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dimanche 25 octobre 2020 - Malice

AmenRa (acoustique) @ Charleroi

Eden - Charleroi

Malice

L'autre belge de la rédac'. Passé par Spirit of Metal et Shoot Me Again.

Sept mois. Voilà le temps qu'il aura fallu attendre pour que je retrouve les salles de concert, dont je ne peux pas dire que je les fréquentais assidûment ces dernières années mais qui m'ont tout de même terriblement manqué. Sept mois et une drôle d'ironie : le 13 mars dernier, à Bruxelles, j'assistais au concert de Délétère à la veille du lockdown généralisé ; ce 23 octobre, à Charleroi, ce concert acoustique d'AmenRa a lieu la veille de la mise en place d'un couvre-feu en Wallonie.

Drôles de circonstances pour découvrir l'Eden de Charleroi, qui s'est taillé au fil des années une belle réputation d'espace culturel et de salle de concerts – vous savez, ces endroits dont on espère qu'ils seront toujours là dans le « monde d'après ». Bars et restaurants fermés, on ne trouve à faire pour remplir la journée que visiter le Bois du Cazier, charbonnage typique de cette vieille région industrielle, et marqué par un drame qui secouera le pays le 8 août 1956 quand 262 mineurs perdront la vie lors d'un incendie sous-terrain. L'ambiance AmenRa est déjà plutôt posée.

Qui dit premier concert « post-fin du monde » dit découverte des mesures, et elles sont assez strictes : pas de boissons sur place, masque obligatoire en permanence, séparation des spectateurs (assis) par bulle, une rangée sur deux laissée vide. Le genre de setup auquel il faudra s'habituer et qui risque de gâcher le plaisir lors de la majorité des concerts où le contact, le partage, l'interaction avec l'artiste font partie intégrante de l'expérience ; pour un set acoustique d'AmenRa, j'en viens presque à trouver ça « naturel ». Comme une impression d'être au théâtre, ce dont j'ai l'habitude.

La mise en scène est sobre : le tripode d'AmenRa, évoquant presque un gibet, placé au fond de la scène ; le groupe assis sur des prie-dieu, comme lors du concert enregistré Alive (2016) ; Colin H. Van Eeckhout, comme à l'accoutumée, presque dos au public. Une longue intro, et le concert commence sur deux des rares « tubes » du groupe adaptés en acoustique : « Aorte.Nous Sommes du Même Sang » et « Razoreater », et on est immédiatement plongé dans cette atmosphère si particulière, que le groupe parvient à créer avec ou sans sa part de violence. La part d'ombre, elle, est toujours là et nous prend à la gorge : « Razoreater » en particulier, se retranscrit merveilleusement en acoustique.


Copyright photo : Olivier Bourgi 

La voix de Colin perce les ténèbres, bien plus propre que lors des concerts « normaux » du groupe, mais toujours chargée de cette fragilité. Comme sur l'un des trois extraits de Mass VI joués ce soir : « Plus Près de Toi », dont la montée émotionnelle est tout simplement étouffante. Quand le violon arrive pour se mêler au chant presque brisé de Colin, les larmes me viennent pour la première fois de la soirée ; est-ce juste la capacité d'AmenRa à toucher au coeur, ou l'accumulation inédite de stress et de mauvaises ondes de cette année 2020 ? Impossible à dire, mais aucun concert ne m'aura fait cet effet.

Tout ne sera pas noir : après un bref « merci » de la part de Colin, geste rare, la reprise « Het Dorp » de l'artiste flamand Zjef Vanuytsel et son rythme plus léger seront l'un des seuls moments de respiration de la setlist. Bien plus lente que l'originale, cette réadaptation ne sera pas l'unique morceau en néerlandais : le splendide « Buiten Datum », spoken word porté par la violoniste Femke De Beleyr, mettra également la langue de Vondel à l'honneur. Au fil du concert, les applaudissements, timides au début, commencent à se faire plus spontanés, mais la composition des morceaux n'y aide pas : AmenRa a l'intelligence de laisser monter ceux-ci jusqu'à un climax, un pic d'émotion, suivi ... de rien – le morceau s'arrête souvent une fois que l'oxygène se fait rare, et il faut reprendre une vraie goulée d'air quand le silence se fait. Les larmes coulent ainsi à nouveau sur « Wear My Crown », probablement le moment le plus poignant du concert («all the prayers in the world won't bring me back but I know I will be safe inside your heart»).


Copyright photo : Olivier Bourgi

Au rayon des reprises, à la déjà connue « Parabol » de Tool, jouée alors que je me disais depuis le début du concert que Colin avait un côté Maynard James Keenan dans certaines intonations, s'ajoute un morceau de la légende de la country Townes Van Zandt, « Kathleen ». Étonnant, un peu à part au milieu du concert mais permettant justement à AmenRa d'alterner les ambiances.

C'est la force des Courtraisiens : toujours être capable d'innover malgré, au final, une marge de manoeuvre limitée de par leur style si particulier. Garder cette âme commune à tous leurs concerts, qu'il s'agisse de la violence et de l'émotion brute qu'on peut ressentir en salle ou celle plus intimiste de ces concerts acoustiques ou événementiels. « The Longest Night » m'assène le dernier coup, et les membres du groupe quittent la scène un par un sans un signe, sans un regard au public. Nul besoin : hypnotisés, chamboulés, nous aussi quittons l'Eden avec la satisfaction d'avoir vécu un grand moment pour ce qui sera certainement notre dernier concert avant longtemps ...

Setlist : 

Aorte. Nous Sommes du Même Sang
Razoreater
Plus Près de Toi (Les Lieux Solitaires)
Parabol (Tool cover)
Diaken
The Dying of Light
Wear My Crown
Kathleen (Townes Van Zandt cover)

Ritual
Ehre
Het Dorp (Zjef Vanuytsel cover)

A Solitary Reign
To Go On & Live With Out
The Longest Night
Deemoed (Outro)