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samedi 13 janvier 2018 - Nostalmaniac

Amenra @ Paris

La Gaîté lyrique - Paris

Nostalmaniac

Le Max de l'ombre. 29 ans. Rédacteur en chef de Horns Up (2015-2020) / Fondateur de Heavy / Thrash Nostalmania (2013)

Victor & Nostalmaniac : Comme le Divan du Monde il y a trois ans, la Gaîté lyrique affiche complet pour le retour des Belges d’Amenra dans la Ville Lumière. Il faut dire aussi qu’il n’est pas si fréquent de voir le groupe dans l’Hexagone. Pourtant, Amenra monte. Forts de leur excellente réputation live, agrandissant leur fan-base de manière exponentielle à chaque sortie hors-Belgique (où ils sont déjà considérés là-bas comme une institution) et profitant de l’émulsion générée par les side-projects Church of Ra, le groupe semble avoir encore franchi un palier avec la sortie de Mass VI. C’est donc sans surprise et sans se donner de mal, que les Flamands ont blindé la Gaîté Lyrique (750 places tout de même !) en à peine 3 semaines, et ce, malgré le fait que le même jour Watain se produisait au Trabendo pour présenter le récent Trident Wolf Eclipse.

Et pour ceux qui penseraient qu'il s'agit juste d'une hype du moment, d'un groupe subitement à la mode, on rappellera que le groupe existe depuis 1999 issu de la scène hardcore DIY courtraisienne. Du sang, de la sueur et des endroits humides. Il y a neuf ans, dans la même ville, c'est dans le modeste sous-sol du Klub qu'ils se produisaient. Les clés de leur succès ? Persévérance et intégrité.
 


 

La Gaîté Lyrique ne se retrouve, malheureusement, pas souvent dans nos pages. Cette institution est une petite curiosité dans le paysage culturel parisien. En ce lieu, niché dans le Marais, où murs tagués et foyer classé aux monuments historiques (avec colonnes de marbre/parquet/lustre) cohabitent, un dialogue entre expositions, projections, concerts, performances et arts numériques est mis en place. Le metal n’y est représenté que dans ses formes les plus hipsters modernes : La Gaîté Lyrique a, par exemple, déjà accueilli Cult of Luna (dont le live est sorti en LP/DVD en 2017) ou encore Sunn O)). C’est donc dans une salle dont les préoccupations résonnent avec ce que propose le groupe belge qu’un public « metal mais pas que » s’apprête, sur les coups de 20h à accueillir la première partie, NNRA
 

 

NNRA

Victor : Ce n’est que rétrospectivement que je me suis rendu compte que j’avais déjà vu les français de NNRA, aux Doomed Gatherings en 2016. 2 ans plus tard, le show reste parfaitement inchangé. La seule différence étant la configuration des salles. La Gaité Lyrique, bien que peu profonde, est extrêmement haute de plafond à l’extrême inverse du Gazart où se déroulait le Doomed ce qui avait forcé le groupe à jouer sur les côtés de la toile. Ce soir, c’est derrière la dite-toile sur laquelle est projetée un film que le groupe joue pour une expérience encore plus immersive. NNRA joue un drone qui lorgne successivement vers l’ambiant puis vers quelque chose d’un peu plus rythmique, de type Lumberjack Feedback. Cette alternance a le mérite de rendre le contenu pas chiant et ce, d’autant plus que la musique dialogue parfaitement avec le mapping. Celui-ci est noir et blanc, parfois abstrait (un truc entre un test de Rorschach et l’apparition de Pazuzu sur la cheminée dans l’Exorciste), parfois d’une inquiétante étrangeté. Ne distinguer le groupe qu’en de très rares occasions est une vraie force, la démarche de l’individu effacé par la musique et le visuel peut rappeler Treha Sektori, même si musicalement nous en sommes assez loin et cela marche vraiment bien dans le cadre de NNRA. Moins catchy et facile d’accès que la tête d’affiche (45 minutes non-stop sans chant…), le public semble tout de même assez concerné et réserve un accueil chaleureux à NNRA après le dernier climax, le côté art total a manifestement séduit. Ce fut également mon cas, le combo, sans avoir le prestige d’un Boris ou d’un Wiegedood fait tout de même office de mise en bouche de qualité. Retrouvez la performance en intégralité ci-dessous : 


AMENRA

Nostalmaniac : Quelques mois après leur concert-événement à l’Ancienne Belgique pour le lancement de Mass VI, je ne pouvais pas manquer une nouvelle séance. Il y a sans doute une part d’addiction mais par expérience je sais qu’une « messe » d’Amenra n’est jamais la même que la précédente. Ce qui ne change pas, ce sont les frissons que je ressens dès que les bruits métalliques de Boden  résonnent dans la salle. Sa montée en puissance est implacable. Le début d'un rituel de 1h30 qui ne baissera pas d'intensité. D'ailleurs, il me semble impossible d'écrire sur un concert d'Amenra sans employer ce terme,"intensité", tant c'est l'élément majeur avec ce rythme hypnotisant qui crée dans le public des sortes de vagues.

Un public d'initiés qui respectera les transitions silencieuses même si quelques personnes oublieront qu'un concert de ce genre se vit plus qu'il se filme. 

Largement introspective, la musique d'Amenra prend une saveur particulière avec "Plus près de toi" issu du dernier album et son texte en français ("Suis-moi (ou tuez moi ?) en Enfer") puissant et noir qui prend une tournure très émotionnelle avec la partie en chant clair ("Et dans mon cœur j'emporterai la désespérance"). Comme de la colère à la résignation. Colin van Eeckhout avec son accent flamand va droit au coeur et on voit derrière lui sur le grand diapo le clip de... A Solitary Reign. Ce qui n'est pas vraiment choquant et peut-être volontaire. En tout cas, ça donne un relief incroyable à la musique du groupe. Des images en noir et blanc (paysages, architectures) qui me donnent au fil du concert l'impression que tout autour de moi est en noir et blanc et ça renforce inévitablement l'immersion. D'autant plus quand surgit "Razoreater" et son "I WILL NEVER KNEEL DOWN"  introductif crié par Colin fidèle à lui-même : dos au public et toujours habité par ses paroles et le mur de son que les Courtraisiens construisent face à un public qui ne demande que ça. Le pic d'intensité sera atteint par "Nowena | 9.10"  particulièrement éprouvant mais ultime avec le chant caverneux du bassiste Levy en renfort de Colin. Le final de ce morceau est juste impressionnant, comme le décor austère de Mass V qu'il représente. 

Du côté des surprises, un "Aorte. Nous Sommes Du Même Sang" vicieusement sombre et prenant avec les paysages mouvants en fond. La plus grosse surprise reste cependant l'absence de "A Solitary Reign" qui se dessine mais la setlist s'étoffe considérablement. avec les titres "Terziele" et "Am Kreuz", des morceaux devenus incontournables dont je ne me lasse pas.

Pour "A Solitary Reign" qui avait cloturé leur release show à Bruxelles, il faut se rendre à l'évidence qu'il ne sera pas à l'honneur ce soir une fois que les lumières se rallument quelques minutes après "Diaken", un des trois extraits du dernier opus avec "Children of the Eye" joué ce soir. Un morceau-fleuve gorgé d'émotions que j'apprends vraiment à apprécier en live.

Dommage donc pour "A Solitary Reign" car je pense que tout le public l'attendait mais ça restera un regret qui ne ternit en rien une prestation impeccable dont je ressors essoré mentalement mais heureux d'avoir revu ce qui reste pour moi un des meilleurs groupes que j'aie pu voir en live tous genres confondus. Une musique difficile d'accès par certains aspects mais qui, si se on se donne la peine de l'apprécier, régale tous les sens et nous rappelle que si on aime autant la musique c'est tout simplement pour ressentir des choses.

Victor : Des after eights à leurs touristes des plus catastrophiques, la perfide Albion a engendré bien des abominations. Néanmoins, en leur langue réside l’adjectif soul-crushing, terme dont aucune traduction ne rendrait aussi bien compte de ce qui vient de se passer à la Gaîté Lyrique le 13 janvier.  Quatre ans après les avoir vu devant 200 personnes à Rouen lors d’une tournée Church Of Ra (Hessian, Oathbreaker, Treha Sektori), la setlist, le lieu, le public, diffèrent, l’expérience reste inchangée. Cette espèce d’appréhension quand un accord résonne en boucle et qu’on sait qu’on va se retrouver face à une vague sonore bien trop grande pour nous, ces moments où on se demande si on est assez humains pour supporter tant d’émotions et si c’est normal de frissonner pendant les silences, ces passages où on sait pas trop pourquoi on a juste envie de se mettre en PLS, cette impossibilité de profiter du mapping (toujours dans ce registre Le Septième Sceau , avec noirs et blancs bien prononcés et ruines gothiques) parce qu’à chaque riff ta nuque ploie sans te demander ton avis et tes boucles t’obstruent la vue tandis que tout le public ne fait qu’un, 750 personnes. Amenra vient, Amenra draine, Amenra repart. Aucunes fioritures, aucun superflu. De manière naïve et stupide je trouve même, il y a limite quelque chose d’un peu japonais dans la façon dont l’art des Belges vient à toi. Dépouillé et droit au cœur. 

Alors après, si vous voulez, on peut développer les petites curiosités et les petits moments forts. Il n’y a pas eu A Solitary Reign alors que c’est le meilleur titre de Mass VI et c’est étrange qu’on lui ait préféré Plus Près de toi. Le début sur Boden où Colin à genoux et encapuchonné entrechoque des claves en metal est assez intelligent et permet un crescendo là où Children of the Eye rentre direct dans le vif. Children of the Eye, d’ailleurs, a pour mapping le clip de A Solitary Reign pour une raison inconnue mais démonte absolument tout en live et reste l’un des meilleurs moments. La sortie de Mass VI a aussi éclipsé des titres phares pour lesquels j’ai une grande affection (De Dodenakker, reviens petit ange, je t’aime). A propos de titre phare, au vu de la réaction du public, le tube semble être Aorte, accueilli de manière encore plus enthousiaste que le reste. Quant à moi, c’est bien l’enchaînement Terziele/Am Kreuz qui a constitué le faîte de ce concert. Scéniquement et de façon surprenante, alors que Colin avait passé le concert précédent à genoux et de dos, il est ce soir beaucoup moins en retrait et fait parfois face à son public et a une bonne présence scénique. Ceux qui attendaient une suspension ou autres scarifications furent déçus. Autre point dont je ne me souvenais plus : les choeurs Colin/Levy (basse) sont incroyables et c’est dommage qu’ils n’en usent pas plus. Autre tout petit point noir : les transitions entre les morceaux ne sont pas tellement travaillées et ce long silence où les musiciens se réaccordent fait un peu redescendre la foule qui reste silencieuse en attendant la suite. Mais bon, tout cela n’a vraiment que peu d’importance. Amenra se vit plus qu’il ne se raconte. Puisse le public français bénéficier plus souvent des Belges et que ceux-ci consentent à sortir un peu plus souvent de la Belgique (et à descendre vers le Sud). Cela semble bien parti et j’espère que cela va continuer tant le sentiment si particulier au terme du concert où on se sent à la fois épuisé, beaucoup plus vide et un peu mieux est réellement incomparable et propre à ce groupe. Mettez du respect sur le nom d’Amenra

Setlist :

1. Boden
2. Plus Près De Toi (Closer To You)
3. Razoreater
4. Children Of The Eye
5. Nowena | 9.10
6. Aorte. Nous Sommes Du Même Sang
7. Terziele
8. Am Kreuz
9. Diaken 



Merci à Kongfuzi et Dooweet Agency.