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jeudi 11 août 2022

Sigh, plus fort que jamais ? "Si Shiki est notre dernier album, ça me va parfaitement"

Mirai Kawashima

Malice

L'autre belge de la rédac'. Passé par Spirit of Metal et Shoot Me Again.

Sigh avait frappé très fort avec son précédent album Heir to Despair, qui succédait à un Graveward plus critiqué. Les pontes du black metal à la japonaise sont de retour avec Shiki, un album qui marque à la fois une suite logique et un retour à des sonorités plus frontales. Horns Up s'est entretenu avec le cerveau de Sigh, Mirai Kawashima, pour évoquer un Shiki dont il est très fier et ce qu'il estime être le meilleur line-up du groupe actuellement. 

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Bonjour Mirai, merci de prendre le temps de nous répondre. Tout d'abord, félicitations pour Shiki, qui est un excellent album. À quelques semaines de sa sortie, comment te sens-tu ? 

À vrai dire, d'habitude, quand tu enregistres un album, une fois qu'il est sorti, tu y trouves des choses à redire, tu vois des axes d'amélioration. Mais cette fois, je peux honnêtement dire que je suis 100% satisfait du résultat. J'ai très hâte de voir les réactions des fans par rapport à Shiki. 

Ce serait donc la première fois que tu es 100% satisfait d'un album de Sigh ? 

Oui ! Mike Heller (Fear Factory, Malignancy...) a rejoint le groupe, Frédéric Leclercq (Kreator, Loudblast, ex-Dragonforce...) aussi. Ce sont d'incroyables musiciens. Tu vois, par le passé, Sigh a pu se retrouver...limité par les capacités techniques de certains membres. Pas cette fois. Mike est un excellent batteur, Fred un fantastique guitariste ; je n'ai pas connu la moinde frustration sur le plan purement technique et c'est l'un des points dont je suis le plus heureux. 

Tout ce que tu avais en tête a pu être retranscrit sur album, donc... 

Mieux encore : ils ont joué certaines parties de bien meilleure manière que ce que j'avais en tête ! 

J'ai la sensation que de nombreux groupes ont retrouvé l'inspiration et le plaisir suite à la pandémie. N'avoir "rien d'autre" à faire que composer, être reclus chez soi...de nombreux excellents albums sortent ces dernières années. Tu as eu cette sensation aussi ? 

Je partage ton avis, totalement. Il y a tant d'excellents albums sortis depuis deux ans, c'est fou. J'ai commencé à écrire les morceaux de Shiki début 2020, c'était donc...exactement au début de la pandémie. Les concerts ont été reportés, je n'avais rien d'autre à faire. Ca a certainement un rapport avec la qualité des sorties, en effet. Actuellement, les gens ne s'en soucient plus trop, mais à l'époque, le Covid était cette espèce d'épidémie nouvelle qui débarquait sur le monde...c'était assez effrayant. Je n'avais même pas spécialement envie de me rendre au studio pour enregistrer. Shiki est un album qui évoque ma peur de vieillir et ma peur de la mort ; le thème n'est pas directement la pandémie en tant que telle mais il y a inévitablement un lien thématique. Beaucoup de gens ont expérimenté cette peur de la mort depuis deux ans ! 

J'imagine que vivre au Japon, un pays qui a été très reclus durant la pandémie, n'a pas aidé. 

En termes de lockdown, le gouvernement japonais n'a pas les compétences pour véritablement imposer aux gens de rester chez eux, il s'agit d'une "forte recommandation". Mais en termes de voyages, bien sûr, nous avons été bien plus isolés que les Européens. Je crois que le plus dur pour moi a été l'absence totale de concerts pendant deux ans. Les concerts commencent à peine à reprendre ici - les concerts de groupes étrangers, je veux dire. C'était une première pour le fan de heavy metal que je suis : en temps normal, je vais au moins chaque mois à un concert ! C'était le plus difficile à vivre. 

Et pour cette raison, Heir To Despair, pourtant assez taillé pour le live, a été à peine joué en concert...comptez-vous défendre les deux derniers albums lors des tournées à venir ? 

Eh bien, figure-toi que pour le Brutal Assault, où nous jouons notre premier concert dans quelques jours (mercredi 10 août, nda), nous n'avons pas prévu de jouer un seul morceau de Heir To Despair. 

Comme HtDShiki est intégralement chanté en japonais. Cela donne une sensation de continuité, tout comme le côté assez efficace de certains morceaux.

Une continuité...oui et non. C'est drôle car un autre journaliste m'a dit exactement le contraire. Les textes sont en japonais, ce qui les lie en effet. Heir to Despair était mon premier essai en ce sens et cette fois, j'ai enfin tout écrit en japonais. Mais musicalement, je dirais que Shiki a un côté encore plus old school, proche de Scorn Defeat par moments. Tout est plus sombre, et moins étrange que sur HtD, probablement. Le thème, cependant, s'en rapproche. 

Tes albums suivent cette habitude de commencer par les lettres S, I, G, H. Est-ce que cela veut dire que Shiki entame un cycle, ou est-ce que c'est juste un gimmick désormais et rien d'autre ? 

C'est vraiment juste un gimmick que j'essaie de conserver. Certains essaient d'y voir un fil rouge, un cycle, mais je n'y fais vraiment pas attention en termes musicaux. 

Cela veut cependant dire que tu vas encore devoir publier un I, un G et un H. Cela fait trois albums, Sigh en sort un tous les trois ou quatre ans, et tu as 52 ans...est-ce que tu joueras du black metal jusqu'au milieu de ta soixantaine ? (rires) 

(sérieusement) Je vais être honnête : quand j'étais jeune, dès que je finissais un album, j'avais beaucoup d'idées pour le suivant, immédiatement. Cette fois, rien. Je me sens comme vide ! J'avais l'habitude de trouver des points à améliorer sur chaque album, et ça me motivait à me remettre au boulot. Pas cette fois. Si Shiki devait être le dernier album de Sigh, cela m'irait parfaitement. Ce n'est absolument pas quelque chose que je vais rechercher volontairement, bien sûr, mais si cela devait être le cas, ce serait un très bel album de fin. J'ai fini d'écrire Shiki en novembre 2021 déjà, et je n'ai encore aucune nouvelle idée pour un autre album. Nous verrons ce que le futur réserve !

Sigh a toujours eu des influences variées dans sa musique. Cette fois, sur "Mayonaka No Kaii", sur "Shouku", on entend cet orgue hammond, ce côté jazzy, progressif des 70s...ce sont des styles qui te parlent ?

Mon background musical est double : dès 4 ans, je jouais du piano car ma mère était pianiste professionnelle. J'ai donc des racines dans le classique. Puis, en tant qu'ado, j'ai découvert le metal et cela a forgé ma culture musicale aussi. Ce n'est que par après, quand j'étais dans ma vingtaine, que j'ai commencé à écouter et apprécier le jazz, le folk, le prog'...je me suis mis à explorer. J'aime ces styles. L'orgue Hammond est un hommage à Uriah Heep, c'est ce genre de sonorités que j'ai voulu retrouver. Mais sur Shiki, je dois dire que les deux principales influences sont Voivod et Celtic Frost. "Kuroi Kage", qui ouvre l'album, sonne vraiment comme du Celtic Frost

Ce n'est pas présent sur Shiki, mais Sigh m'a parfois paru baigner dans des sonorités inspirées de la pop japonaise des eighties, cette fameuse "urban pop" japonaise. Était-ce conscient ? Que penses-tu de cette musique ?

Sur quels albums as-tu ressenti cela ? 

Par exemple, sur Imaginary Sonicscape et ses plans un peu plus expérimentaux. 

Hmmm, oui. En réalité, Shinichi, notre précédent guitariste, était dingue de ce genre de musique. C'est donc sa patte que tu as pu ressentir. De mon côté, bien sûr, j'ai baigné là-dedans étant jeune car cette musique était partout, et elle était très riche. Alors que la pop japonaise - qu'on appelle maintenant J-pop - est devenue très enfantine, celle des eighties était très "adult-oriented", très mature, avec des sonorités jazzy intéressantes. Je n'ai jamais vraiment tenté d'incorporer ça dans notre musique mais tout ce que tu écoutes dans ta vie, consciemment ou non, se perçoit dans tes compositions. 

N'est-ce pas un peu frustrant, en tant qu'amoureux de la musique plus traditionnelle japonaise, de voir qu'on associe systématiquement le Japon à la J-pop et aux mangas désormais ? 

Oh, mais même au Japon, personne ne s'intéresse aux musiques traditionnelles. Même chose pour l'urban pop des 80s, qui n'est plus à la mode et que les jeunes ici n'écoutent pas. Tout a été totalement américanisé, malheureusement. Mais je peux le comprendre : quand j'étais jeune, ce n'était pas "cool" d'écouter de la musique traditionnelle non plus ! J'ai 52 ans désormais, j'ai pu comprendre à quel point notre culture est profonde et riche. Mais quand tu es jeune, tu t'en fiches. 

Comme mentionné, tu as travaillé avec le Français Frédéric Leclercq sur cet album. Peux-tu nous expliquer comment c'est arrivé ? 

J'ai commencé à composer début 2020, comme je te l'expliquais, et je ne pouvais donc pas me rendre au studio. C'est comme cela que j'ai proposé à Mike Heller de travailler sur Shiki : je savais qu'il disposait de son propre home studio, et il a donc pu enregistrer ses parties à domicile. Ensuite, You Oshima, notre guitariste, était supposé enregistrer ses parties de guitare...mais pour une raison ou une autre, je ne sais pas si c'est à cause du Covid, il s'est mis à se comporter de façon très bizarre. Il mettait une éternité à me répondre, parfois quatre semaines pour envoyer un mail. Et quand il envoyait ses parties, ça sonnait tout bonnement mauvais. J'ai donc dû m'en séparer. 

Je connais Fred Leclercq (photo) depuis 15 ou 20 ans. C'est un grand amoureux du Japon et un ami, et quand il visitait le pays, nous traînions souvent ensemble. Je savais que c'était un excellent musicien, notamment pour son travail avec Dragonforce, et je lui ai donc naturellement proposé de collaborer sur Shiki. Il a fait un super job, ses solos sont géniaux. Tu vois, j'ai toujours pensé que Graveward et Heir To Despair manquaient de bons solos de guitare. You Oshima n'était pas très bon dans ce domaine. À l'inverse, Shinichi, le guitariste précédent, était excellent pour composer des solos, mais moins technique sur d'autres aspects. Là, j'ai le meilleur des deux mondes avec Frédéric Leclerq. 

En parlant de changements : c'est le premier album de Sigh sorti sur Peaceville. Comment cela s'est-il fait ? 

Je connais Paul, le CEO de Peaceville, depuis longtemps maintenant. Chaque fois que je viens à Londres, nous allons prendre quelques verres. Nous avions discuté de la nouvelle parution de Scorn Defeat chez Peaceville, qui a bel et bien eu lieu ; la collaboration a été excellente, et nous avons donc décidé de sortir Shiki chez eux. 

Je constate que sur les plate-formes, notamment Spotify, Hail Horror Hail est le seul album manquant à l'appel... 

Vraiment ? Bizarre. C'est sur Cacophonous Records, et beaucoup de groupes ont des problèmes avec ce label...c'est bien simple, nous ne percevons pas un radis sur les albums qui y figurent encore. Je n'ai pas la moindre idée de ce qui est sur Spotify ou non, ils gèrent ça eux-mêmes. Plusieurs labels ont essayé de discuter avec eux, mais sans succès jusqu'ici (il semble dépité)

Tu chantes, comme tu le disais, en japonais sur Shiki. J'ai l'impression que cela te donne une bien plus grande liberté dans les teintes et émotions exprimées. 

Le thème de Shiki est ma peur personnelle de vieillir, ma peur de la mort. Je voulais exprimer cela de la manière la plus frontale possible. Si j'écris en anglais, je dois me préoccuper de la prononciation, de la grammaire...Or, pour faire un album aussi honnête et expressif que possible, c'était nécessaire de ne chanter qu'en japonais. 

Tourner autour du monde et jouer devant une foule à plus de 50 ans, est-ce une façon de combattre ta peur de vieillir ? 

Je ne pense pas pouvoir la surmonter ! Quand tu es dans ta cinquantaine, la mort devient une réalité. J'ai perdu des amis, mon père est décédé le mois passé...Sigh a toujours parlé de la mort, mais quand tu as 20 ou 30 ans, c'est une fiction, un film d'horreur. Puis, quand tu vieillis, quand tu as 52 ans, ce n'est plus une fiction mais une dure réalité que tu dois affronter. Donc non, je ne crois pas que je puisse surmonter cette peur de vieillir, ni même que je le doive. Je dois plutôt l'accepter, la prendre à bras-le-corps. Oui, je suis toujours en forme et capable de jouer pendant une heure, mais pendant combien d'années encore ? Tu n'y penses pas quand tu as 20 ans. Combien d'albums me reste-t-il ? Je ne sais pas. 

Sur une note un peu plus légère : parles-tu d'autres langues ? J'ai cru lire quelque part que tu parlais français ! 

Oh, non ! J'ai appris le français, mais j'ai tout oublié (rires). C'est trop difficile pour moi ! (en très bon français, nda). Ca aussi, c'est quelque chose de difficile avec l'âge (rires). Lire le français, ça va, il y a des points communs avec l'anglais. Mais le parler et surtout l'entendre, c'est impossible. Vous parlez trop vite et la prononciation est totalement différente de l'écrit. 

Sigh est très actif sur Facebook, avec une communication plutôt drôle. On te voit ainsi dire parfois "Je sais que vous allez détester la nouvelle chanson", ou "vous ne devez pas faire semblant d'aimer". Pourquoi cette communication second degré ? 

On ne peut pas dire que nous sommes très actifs, l'Instagram n'a été lancé que cette année, enfin ! (sourire). Mais personnellement, je n'aime pas jouer un rôle, prétendre être ce que je ne suis pas. Bien sûr, Sigh est un groupe sombre et je suis amateur d'occulte, de choses un peu dark. Mais j'aime aussi l'humour cynique, les comédies...Que ce soit pour les réseaux ou pour cette interview, je suis juste honnête, je suis...moi-même. Je n'essaie pas d'être quelqu'un d'autre. Il n'y a aucune raison de poster des trucs sur internet qui ne te correspondent pas vraiment. 

Ces outils de communication n'existaient pas à l'époque. Sigh, l'obscur groupe japonais signé sur le label d'Euronymous au début des 90s, avait un côté mystérieux, qui a disparu avec le temps : je peux te parler facilement, il y a des vidéos et des photos partout...Regrettes-tu la disparition de ces barrières ? 

Je comprends ce que tu veux dire, et je crois qu'il y a du bon comme du mauvais. J'ai grandi avec ces eighties et il y avait tant de mystère, d'inconnu ! YouTube n'existait pas, tu devais acheter des fanzines pour entendre parler des groupes européens...les photos promos de Venom, de Celtic Frost étaient si effrayantes. Et pour entendre leur musique, tu devais aller chercher les démos, les commander, parfois écrire aux groupes eux-mêmes. Au final, je comparerais ça au catch. Dans les eighties, tu avais ces superstars de catch masquées, soi-disant inconnues qui venaient combattre au Japon - mais bien sûr, il fallait un passeport, tout était réglementé, c'était juste un sentiment de faux mystère. Aujourd'hui, tout ça - dans le metal extrême comme le catch - a disparu, le mystère a disparu. Il y avait énormément de fantasmes qui n'existent plus. 

Dans le même temps, aujourd'hui, tu peux tout écouter, tout voir, partout dans le monde, et c'est fantastique pour un fan de musique. Je pense que les jeunes d'aujourd'hui en savent beaucoup plus qu'à l'époque sur la musique. Ils sont aussi de bien meilleurs musiciens : les guitaristes sur YouTube ont une technique incroyable...mais là aussi, il y a une contrepartie. Les erreurs d'interprétation, de technique, disparaissent, car tu as toute l'information à portée de main. Dans les 80s, tu tâtonnais, tu n'avais pas les tablatures, tu devais "imaginer" comment jouer. 

Et les erreurs laissaient la place à l'innovation...

Oui, cela laissait la place à quelque chose de totalement neuf. Aujourd'hui, il n'y a aucune place pour l'imagination. C'est pour cela, je crois, que les musiciens actuels manquent souvent d'originalité, à mon avis. 

Dans un autre registre, j'ai vu que tu avais fait du doublage pour un jeu vidéo, Dead By Daylight. Peux-tu nous en parler ? 

Il s'agit de l'initiative d'un Canadien, qui a réuni de nombreux vocalistes de metal extrême du monde entier. Il estime que ce sont les meilleurs pour réaliser ce genre de voix pour les jeux vidéos de survival horror. Il n'y a pas de texte, juste des cris, des growls...c'était très difficile ! Pendant trois heures, j'ai dû crier dans un micro. J'étais très confiant, car j'ai énormément d'expérience, mais j'avais tort. C'était l'enregistrement le plus difficile de ma vie. 

Tu vois, tu parlais de ta peur de vieillir, mais l'industrie du jeu vidéo est une belle façon de rester jeune aussi !

(rires) Oui, je suppose que c'est vrai. 

Enfin, vous allez retrouver la scène au Brutal Assault (l'interview a été réalisée la semaine avant le festival, nda), pour la première fois depuis...deux ans ? C'est certainement la plus longue pause du groupe. 

Oh oui, très certainement. Nous sommes très impatients. Selon moi, ce line-up est le plus solide de Sigh. Après deux ans sans concerts, c'est une expérience totalement neuve. La routine a totalement disparu, c'est un nouveau départ pour le groupe. Le Brutal Assault sera une date unique, car nous étions censés nous y produire en 2020. Puis, nous allons tenter de mettre sur pied une vraie tournée pour 2023. Les prix des vols sont fous actuellement, à cause de la guerre, notamment. Mais j'ai bon espoir de trouver une solution pour l'année prochaine. 

Un énorme merci à Mirai pour sa sympathie et Peaceville Records pour avoir permis cet entretien.