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Album

10/06/19 - Raleigh

Emperor

Prometheus - The Discipline of Fire & Demise

LabelCandlelight Records
styleSymphonic Black Metal
formatAlbum
paysNorvège
sortieoctobre 2001
La note de
Raleigh
10/10


Raleigh

Ihsahn à l'image du prophète involontaire, victime de ses propres visions, contraint de se faire le vaisseau de quelque chose de terriblement plus grand, insondable et profond. Une masse informe et noire, grouillante, sifflante, douée d'une conscience millénaire qui n'attendait que les mains adéquates pour finalement lui donner forme. Un astre mort dissimulé aux yeux de tous, une antithèse de l'ordre universel incarnée en une seule et unique débordante entité. Une apocalypse cyclique aux pulsations irrégulières, un grand dévoreur de lumière à la radiance négative déformant de sa présence les contours et les formes de ce qui avait été autrefois si sûr et concret.
Ihsahn comme vecteur fidèle, s'offrant pleinement à cette corrosive essence, abandonnant les derniers remparts de sa personnalité et de sa conscience, afin de mieux se rapprocher de son cœur flamboyant. Creuser et sacrifier un espace en son propre sein pour accueillir et alimenter un maelstrom à la furie abstraite dont seules les ruines à jamais fumantes pourront témoigner de son érodante existence. Quel autre moyen pour transmettre un savoir au prix si élevé. Ihsahn devenu l'essence de l'étranger, suintant et respirant une distance dont la familiarité s'arrête aux formes et aux ombres projetées. Plonger dans un monde miroir pour revoir un environnement éprouvé au travers d'un regard inconnu à ce dernier, incapable de se débarrasser de ce sentiment de malaise constant, de cette bileuse intuition nichée si profondément dans la gorge.
Quelque chose ne va pas, je ne devrais pas être là. Ce n'est pas ma place.
... Et ne jamais pouvoir en revenir indemne.

Toujours, toujours ce même sentiment qui m'assaille, qui m'a écorché bien trop profondément pour me donner la possibilité de pleinement cicatriser un jour. Le souvenir encore bien trop viscéral de cette écoute décisive, fatidique, de celle où Prometheus m'a entièrement englouti à mon insu dans sa masse indéfinie. L'éreintante et durable lassitude comme seule couronne, incapable de bouger, incapable de penser sans avoir à faire un effort qui me semblait alors surhumain. Vaincu, immolé, scarifié intérieurement par un feu noir abrasif. Et puis, le silence. Le terrible et perfide silence. L'haïssable attente. Les mois infirmes dans l'incapacité de m'en emplir, la frustration de ne pouvoir boire de nouveau à cette géhenne de basalte et de braises. Des sons devenus neutres qui me traversent dans leur froide et hautaine indifférence, ne laissant aucune autre marque que celle de leur souvenir encore acéré. La sensation d'être délaissé, abandonné, jugé indigne de l'écouter, encore moins de le suivre. Encore moins de le voir. Et après les semaines de solitude, l'explosion.
L'éruption ardente tant attendue, le retour de ses langues de feu vomies des plus profondes crevasses de la terre, se répandant comme l'incendie prophétique qu'elles représentent. Toutes les parcelles de mon être léchées par les caresses d'un fleuve incandescent reprenant possession de l'ancien lit de charbon qu'il avait auparavant creusé en moi. Dans mon orgueil alimenté, je l'ai vécu comme une distinction personnelle, une récompense pour ma patience et ma persévérance. Cet infâme et pourtant sublime Prométhée inversé, aveuglant dans toute sa chair noire, transperçant le voile informe pour m'embrasser et m'accorder sa bénédiction. Après s'être de nouveau immergé dans son propre abîme bouillonnant, ne reste de discernable que sa main tendue et calcinée, son ultime invitation à le suivre, de le rejoindre au cœur du brasier.

Le phénomène de l'écoute se tord, se disloque, déchire et rejette son épiderme pour révéler les ombres mouvantes d'une invocation grandissante. D'abord inconsciente, à peine avouée à soi-même, rejetée et dénigrée dans un murmure interne. Sa sinueuse progression fait qu'elle en devient un appel, un souhait devenu sincère, à voir de mes propres yeux ce qui m'est tant promis, occultant toute raison. L'espoir qu'il n'est pas encore trop tôt. L'espoir d'être le témoin de cette combustion à l'échelle planétaire, toujours croissante, irradiante et consumant la matière dans sa trajectoire, filant comme un trait entre les mondes pour arriver ici, amorce d'une nouvelle genèse dans un univers condamné au vide, au gel, et à l'austérité. La lumière même devra plier devant son arrivée. Mais Ihsahn, en tant que prophète, ne fait que prévenir, qu'annoncer une force encore bien trop distante pour être pleinement définie. Une vision limitée par le carcan des expressions humaines. Et pourtant. Et pourtant, toutes ses fibres sont imprégnées de cette essence étrangère, de cette débordante incompréhension, de cette tentative de rendre consistante une parole divine qui n'aurait jamais dû l'être.

Élu, et par conséquent victime. D'une musique qui ne m'avait jamais paru si vivante, si mouvante, attirante et hostile à la fois, douée de sa conscience propre, neutre dans sa marche dévorante, parfaite dans son incandescence. D'un feu qui ne m'avait jamais paru si noir. Plus que simplement marqué, dans sa dimension la plus physique, ce plongeon dans ce magma érodant, le courant même des veines de cette divinité parallèle, fait qu'elle en devient pleinement réelle. Dans l'attente de cet embrasement du monde promis, l'incendie ne peut que se faire intérieur. Une immolation introspective devenue la tentative désespérée de prouver que cette foi personnelle ne saurait se limiter qu'à une trop simple abrasion des sens. Toujours dans cette attente, à la fois redoutée, à la fois désirée, de voir s'imposer Prométhée dans sa réalité. Dans ma réalité.
Prométhée, Ô Prométhée, ne t'ai-je donc pas déjà assez donné ? Bien sûr que non. Ce ne sera jamais assez. De tes paroles ne reste de concret que la volonté de m'abandonner dans tes limbes brûlantes, de me laisser volontairement submerger par tes impulsions afin de pousser toujours plus loin cette continuelle descente, qu'importent les effets, qu'importent les conséquences. Me rapprocher de cet amalgame dévorant qui s'offre à moi dans les limites de ma compréhension, ne pouvant que difficilement deviner son battement irrégulier sous les flots ardents, portant en moi l'arrogant espoir de m'unir à si ce n'est qu'une infime partie de son entité et, enfin, de partager sa si désirable chute.
Je comprends maintenant, c'est toi qui prononçait mon nom depuis l'autre côté, ça a toujours été toi.
... Et ne jamais vouloir en revenir indemne.

Tracklist :

1. The Eruption
2. Depraved
3. Empty
4. The Prophet
5. The Tongue of Fire
6. In the Wordless Chamber
7. Grey
8. He Who Sought the Fire
9. Thorns On My Grave

 

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