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Série Noire #11 - Agriculture, Trhä, Helleruin, Bríi, Blood Abscission...

mardi 15 août 2023
Team Horns Up

Compte groupé de la Team Horns Up, pour les écrits en commun.

On voulait faire une pause pendant l'été mais la vivacité de la scène black metal nous a fait changer d'avis. Les feux de forêt ont beau ravager l'hémisphère, ça n'empêche pas les groupes d'enchaîner les brillantes sorties en noir et blanc qui font geler le mercure dans le thermomètre. Pour ce numéro, beaucoup de découvertes et de confirmations de projets encore discrets. Mais c'est surtout beaucoup de propositions singulières ou risquées : du black metal réinterprétant le patrimoine indigène nord-américain, du black atmo brésilien qui incorpore des sonorités house, un triple album qui vient raviver la flamme du BM lo-fi ou encore le comeback d'un groupe slovaque. On vous souhaite une bonne lecture et un beau mois d'août.

Groupes évoqués : Agriculture | Helleruin | Trhä | Bríi | Blackbraid | Immortal HammerBlood Abscission | Calligram | Sacrenoir

 

Agriculture – Agriculture
Blackgaze – USA (The Flenser)

Raton : Soyons honnêtes, le groupe californien Agriculture a de quoi déplaire. Les raisons peuvent être multiples : un nom qui prête à sourire, une approche hipster assumée du black metal (le label les présente comme du black metal « ecstatic », soit les émissaires d'une joie transcendantale) et une musique qui s'inscrit dans l'héritage évident de Deafheaven. Alors si vous n'aimez pas ces derniers, Liturgy ou encore White Ward, ne vous infligez pas cet album. En revanche, si le blackgaze pastel vous branche, il y a de grandes chances qu'Agriculture soit votre tasse de rooibos.

Ce premier album est massif, onirique et grandiose dans quasiment tous ses segments. On peut d'ailleurs le découper en trois grandes parties. La première, avec « The Glory of the Ocean », est d'une beauté magnétique, dans la plus pure tradition blackgaze, avec de multiples changements de rythme, dont un passage, à 4:30, fait une référence évidente au « Quintessence » de Darkthrone. La seconde, initiée par le superbe interlude « The Well », très juste dans son équilibre entre chant clair fragile et accords grésillants plaqués, est surtout constituée des trois morceaux de « The Look », longue rêverie flamboyante et pleine de contrastes, avec du saxophone, des passages apaisés d'une beauté confondante et d'autres presque bruitistes qui semblent improvisés. Enfin, la dernière et la moins formidable, annoncée par la fin de « The Look pt. 3 » revient sur un black metal plus classique avec tremolo picking et blast beat, mais toujours portée par la même grandeur, avant de s'interrompre dans l'action, épuisée.

Agriculture dit explorer les sentiments de plénitude et de jubilation. Pas sûr que ce soient les mots que j'aurais utilisé, mais quoiqu'il en soit, le groupe livre un album à la maturité désarmante, traversé par le feu sacré du style. On adore ou on déteste, mais dans le premier cas de figure, ça a de bonne chance de peupler les tops 10 de fin d'année.

 

Helleruin – Devils, Death and Dark Arts
Black Metal – Pays-Bas (New Era Productions)

Matthias : Projet très personnel du Néerlandais Carchost depuis 2015, Helleruin s'est récemment taillé une assez bonne réputation dans les salles européennes, à la fois grâce à un premier album plutôt solide (War upon Man, 2021) et à des tournées en première partie de quelques noms prestigieux. Deux ans plus tard, le voilà qui récidive avec ce Devils, Death and Darks Arts, dont on a déjà pu entendre au moins un morceau au In Theatrum Denonium en début d'année.

Alors que le premier album d'Helleruin proposait un black metal classique, très norvégien dans l'esprit, mais en tout point de bonne facture, Devils, Death and Darks Arts marque un virage plus mélodique, plus moderne aussi. Mais ça n'est pas pour me déplaire : si certaines pistes peuvent paraître un peu longues, le morceau-titre remet les pendules à l'heure avec une énergie qui manque trop souvent au black tendance trve contemporain. Avec « It Befalls the Night With Doom » on arrive même sur les terres d'un black presque atmosphérique. On notera au passage une attention particulière à la production, mais aussi des compositions qui laissent régulièrement une certaine place à la base rythmique, avec cette caisse claire sur « Riddles in Devil's Tongue », et même un « All Shades of Ferocity » instrumental assez surprenant avec la basse bien mise en avant. C'est là un album de bonne facture et plus varié qu'on ne le penserait de prime abord, et je suis curieux de découvrir une prestation de Helleruin entièrement centrée sur cette sortie.

 

 

 

Trhä – Rhejde qhaominvac tla aglhaonamë
Black atmo – USA/Mexique (indépendant)

Raton : Trhä, le projet black atmo du génial Damián Antón Ojeda (également derrière Sadness et Life), a publié trois albums d'un coup d'un seul. Mon préféré : le premier et le plus court des trois. Un album à l'image de sa pochette, comme un rêve bleuté ou une sortie d'anesthésie. 24 minutes sont suffisantes pour un black metal perdu tout en haut des méandres de la mélancolie apaisée. D'un onirisme confondant et d'une tristesse débordante, le disque déclame toute sa poésie ouatée, la larme sur le tremolo picking. Les riffs trempés jusqu'à l'os dans le feedback et la saturation parleront forcément aux client.e.s de Deafheaven, Lantlôs et Sadness évidemment, mais aussi le projet français Déception par son chant crié perçant. 

Prenez-vous une demi-heure, ouvrez la fenêtre, lancez l'album et laissez « nu'en shena, namvajvër » colorer votre nuit. A savoir que dans la trilogie, le second album (im ëmat gan l​í​eshtam namvajno) est plus raw, strident et inquiétant avec des synthés chaleureux plus présents ; et le troisième (lhum'ad'sejja) est plus long et dense et revient à un black metal plus primaire, gelé façon 90s tout en étant traversé par une grande sensibilité.

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Bríi – Último ancestral comum
Black atmo avec de la house – Brésil (indépendant)

Raton : Bríi partage un bon nombre de caractéristiques avec Trhä. Les deux entités sont les créations de cerveaux seuls mais affairés, aussi mystérieux que productifs. Damián Antón Ojeda pour Trhä, Sadness et Life, et le Brésilien Caio Lemos pour Kaatayra, Bríi et Vauruvã. Si c'est Kaatayra qui récolte la grande majorité des honneurs, Bríi reçoit de plus en plus d'attention. Et pour cause, le projet a pour grande singularité de mélanger black metal aventureux et musiques électroniques.

Sur les albums précédents, ça pouvait être de la drum and bass, de la trance ou du breakbeat, mais sur ce nouvel opus, ce sont des rythmiques house et des synthés vaporeux qui accompagnent finement le black metal atmosphérique. Le mélange des deux est habile et homogène, les répétitions percussives house remplaçant la plupart du temps les boîtes à rythme habituelles du black atmo ; « Ecos da Imaginação » en est un bon exemple avec sa longue intro qui se verse naturellement dans un superbe riff à 2:38. Chaque titre essaie un dosage différent : « Alienígena Interior » étant le morceau le plus black et « Cada Canto do Universo » un final majoritairement house.

Malgré l'incongruité stylistique et la production ultra lo-fi, c'est un album très instinctif. La production liquide complimente superbement le black metal et fait se rencontrer deux approches opposées mais complémentaires de l'introspection. Un voyage étrange mais vite confortable et qu'il serait dommage d'ignorer.

 

 

Blackbraid – Blackbraid II
Atmospheric Black Metal – Confédération iroquoise (Indépendant)

Matthias : Le black metal amérindien n'est pas un phénomène si nouveau : on peut découvrir de nombreux projets dans le Nouveau Monde, en particulier en lisière des Rocheuses et des forêts tentaculaires du nord américano-canadien – sans même évoquer la scène « identitaire » mexicaine. Il faut dire que les sentiments très forts que véhicule le black metal se prêtent très bien à conter l'histoire de peuples anciens qui ont vu de trop près les affres du génocide.

C'est toutefois rare qu'un de ces groupes perce au point de tourner en Europe, et même jusqu'au Hellfest dans le cas de Blackbraid, venu défendre son second album sobrement intitulé Blackbraid II. Mais cette fois, j'ai du mal à suivre Sgah'gahsowáh dans les siennes, d'idées, ainsi que dans son black, labellisé atmo' mais qui tient parfois du mur sonore. Il y a des moments prenants sur « The Wolf That Guides the Hunters Hand », ou encore « Moss Covered Bones on the Altar of the Moon », mais ces morceaux font entre 7 et 10 minutes. Les enchaîner n'est guère digeste, d'autant qu'ils reposent sur des riffs fort lancinants et répétitifs. Au final, ce sont les compositions les plus courtes de notre Sorcier-Faucon que je trouve les plus réussies (« Twilight Hymn of Ancient Blood », beaucoup plus rentre-dedans), mais on en est déjà au dernier quart d'un album long de plus d'une heure. J'ai beau apprécier ce que Blackbraid, le projet, représente, la recette fonctionne quand même moins bien que pour Blackbraid I, le premier album. Principalement, car, outre qu'il contenait de vrais morceaux de bravoure comme « Barefoot Ghost Dance on Bloodsoaked Soil », celui-ci se limitait à 36 minutes.

 

 

Immortal Hammer – Kralovstvo Zimnych Demonov
Raw Pagan Black Metal – Slovaquie (Murderous Music Production)

Matthias : Pour le coup, c'est peu dire qu'on n'attendait pas cet album : Immortal Hammer est une formation slovaque dont la précédente sortie date de 2002. Et depuis plus rien, à quelques singles près, il y a tout pile 20 ans. Or voilà que le groupe nous prend par surprise avec ce Kralovstvo Zimnych DemonovLe royaume des démons de l'hiver me dit Google Translate. Autant prendre cet album comme celui d'un nouveau projet éponyme, d'autant que le duo originel a été renouvelé à 50%.

Le nom et le visuel collent bien au style de la musique : un black metal sans fioritures, mais plutôt propre, qui laisse échapper l'une ou l'autre sonorité qui ne dépareillerait pas dans un projet plus ouvertement black/pagan, mais un de ceux qui savent garder leur sérieux. Pas exactement un disciple de la référence tchécoslovaque inévitable que reste Master's Hammer pour le coup, ce marteau-là garde quand même un côté très slave. C'est la musique idéale pour arpenter la forêt dans le crépuscule des premières neiges ou, à défaut, pour accompagner la pluie battante sur les carreaux en cet été assez... inhabituel. Un sentiment de solitude cotonneuse encore renforcé par un superbe « Freya » entièrement instrumental, qui fait prendre à l'album une tout autre dimension. Immortal Hammer ne nous livre sans doute pas l'album le plus surprenant de l'année – sur le plan musical du moins – mais il nous offre quelque chose de soigné, de parfaitement pertinent, qui pour moi a fait mouche dès la première écoute.

 

 

Blood Abscission – I
Black atmosphérique – Origine inconnue (Indépendant)

Dolorès : Un premier EP de 30 minutes, 5 titres qui s'intitulent simplement par leur numéro. Un line-up inconnu, une origine inconnue, pas de label. Pourtant, Blood Abscission commence vraiment très fort avec un EP superbement produit, plein de bonnes idées et une variété d'approches qui surprend. On se doute bien que les personnes derrière le projet n'en sont pas à leur coup d'essai car le rendu est presque trop parfait. Je suis toujours suspicieuse quant aux groupes sortis de nulle part qui balancent une petite bombe comme ça... L'anonymat est une volonté tout à fait louable, toutefois la sphère black metal me laisse toujours penser que ces gens ont des casseroles à cacher en ne dévoilant pas d'où ils sortent.

Ce qui fait vraiment la diff' ici, avec les groupes modernes comme Der Weg Einer Freiheit, Mgła ou Spectral Wound, c'est ce clavier subtil posé çà et là qui donne un côté plus léger à l'ensemble. Cela n'empêche pas le groupe de proposer des riffs bien véhéments, du solo plutôt humble et des pointes de chant clair bien dosées. Finalement, bien que Blood Abscission enchaîne les titres uptempo, une forte dimension atmosphérique et parfois même épique, dans des sonorités plutôt douces et harmonieuses, fait sortir le groupe du lot. C'est ce point d'équilibre qu'on retient, après l'écoute, qui donne également envie de cliquer sur play à nouveau.

 

 

Calligram – Position | Momentum
Black Metal – Royaume-Uni (Prosthetic Records)

S.A.D.E : Si le premier album de Calligram était passé sous mes radars, Position | Momentum le second opus du groupe m'a incité rattraper ce manque. Dans un registre black metal strident et aiguisé, au riffing nerveux et chaotique que l'on pourrait rapprocher du dernier album en date de Wiegedood, le quintet international basé à Londres sort un album solide et complet, aussi bien composé que produit. De prime abord on peut trouver que le Black metal proposé ici est de facture assez classique, avec froideur et haine comme maîtres-mots, mais on perçoit au fil des écoutes une intention sous-jacente plus insidieuse : une énergie crust hargneuse et bagarreuse tapie dans une rythmique D-beat poussée à sa vitesse de pointe. Mais Calligram ce n'est pas que de la vélocité, le groupe s'autorise à ralentir le tempo pour devenir plus émotif et plus désespéré, le chant criard assez monochrome parvenant à se fondre dans les différentes palettes. A noter d'ailleurs que les paroles sont en italien ce qui, même si on ne distingue pas les mots, produit un phrasé dont on a pas l'habitude.

Position | Momentum est à la fois varié et intègre, cherchant un exutoire à la frustration par diverses manières sans nous perdre en route. Résolument black metal mais avec des fondations que l'on sent venir d'autres horizons, ce second album manie la violence avec maîtrise et sans démonstration.    

 

 

 

Sacrenoir – Comme des revenants parmi les ruines
Black Metal – Québec (Sepulchral)

Malice : Quand ce qu'on peut appeler les deux plus grands noms du métal noir québécois, à savoir Monarque et Athros (Forteresse) s'associent à nouveau pour un album (comme sur le très bref et défunt Déliquescence), on est en droit d'avoir de sacrées attentes. Cela fait 10 ans que Monarque n'a pas sorti d'album longue durée (même si Jusqu'à la Mort était un sacré bon EP), tandis que Forteresse semble en hiatus après avoir sorti le déjà classique Thèmes pour la Rébellion en 2016. Enfin du rab.

En l'occurrence, on a là un album qui ne fera un peu office... que de rab, une dose bien nécessaire de ce black metal racé que le Québec sait si bien proposer. Mais malheureusement, rien de plus qu'un « bon album », là où les deux hommes nous habituent à l'excellence à chaque sortie. Les mélodies si enivrantes de leurs autres projets laissent ici la place à quelque chose d'assez raw, d'assez classique, parsemé d'excellents moments (« Épuration »), porté par la voix caractéristique de Monarque (celle d'Athros me manque toujours autant, hélas, et j'attends impatiemment le retour de Forteresse)... mais dans l'ensemble, le tout n'est pas aussi mémorable qu'attendu. 

Comme des revenants parmi les ruines souffre donc du CV trois étoiles de ses géniteurs, mais reste au-dessus du lot même au sein de cette scène québécoise qui tourne parfois un peu en rond, et la magistrale conclusion « Vers d'autres mondes » aux riffs enfin un peu plus épiques réussissent le plus difficile : donner envie de relancer l'écoute, en attendant mieux.