulte dans la bouche de beaucoup. Après un « Phoenix » discutable, « Cyclone » va plus loin avec son chant clair en intro et son tremolo picking qui en fera espérer certains... avant le refrain le plus mélodique de l'album jusqu'ici – et l'un des plus réussis (« Take me down the river »). Puis, débarque le solo final, et on est presque transportés dans du Bullet for my Valentine moderne (je suis presque sûr d'avoir déjà entendu ces notes chez les Gallois...).
Outrageusement accrocheur sur son refrain, « Nomad », un peu redondant, me parle moins, mais le final, « Stardust », est magistral – tout en allant bien plus loin encore, oui, c'est possible, que le reste de l'album dans la déconstruction du « style » Gaerea. Intro piano-voix et... chant presque rappé avant que le morceau, épique et splendide, décolle : on est presque chez Bad Omens ou Landmvrks, jusqu'à ce final larmoyant (« shine bright on me... »). Certains auront la gerbe : je ne peux que constater, pour ma part, à quel point toutes les pièces du puzzle se mettent en place. Gaerea n'a jamais sonné aussi honnête et poignant qu'en s'éloignant de ses racines extrêmes. La dernière fois qu'un groupe avait aussi bien réussi sa mue, c'était Heretoir, passé d'un DSBM générique à un post-black là aussi agrémenté d'éléments très modernes à partir de The Circle. On espère juste que cette fois, Gaerea a trouvé sa voie et n'en déviera plus, car elle les mènera très, très loin...
Tracklist :
1. Luminary
2. Submerged
3. Hellbound
4. Uncontrolled
5. Phoenix
6. Cyclone
7. LBRNTH
8. Nomad
9. Stardust















