
Une histoire vraie : Riley Lynch et le black metal
mardi 24 mars 2026
La caution grunge du webzine.
Faire l’exégèse de la filmographie de David Lynch pour théoriser son influence sur le metal extrême était un exercice de style risqué, sinon improbable. Car alors, exit l’indus rock bourdonnant de BlueBob développant un son proche de Nine Inch Nails, le seul lien tangible, et encore indirect, du cinéaste avec le metal, concernait son binôme, Angelo Badalamenti, clairement le moins disposé des deux à en jouer au vu de sa formation classique. Le compositeur avait cependant proposé une version peaksienne de « Black Lodge », un morceau produit par Anthrax durant sa phase grunge en 1993 ; le vieux maestro posa ses arrangements orchestraux « tapissiers », ainsi que, fait rare, une surcouche de guitare. Mais il n’est pas à exclure que cette incartade soit le reflet d’un amour connu et documenté pour la musique expérimentale ; celui-ci tend à gommer la notion de genre, d’étiquette. On crée quelque chose ; pourquoi le catégoriser ? Jusqu’à ce jour, le clan Lynch résistait au metal, tout au moins nous ne savions pas grand-chose à ce sujet ; nous étions là, réduit·es à observer les délires prétentieux de fans ramenant chaque élément de son œuvre à leurs goûts musicaux – leur basilique.
- L'apprenti sorcier du black metal
- Le bruit de l'enfance
- Sur la route avec Final Dose
- Les yeux du serpent
L'apprenti sorcier du black metal
À présent, il y a de quoi étayer notre lecture metal de Lynch en tant qu’objet d’étude. Enfin, duquel parle-t-on ? David nous a quitté·es il y a un an ; le souvenir de sa mort a, entre autres, conduit Arte à diffuser les trois saisons de Twin Peaks. Sa disparition imprègne encore les mémoires. Mais c’est bien de l’actualité de son fils dont il s’agit : Riley Sweeney Lynch, de son nom complet. Dans le 22e numéro de Série Noire, notre revue périodique consacrée au(x) black metal, j’avais chroniqué sa première démo, Dying Earth. L’existence de cet objet, passée inaperçue, m’est apparue sur sa page Instagram, @vile_rile. Et pour cause, le trois-titres sortit exclusivement sur Bandcamp, qui plus est sous une identité moyenâgeuse, Feudal Illness. Pour Horns Up, son artisan explique le recours, a priori trivial, à l’anonymisation : « Il me fallait un nom. Et un EP solo de black metal [atmosphérique] de Riley Lynch, ça sonne moins bien. Je ne me fais pas d'illusions ; tout ce que je sors, sous pseudonyme ou non, est comparé au travail de mon père, et c'est normal. » Un propos somme toute conforme à l’interview donnée à Cécile Guthleben (Brut) lors du précédent Festival de Cannes. « Il y a de la pression, mais ce n’est pas trop, c’est encourageant. »

Au moment où je me documente sur les affinités metal de Lynch Jr., le rouge feu de l’affiche d’Imperial Triumphant, Goldstar World Tour, flotte sur l’écran, habillée de références hallucinatoires à Twin Peaks et à son émanation brutale (obscène ?), Fire Walk With Me. Le groupe appartient à la scène extrême new-yorkaise ; Riley Lynch aspire à la rejoindre, lui qui a récemment déménagé dans le quartier de Brooklyn. « J'aime bien aller au Lucky 13 Saloon et voir des groupes locaux », confie-t-il. Mais l’artiste ne se cantonne pas à observer leur activité. C’est animé par l’expérience de la production que le cow-boy dandy souhaite organiser le 3e projet musical de sa carrière : « La raison principale pour laquelle j’ai publié cela [NDA : l’EP Dying Earth] est que je recherche des batteurs dans le coin. J'espère composer d'autres morceaux bientôt. » Ceci explique le goût d’inachevé qu'a suscité la démo, malgré de belles tentatives d'enracinement dans le black metal, dont on retiendra les trouvailles guitaristiques et le témoignage de chant crié sur le pont de « Under Hell ». Pourtant, lorsqu'il s'agit de comprendre ce qui a motivé la sortie de ces instrumentaux, Vile Rile ironise sur un bulletin météo, un « cold weather and hate », que n’aurait pas renié son père.
Chez les Lynch, le metal est tout sauf une histoire de famille, et les sentiments contrariés de ses parents à l’égard du genre évoquent ceux des baby-boomers qui, au mieux, l'ont vu éclore au début des années 70. « Il ne savait pas ce qu'était le black metal. Pour lui, le metal était dangereux à écouter car il pouvait attirer les énergies négatives. Je crois qu'il ne comprenait pas vraiment la catharsis ou la puissance qu’il représentait. » Malgré lui, David Lynch sera pourtant, sinon la source du mouvement dark jazz, du moins l’inspiration majeure de ce courant d’obédience metal, prisé des musiciennes et musiciens épris·es de Twin Peaks (Dale Cooper Quartet & the Dictaphones, Dale Cooper's Case des Russes de Côte Déserte). Dans son livre Un siècle de musique pop, Gert Keunen raille le style, allant jusqu’à le qualifier de « jazz pour celles et ceux qui n'aiment pas le jazz ». Sa formule réhabilite une certaine forme d'hérésie, d'anti-musique, qui a longtemps ciblé le metal, du point de vue des anciennes générations ou de l'intelligentsia médiatique.

Riley Lynch se souvient encore d'une scène mémorable avec son père. « Un jour, je lui ai passé "God's Cold Hands" de Nails dans la voiture. Il m'a dit : "Ouais, je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée d'écouter ça" », raconte-t-il, amusé. Ce témoignage corrobore la vision dégradée du metal de Judas Booth, qui avoue un intérêt spécifique pour le blues de Chicago, ZZ Top ou Jimi Hendrix. Mais son avant-gardisme, autant que son empathie, eurent en outre raison de cette défiance. « Il m’a énormément soutenu et se fichait pas mal du genre de musique que je faisais, du moment que je jouais de la guitare. » D'ailleurs, père et fils ont collaboré sur le très Jack Cruz « Sun Can't Be Seen No More », extrait de The Big Dream, un album où, via de nombreuses photos promotionnelles, s'installe l'image quasi-messianique d'un guitariste frappé d'angélisme en la personne de David Lynch. Mais que l'on ne s'y trompe pas, Riley a davantage été imprégné de la culture extrême, comme il le raconte : « J'ai toujours été obsédé par la musique. Nirvana est le meilleur groupe du monde. Le son de la guitare ; j’en voulais plus. Mon frère Austin avait laissé traîner son exemplaire de God Hates Us All [de Slayer] ; j'en ai gravé une copie et à partir de là, tout a dégénéré. J'avais 10 ans. C'est à cette époque que j’ai découvert les albums Wrath of the Tyrant [Emperor] et De Mysteriis [Mayhem], mais j'étais trop jeune. C'était comme le brocoli, je n'y avais pas encore pris goût. »
Entre-temps, le New-Yorkais s’est bien rattrapé, d’une part en façonnant une cinématographie particulière : une romance heavy metal dans Black Earth ou un drame psychologique « de poche », Hardcore Halbert, décrivant un jeune introverti amoureux de son ficus malade et du metal. C'est la star montante Jack Kilmer qui prête ses traits aux personnages de ses films (serait-il le Kyle MacLachlan en devenir de sa carrière ?) ; à son actif, la participation controversée au grand récit de Mayhem (le phénomène Lord of Chaos) ou l'enfance d'Ozzy Osbourne pastichée pour le superbe clip « Under the Graveyard ». D’autre part, en côtoyant des musiciens de la scène black metal anglophone. À propos de Krallice, il exulte un « J'adore ; le cousin de mon ami est leur batteur ». Quant à ce qui le lie aux antifascistes de Final Dose, cela s'est concrétisé naturellement, Riley Lynch ayant fréquenté leur bassiste Jack Thompson au lycée à Los Angeles, avant que ce dernier n'émigre à Londres pour rallier le groupe. L’opportunité de les rejoindre en 2023-2024 sur deux tournées, américaine puis européenne, finira de sceller cette entente. « Il aimait notre musique et nous savions que c'était un excellent guitariste », commente Bruno Fusco, chanteur et multi-instrumentiste de Final Dose, pour Horns Up. « Ils cherchaient quelqu'un d'autre et j'ai répondu présent », précise le cow-boy en écho. Dans son journal de bord photographique, les followers et followeuses le découvraient grimaçant, fardé de maquillage noir. « Nous sommes tous devenus de très bons amis », conclut BF.

Ses faits d'armes black metal, plutôt récents, ne connaissent aucun précédent, sinon le moins offensif Trouble, groupe de blues instrumental fictionnel né sur le tournage de Twin Peaks: The Return, dans la suite logique des jams auxquels se livraient Riley Lynch et le sound designer Dean Hurley depuis une dizaine d'années. Le trio, complété par Alex Zhang Hungtai au saxophone (Dirty Beaches, Last Lizard), a prolongé son existence en dehors du cinéma avec la sortie d'un 45 tours en édition limitée sur le label indépendant brooklynien Sacred Bones Records. « Mais je crois que Riley voulait aussi faire un truc plus agressif… », commentait à l'époque Dean Hurley dans Hero Magazine, pour expliquer le danger lancinant de « Snake Eyes ».
Le metalleux dément toutefois que ce projet ait été son premier essai. « C'était mon deuxième après Mangrass. Ce truc est vraiment kvlt et ça n'existe nulle part, j'en ai bien peur », commente-t-il pour Horns Up. On n'en saura pas davantage ; le jeune homme laisse au mystère le dernier mot.
Guère plus que son alter ego de Twin Peaks, le chef du FBI Gordon Cole, atteint d’une déficience auditive, qui aurait sans doute mal supporté les hurlements du black metal, David Lynch bannit le genre de ses écoutes, comme nous l’avons à présent vérifié. Riley, lui, emprunte une voie radicalement différente, troquant les références catéchistiques à la dream pop de son paternel pour « raconter » le heavy metal, sa « source de bonheur ». Puisse-t-elle durer et son art, se propager dans les milieux indépendants et alternatifs où il a à cœur de s'ancrer.
Merci à Riley Sweeney Lynch, Bruno Fusco de Final Dose pour leur disponibilité et leur camaraderie, ainsi qu'à Malice d'Horns Up pour sa contribution à l'article et son soutien !
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