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Album

29/10/18 - ZSK

Entropia

Vacuum

LabelArachnophobia Records
stylePost-Prog-Black psychédélique
formatAlbum
paysPologne
sortieseptembre 2018
La note de
ZSK
9/10


ZSK

"On est tous le boomer de quelqu'un d'autre."

La scène Metal polonaise a un petit quelque chose de fascinant quand on remarque que des formations se retrouvent diamétralement opposées sur l’échiquier du Metal. Il y a bien sûr toute la scène extrême, plus ou moins Black, plus ou moins Death, plus ou moins originale. Mais de l’autre côté, on retrouve une scène Rock/Metal prog’ assez imposante, bien que peu de formations percent vraiment aux côtés de Riverside (je pense à Qube, un groupe méconnu qui avait sorti le sympathique Incubate en 2010). Entre les deux, on retrouve un peu de Post-Metal, notamment Blindead, qui fait un peu le lien avec la scène extrême vu qu’on a pu y retrouver des membres passés par Behemoth, Antigama, Crionics, Thy Disease ou encore Yattering, mais le lien avec les groupes prog’ est aussi présent avec des membres passés par Proghma-C par exemple. Mais bon, c’est presque de l’ordre de l’exception. Alors penchons-nous sur un autre cas bien plus particulier. Celui d’Entropia qui, bien que n’ayant aucun membre lié à une de ces scènes de son pays, réussit à la fois à jouer sur un tableau extrême, un tableau « post » et un tableau assez progressif à sa manière. Et plus encore vu qu’à l’origine rien ne destinait cette formation d’Oleśnica à se retrouver à la croisée des chemins. Après une démo et un EP, Entropia sort en 2013 son premier full-length, Vesper. Et le groupe évoluait alors dans un Post-Black somme toute classique. Ce n’est que 3 ans plus tard et à son arrivée sur le label orienté Metal extrême Arachnophobia Records, dont le catalogue était un peu galvaudé exception faite d’Odraza, que Entropia allait vraiment dévoiler ses ambitions et sa réelle personnalité avec Ufonaut. Le quintette qui se présente sous les lettres U L T R A prendra alors une direction nettement plus originale, sous le signe du psychédélique. Avec toujours des touches de Post et de Black (plutôt que vraiment du Post-Black, les entités pouvant se séparer), mais avec un touché résolument « polonais », Ufonaut avait déjà dévoilé tout le potentiel d’Entropia avec un second album saisissant, sorte de croisement entre Oranssi Pazuzu, Nachtmystium et du Metal extrême polonais. Un petit bijou de Metal psychédélique, rugueux et perché, efficace et enivrant, qui ne demandait qu’à être confirmé par une suite et ce n’est, déjà, que deux ans plus tard que Entropia lui offre un très attendu successeur.

Ufonaut avait déjà pris une direction plus singulière par rapport à Vesper. A chaque nouvelle sortie, Entropia semble faire deux pas en avant, Vacuum va le prouver et va enfoncer le clou du psychédélisme. Si Ufonaut se distinguait par son côté frénétique, avec des trémolos ou des riffs plus déglingués, soutenus par un jeu de batterie très organique, Vacuum lui va se la jouer plus aérien. Mais attention, Entropia ne va en rien renier son aspect le plus extrême, il va juste s’exprimer de manière plus diluée et assez différente. Et c’est là que le groupe polonais va encore élargir son art pour se retrouver vraiment à la croisée des chemins entre Metal extrême, Post-Metal et Metal progressif. Car oui, à sa manière et surtout par rapport à Ufonaut, Vacuum sera un album progressif. Nous aurons déjà le droit à quatre morceaux sur 6 dépassant ou atteignant de peu les 10 minutes, pour une heure de musique au total, contre 43 minutes pour Ufonaut dont aucun des morceaux ne dépassait 7 minutes. Cela fait déjà un changement notable à mettre au crédit de Vacuum qui s’ouvrira d’ailleurs sur sa composition la plus longue, "Poison", dépassant le quart d’heure. Résolument progressif, et proposant donc des morceaux qui prendront leur temps, Vacuum a en outre été partiellement enregistré dans des conditions Live, et Entropia en profite pour élargir le spectre de ses influences, citant notamment du Krautrock. Dernière chose, Entropia évolue aussi dans le dosage de ses éléments, et la chose la plus notable qui ressort des premières écoutes de Vacuum est l’usage très parcimonieux du chant de U (un peu plus criard que sur Ufonaut d’ailleurs), souvent cantonné à la fin ("Wisdom" et "Vacuum" notamment), faisant se rapprocher Entropia d’un pur groupe de Post-Metal instrumental. L’ensemble finit même par se détacher sensiblement d’Ufonaut, même s’il subsiste pas mal de choses reconnaissables, jusque dans la production avec ce son de batterie plutôt particulier, on notera d’ailleurs que la puissance est de mise avec à la clé des riffs bien lourds et abrasifs. Entropia franchit donc une nouvelle étape et affirme son style, s’affirme totalement d’ailleurs, dans un style de Post-Metal extrême psychédélique qui est du genre à nous faire voyager avec des visuels abstraits et des images stellaires.

Plus mélodique, plus épique, plus atmosphérique que jamais, Entropia est allé bien loin dans son délire. La complexité des compos de Ufonaut laisse place à quelque chose de plus raffiné, mais d’encore plus enivrant, surtout que l’inspiration est au rendez-vous. Le premier single et morceau le plus court de l’album, "Astral", donne déjà une idée de la chose, avec des mélodies entraînantes, surplombant une ambiance psychédélique étouffante mais jouissive. Avec ses blasts et son chant, "Astral" se rapproche pas mal d’Ufonaut mais plus de ses moments les plus lumineux, comme la seconde partie cosmique de "Mandala", les passages libérateurs de "Apogeum" ou encore le final plus aéré qu’était "Veritas". Mais pour le reste, Entropia va donc partir dans un tout autre monde, va s’étirer pour occuper l’espace infini qui s’offre à lui. Si le groupe se rapprochait du Valonielu de Oranssi Pazuzu pour Ufonaut, Vacuum sera son Värähtelijä. Toutes proportions gardées et en moins ambiant, et plus par rapport à la démarche, car même si Entropia mérite aisément le titre d’Oranssi Pazuzu polonais, les deux formations ne font pas non plus exactement la même chose, ayant juste les mêmes bases (un Metal extrême devenu très psychédélique). De toute façon, en prenant l’album par le bon bout c’est-à-dire l’ouverture sur le fleuve "Poison", on va vite comprendre où Entropia veut en venir et comment il va gérer ses progressions. Les mélodies déjà typiques, légèrement orientales, ouvrent la danse avant que ne se posent les rythmiques bien cossues et le jeu de batterie bien claquant de L. Entropia prend déjà son temps, et n’a jamais été aussi atmosphérique quand bien même il n’abandonne pas les éléments de Metal extrême - sauf le chant. Mais ensuite, le groupe va vite partir dans le plus pur psychédélisme, laissant libre cours à des expérimentations guitaristiques et des synthés et effets bien sentis. Lancinant et aliénant, "Poison" est long mais passionnant, et se pose d’emblée comme une des sensations de Vacuum. Les explosions metalliques qui laissent le chant extrême de U reprendre ses droits n’en seront que plus délicieuses, de même que le final bien terreux et consistant. Entropia voit son potentiel psychédélique exploser au grand jour et deux ans après Ufonaut, le groupe polonais est en passe de délivrer quelque chose de vraiment énorme, qui marquera au fer rouge les rares sorties dans le domaine du Metal extrême psychédélique.

"Wisdom" poursuit alors Vacuum dans la lignée de "Poison", laissant Entropia exprimer toutes ses expérimentations et progressions. Un véritable catalogue de travaux psychédéliques s’ouvre alors à nous. Inspiré et toujours juste dans ses compositions qui bénéficient de beaucoup de relief, Entropia nous emporte dans son trip enfumé, irrésistible et addictif. Avec des sonorités bluffantes, le groupe polonais impressionne, tout ceci étant parfaitement achalandé, sans donner l’impression d’une improvisation en mode bœuf sous acides trop prononcée. Non, Vacuum a été particulièrement travaillé et cela nous donne une expérience sonore fantastique. Qui laisse la place à de savantes progressions, les mélodies et rythmiques tournoyantes laissant au fur et à mesure place à quelques petits blasts et des riffs plus appuyés, toujours accrocheurs malgré la densité du propos. Et Entropia prend vraiment le parti de laisser la musique s’exprimer vu que le chant de U ne se fera entendre qu’à la 8ème minute, sur les dix que compte le morceau, à nouveau pour un final jubilatoire. Si après ces deux longues pièces d’entrée, Entropia semble rentrer dans le rang avec le single "Astral", ce n’est que pour mieux repartir dans les airs ensuite. Le morceau-titre démarre alors de manière bien déglinguée, avant ensuite de se laisser aller à un nouveau catalogue, cette fois-ci de compos mélodiques et planantes. A apprécier avec le clip vidéo très atmosphérique qui l’accompagne, "Vacuum" est une litanie de 13 minutes de Post-Metal hyper épique, onirique et libérateur, et il suffit de se laisser porter par ces compos dépouillées mais totalement entraînantes. Dans un registre moins sombre - et même moins psyché - que "Poison" et "Wisdom", Entropia continue à exceller, s’offrant encore un final chanté qui détonne. Et puisque le groupe est parti dans un voyage au pays des mélodies, il ne va pas s’arrêter en si bon chemin, proposant encore un "Hollow" qui dénote avec le côté extrême latent de l’art de la formation. Les Polonais retrouvent même leurs premiers amours, le Post-Black, dans une version très cotonneuse qui n’est pas avare en compos brumeuses puis très épiques, avec pour le coup un chant presque « clair », pour un ensemble plus lumineux que jamais sur six minutes, belles et enivrantes. Entropia, c’est perché mais c’est beau.

Mais comme si ça ne suffisait pas, Entropia va revenir un peu sur terre pour un final assez anthologique, qui tranche encore avec les expérimentations et les envolées du reste du disque. En revenant un peu vers le style de Ufonaut comme pour "Astral", "Endure" va clôturer Vacuum de manière très dynamique. Avec des riffs bien plus massifs et percutants, s’enchevêtrant à la perfection avec ces mélopées psychédélico-épiques repartant aussi à l’occasion en trémolos salvateurs. Une conclusion inattendue et d’autant plus mortelle, le chant en profitant pour revenir en force malgré une première moitié encore totalement instrumentale. Le morceau le plus « cash » de l’album, bien qu’il ne soit pas le plus court, mais il en sera d’autant plus complet. Un incroyable générique de fin pour un album qui ne l’est pas moins. L’attente n’a pas été longue après le déjà excellent Ufonaut mais Entropia a en peu de temps accouché d’une belle bombe de Metal psychédélique. Capable de partir dans des délires psychédéliques passionnants comme de bercer son monde avec des mélodies ou lui mettre des baffes avec des riffs et blasts bien sentis, Vacuum est quasi irréprochable tellement il est travaillé de A à Z, avec des morceaux cohérents et réfléchis, ayant tous leurs propres particularités. Disons que les deux seuls vrais reproches que j’aurai à lui adresser serait ce son de batterie certes organique mais parfois trop claquant pour le style si aéré et planant par moments (c’était déjà un peu le cas sur Ufonaut d’ailleurs), et quelques petites longueurs dues au côté lancinant assumé du disque, notamment pour le morceau-titre qui exige vraiment de se laisser porter. Mais si les influences sont palpables et qu’on a souvent l’impression d’avoir affaire à un croisement entre Oranssi Pazuzu et Ufomammut avec des touches de Metal extrême polonais et de Post-Metal plus classique, Entropia développe avec Vacuum une personnalité forte, encore plus que pour Ufonaut. Malgré tout, Vacuum est d’ores et déjà un aboutissement et s’avère presque totalement réussi dans le fond comme dans la forme. N’appartenant à aucune scène précise et étant parti d’un Post-Black générique, Entropia est allé bien loin, se laissant emporter par un psychédélisme de haut vol, accouchant après le déjà singulier Ufonaut d’un Vacuum absolument remarquable, une heure d’un Post-Prog-Black psyché aux petits oignons, aux compos formidables, épiques et enivrantes tout autant que percutantes et délicieusement aliénantes. Kriegsmaschine aura beau eu sortir un album surprise pour contrer ses compatriotes, le titre de l’album de l’année n’ira pas en Autriche comme il y a deux ans avec Harakiri For The Sky, la Pologne sera championne cette année grâce au psychédélisme redoutable d’Entropia.

 

Tracklist de Vacuum :

1. Poison (15:18)
2. Wisdom (10:10)
3. Astral (5:00)
4. Vacuum (12:58)
5. Hollow (5:59)
6. Endure (9:43)

 

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