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Let Mortal Writers Draft Your Fame - Part 3

mercredi 27 juillet 2016 - Panzerbrume
Panzerbrume

Du War Black Atmosphérique ? C'est possible

Parties précédentes : 1 2

 

Sept albums et deux EPs, ça fait un paquet de trucs à raconter ! Voici la seconde partie de mon retour sur la discographie de Summoning, et la troisième partie de ce dossier.

 

Let Mortal Heroes Sing Your Fame
(2001)

 

Restons dans ce que je considère comme la troisième période de Summoning, avec un album que j'adule tout particulièrement, Let Mortal Heroes Sing Your Fame !

Après un Stronghold plus énervé que ses prédécesseurs, le groupe a décidé de rendre sa place privilégiée au clavier, et en a profité pour accentuer les sons de percussions. Il en résulte des compos certes un peu moins sombres (je pense notamment à The Rotting Horse on the Deadly Ground) ou mélancoliques (là à Like Some Snow-White Marble Eyes), mais bénéficiant d'une epicness au delà du sens commun !

Je suis désolé (ou pas) de devoir mettre de côté mon désir d'objectivité pour cet album, mais je crois que je suis tout simplement incapable d'évoquer LMHSYF sans que le naturel reprenne le dessus ! Cet album est une usine à tubes : South Away est d'une puissance incroyable, Our Foes Shall Fall oscille entre douceur et magnificence, Ashen Cold apporte sa part de mélancolie à l'album… Bref, chaque compo est tout simplement extraordinaire, et je ne parle même pas des chœurs sur Farewell, réalisés en enregistrant Silenius et Protector un grand nombre de fois et en mélangeant le tout [1].

Je quitte cette zone de subjectivité en vous incitant fortement à vous poser un moment dans un endroit calme et à écouter cet album dans les meilleures conditions possibles, car il a énormément à offrir, à la fois en termes d'atmosphères, de puissance et de créativité !

Retournons à des faits en parlant du nom de l'album. Pour le groupe, Let Mortal Heroes Sing Your Fame est un hommage direct à Tolkien. Le duo de musiciens est symbolisé par les héros mortels, qui chantent depuis six ans déjà la gloire de l'écrivain [2]. C'est d'ailleurs assez étonnant d'avoir choisi ce nom pour cet album en particulier, car comme pour Stronghold, il ne contient pas que des références à l'univers de Tolkien. Si la plupart des morceaux intègrent des paroles tirées de poèmes et de nouvelles de ce dernier, celles de Farewell sont tirées d’œuvres de la mythologie celtique [3]. D'autres intègrent des extraits d’œuvres de Michael Moorcock [2], auteur de Science-Fiction et de Fantasy, ayant notamment collaboré avec Hawkwind dans les années 80.

Je ne vais pas trop m'attarder sur cet album, car en dépit d'un refactoring des rôles attribués aux instruments, combinant la puissance de Stronghold et la composition polyphonique des albums précédents, LMHSYF reste globalement dans la lignée de son prédécesseur (bien que d'un point de vue strictement personnel, je trouve qu'il le dépasse de peu). Je clos donc cette section en vous proposant un nouveau fond d'écran : Draco Niger Grandis, par Mark Harrison.

 

Lost Tales
(2003)

 

Lost Tales fait office d’interlude dans la discographie du groupe. Contrairement aux albums « classiques » de Summoning, celui-ci ne contient pas la moindre guitare, ni la moindre piste chant autre que quelques samples, tirés des adaptations radio de The Lord of the Rings sur la BBC entre 1955 et 1956. Ces adaptations ont d’ailleurs été particulièrement boudées par l’auteur, comme le montrent cet extrait (il y en a pas mal d’autres) de correspondances avec Terence Tiller, auteur de l’adaptation, publiées en 1981 dans le livre The Letters of J.R.R. Tolkien [4] :

Here is a book very unsuitable for dramatic or semi-dramatic representation. If that is attempted, it needs more space, a lot of space. [...] Personally, I think it requires rather the older art of the reading 'mime', than the more nearly dramatic, which results in too great an emphasis on dialogue (mostly with its setting removed).

— traduction approximative par moi —

C’est un livre très inadapté à l’adaptation dramatique ou semi-dramatique. Si une telle représentation est tentée, il lui faudra plus de place, beaucoup de place. […] Personellement, je pense qu’elle tiendrait plus de l’ancien art du mime (ndlt : lire, « copier-coller ») que de l’approximation dramatique, qui résulterait en une trop grande emphase sur les dialogues (en soustrayant majoritairement les contextes).

Ou de manière plus explicite, cet extrait de lettre envoyée à son éditeur concernant la possibilité de réaliser un dessin animé à partir de la série de livres :

I think I should find vulgarization less painful than the sillification achieved by the B.B.C.

— traduction approximative par moi —

Je pense que je trouverais cette vulgarisation moins douloureuse que la débilisation réalisée par la B.B.C.

Revenons-en à la musique. L’EP (car il s’agit là du second EP dans la disco du groupe) est donc de loin la réalisation la plus ambiante de Summoning. Cela s’explique assez facilement par l’historique des deux pistes qui composent l’album. Bon, comme c’est court, je me permets un track-by-track pour expliquer pourquoi :

Arcenstone : Cette pièce d’un peu plus de neuf minutes n’avait pas été initialement composée pour Summoning, mais pour Mirkwood (le projet de Silenius, pas le groupe Américain) en 1996. Une version aboutie du morceau constituait d’ailleurs la quatrième piste de la démo du projet (écoutable ici). La principale différence résulte en l’ajout des samples dont j’ai parlé précédemment, ajout que je juge vraiment important, tant il apporte une dynamique au morceau, en séparant de manière très inspirée les différentes phrases musicales.

Saruman : Contrairement au morceau précédent, Saruman a été composé spécifiquement pour Summoning à l’époque de Dol Guldur. Un peu à l’instar des compos de Nightshade Forests, il fait partie de celles qui ne tenaient pas dans le CD, et qui ont été rajoutées en bonus via un EP. Heureusement, d’ailleurs. J’avais évoqué le côté entêtant de Dol Guldur un peu plus tôt, et je pense que Saruman, dans l’état, aurait un peu dépareillé, car plus léger, presque aérien. Toutefois, on retrouve bien quelques aspects de la période 1997-1999, comme une longue répétition d’un riff principal servant de fil directeur à la compo dans son intégralité, mais aussi un son de batterie plus classique, proche de la période Stronghold.

On a donc un EP très homogène, bien que créé à partir de ressources initialement différentes. Les deux compos sont relativement lentes, et l’absence de guitares et de chant, ainsi que l’utilisation judicieuse de samples en renforce la cohésion.

Pour finir, si le layout de la pochette rappelle un peu celui de Dol Guldur dans sa composition, je ne pense pas que ça soit un clin d’œil direct à la période de création deSaruman. A l’origine, le visuel devait comporter deux couches de plus, mais les musiciens n’ont pas pu obtenir l’autorisation de la part des distributeurs des artistes les ayant réalisées [1].

 

Oath Bound
(2006)

 

Retour à quelque chose de plus « classique » avec Oath Bound : on reprend les guitares et le micro (qui n’ont en fait jamais été lâchés, vu les dates de composition des compos sur Lost Tales), et retour à un concentré d’epicness tout droit dans la lignée de LMHSYF !

L’œuvre utilisée pour la couverture est signée Albert Bierstadt, impressionnant peintre ayant vécu dans la seconde moitié du XIXe siècle. Ici, c’est une adaptation de son tableau Mountain Out of the Mist visible ci-dessous. Magnifique, n’est-ce pas ? Une autre de ses œuvres, Giant Redwood Trees of California, avait aussi servi de base pour l’intérieur du livret de Stronghold.

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, Oath Bound, que l’on pourrait traduire par « Lié par le serment », n’est pas directement relié à un passage de l’œuvre de Tolkien. Les musiciens voulaient revenir à un titre d’album court, percutant, et sujet à interprétation, un peu à la Stronghold [5]. Bon, ce n’est pas complètement décorrélé non plus, car les thématiques qui y sont abordées font référence au Silmarillion, tantôt du côté sombre en évoquant Morgoth, et son serment de conquête de la Terre du Milieu ; ou Feanor, qui a fait le serment de se venger de celui-ci. De manière extradiégétique, c’est aussi un clin d’œil à Summoning, qui a fait le serment de ne jamais s’éloigner de son style musical.

Comme je l’évoquais précédemment, Oath Bound se place dans la directe lignée de LMHSYF. Même si je le trouve personnellement un peu moins marquant que celui-ci, certaines compos méritent tout autant de superlatifs. L’album a toutefois quelques caractéristiques qui lui sont propres. Outre le retour des chœurs (clôturant magistralement l’album sur Land of the Dead), enregistrés par Silenius et Protector [5], on peut noter deux faits uniques dans la discographie de Summoning :

  1. La présence de véritables instruments. Hormis les instruments « Metal » classiques, aucun instrument n’avait jusqu’alors pénétré le royaume du duo Autrichien. La partie flûte sur le chœur de Land of the Dead (les autres sont samplées) est en effet jouée par Julia Wukovits, une jeune femme de Vienne qui répétait à l’endroit où Protector composait pour l’album. Celle-ci s’est entraînée sur la mélodie, et celui-là a décidé de l’enregistrer, un peu pour faire un pied de nez à ceux qui se plaignaient de la qualité des samples utilisés par Summoning et réclamaient de véritables instruments [1]. A noter aussi l’utilisation (assez anecdotique) d’une vraie darbuka (sorte de tam-tam assez répandu en Afrique du Nord) sur certaines parties [5].

  2. Les paroles de Mirdautas Vras sont intégralement écrites dans la langue des orcs. Celles-ci ont été rédigées par Stefan Huber, un ami des musiciens, lui aussi passionné des œuvres de Tolkien [5]. Le titre de la chanson, dans la langue noire du Mordor, signifie « A Good Day to Kill ».

Enfin, à noter aussi un changement au niveau des guitares qui restera par la suite. Leur son est ici plus dominant, et les notes pointées y sont un peu délaissées au profit de plus nombreux arpèges, donnant un côté globalement plus lent aux compos. De là à parler d’une quatrième période pour Summoning, il n’y a qu’un pas ;)

 

Old Mornings Dawn – Of Pale White Morns and Darkened Eves
(2013)

 

Dernier né dans la discographie de SummoningOld Mornings Dawn est le tout premier album du groupe à apparaître sous deux formes : une version « classique », et une version « audio book collector », contenant deux morceaux bonus ainsi qu’un 7’’ renfermant deux versions alternatives de compos présentes sur l’album. Cette dernière version, nommée Of Pale White Morns and Darkened Eves and Old Mornings Dawns, a été pressée à un nombre assez limité (500 exemplaires), et possède un artwork alternatif, et prend la forme d’un livre carré d’une vingtaine de centimètres de côté renfermant de magnifiques illustrations ainsi que quelques paroles des morceaux. D’autres versions existent, notamment celle pour le marché Chinois qui, hormis un décapsuleur Summoning et des pistes bonus défectueuses, n’apporte pas grand-chose de plus.

Je n’ai pas pu retrouver l’artiste ayant réalisé l’image utilisée pour la version limitée (si vous avez l’information, un champ de commentaires est à votre disposition un peu plus bas !). La version standard a en revanche été adaptée de l’œuvre Rocky Gorge par George Hetzel.

Niveau compos, Old Mornings Dawn est clairement la suite directe de Oath Bound. L’aspect polyphonique propre à Summoning y est très présent, et le style de jeu des guitares reste très proche de celui de son prédécesseur. La principale différence réside à mon sens dans l’atmosphère générale de l’album, que je trouve plus mélancolique. Silenius résume bien cela dans une interview de janvier 2014 [6] :

The new album is a lot darker and has less this heroic « I want to go to a battle » feeling, but more this feeling of emptiness of coming home from a battle.

— traduction approximative par moi —

Le nouvel album est beaucoup plus sombre et a moins ce côté héroïque « je veux aller au combat », mais plus ce sentiment de vide au retour chez soi après un combat.

Le point d’orgue de cet atmosphère sur l’album est pour moi le morceau de clôture (sur la version classique) Earthshine, qui lorsqu’il s’achève me laisse dans ce même état de mélancolie que lorsque je tourne la dernière page d’un roman que j’ai dévoré pendant des jours durant. Dans le même esprit, l’intro de Caradhras est vraiment un concentré d’émotion, et colle parfaitement à ce sentiment de solitude visé par les musiciens.

Avant de parler des deux morceaux bonus, je veux évoquer les versions alternatives de Old Mornings Dawn (Old Mornings Dust) et de Caradhras (Redhorn, autre nom de la montagne Caradhras) disponibles sur la version limitée.

Ces deux morceaux, qui devaient à l’origine apparaître sur la version vinyle de l’EP Lost Tales [7], sont des versions d’essai de ceux qui ont été choisis pour l’album. Les mixage est différent, et a un petit quelque chose de non abouti, et les instruments utilisés ne sont pas les mêmes. De plus, Old Mornings Dust comporte des parties percussion non présentes sur la version « définitive », et Redhorn utilise des restes des enregistrements de Mirdautas Vras lors des sessions d’enregistrement de Oath Bound.

Contrairement aux versions alternatives, les deux morceaux bonus sont trouvables dans d’autres éditions limitées, comme la box set de l’album (1000 exemplaires). Ces deux morceaux valent la peine de débourser quelques euros de plus, car ils complètement particulièrement bien l’album, restant dans la même lignée, avec un tempo relativement lent (surtout The Darkening of Valinor) et des mélodies particulièrement mélancoliques bien que conservant toujours ce côté épique. De plus, le second morceau bonus, With Fire and Sword, termine par un fondu, à la manière de l’album, et ne laisse pas ce désagréable sentiment qu’on a parfois avec les bonus tracks insérées à l’arrache en fin d’album, et qui cassent complètement l’ambiance générale.

Pour finir ce topo sur Old Mornings Dawn, il me reste à expliciter une chose très importante, la question que vous vous posez tous : pourquoi diable y a-t-il eu sept longues années depuis le dernier album ?? Si le délai entre LMHSYF et Oath Bound avait été long pour des raisons de problèmes avec les autres projets (en particulier Die Verbannten Kinder Evas, mais nous en reparlerons plus tard), ici c’est tout simplement une baisse d’inspiration, un besoin de prendre du recul sur Summoning afin de produire le meilleur album possible au bon moment plutôt qu’une version trop inaboutie [8]. Au final, c’est une attaque cardiaque de Silenius (putain :/) qui lui a fait reprendre conscience de l’importance de Summoning dans sa vie, et a redéclenché la machine [9].

 

Conclusion

 

Voilà, j’ai fait le tour de la discographie actuelle du groupe ! J’espère que vous aurez appris des choses et que ça vous aura donné envie d’aller écouter quelques albums ! J’ai volontairement sauté certains albums, comme la box Sounds of Middle-Earth, qui est une réédition d’albums déjà traités, même si l’objet en lui-même vaut le coup.

Dès la semaine prochaine, on quitte Summoning pour se concentrer sur les autres projets de Silenius et de Protector. En attendant, bonne soirée à tous !

 

Références

[1]  Site officiel de Summoning.

[2]  Interview de Summoning par Trashin Rage.

[3]  Extraits de textes de la mythologie celtique.

[4] Humphrey CarpenterChristopher Tolkien : The Letters of J.R.R. Tolkien, 1981. ISBN 0-04-826005-3.

[5] Interview de Summoning par The MetalList Webzine.

[6] Interview de Summoning par Metal Cast.

[7] Description de la version limitée sur The Metal Archives. Ca vaut ce que ça vaut, mais je n’ai pas trouvé l’info ailleurs.

[8] Interview de Summoning par HeavyMetal.hu.

[9] Interview de Summoning par Grande Rock.