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dimanche 5 décembre 2021

Anna von Hausswolff @ Montpellier

Église les Saints François - Montpellier

Sleap

Benjamin. Live reporter et chroniqueur occasionnel dans divers genres (principalement extrême).

Dolorès : Avant de vous parler de Montpellier, il nous semble important de préciser ce qu'il s'est passé seulement deux jours après. A Nantes, Anna von Hausswolff devait continuer sa tournée instrumentale jouée uniquement à l'orgue qui, pour le moment, se déroulait sans encombre. Le matin-même, nous apprenons que le concert allait être déplacé dans une autre église, une association de fidèles de Saint-Clément ne souhaitant pas que la prestation soit maintenue (alors même que le Lieu Unique développe une programmation annuelle en collaboration avec ce lieu). Notre-Dame-de-Bon-Port étant l'une des plus belles églises de Nantes, nous gagnons finalement au change ! C'est sans compter sur un groupe de jeunes intégristes catholiques, manifestant devant ses portes, afin d'interdire la tenue du concert (bien qu'ils nous aient en premier lieu assuré que le but n'était pas d'annuler le concert...). Très tôt pourtant, les individus parsemés près des entrées se rassemblent en se tenant par les bras, afin de bloquer l'accès à l'église, tout en chantant des cantiques de plus en plus fort. 

Sous la pression, l’organisation et le groupe se sont vu contraints d’annuler la tenue du concert pour la sécurité de tous – alors que, on le répète, les autorités ecclésiastiques avaient parfaitement autorisé l’événement, comme dans toutes les autres villes de cette tournée européenne, du reste. Cela n'aura pas empêché quelques échanges non-pacifiques entre les deux rassemblements, l'un de catholiques considérant qu'Anna von Hausswolff est trop satanique pour jouer dans leur église, l'autre, des fans indigné(e)s, dans un contexte politique sensible. À l’heure où nous écrivons ces lignes, la date parisienne prévue à l'église Saint-Eustache à également subi des pressions pour être annulée. Heureusement, grâce aux tentatives des organisateurs pour trouver une solution pacifique, un nouveau lieu, qui n'est pas une église catholique, accueillera le concert. Nous nous réjouissons que les organisateurs, l'artiste, et son équipe aient pu éviter une situation n'engendrant rien de plus que stress, doutes et discorde. Nous leur apportons tout notre soutien. Maintenant, place à la musique, avec le compte-rendu de la date montpellieraine par notre cher Sleap…

Sleap : Fille du compositeur suédois de musique contemporaine Carl Michael von Hausswolff, la jeune Anna von Hausswolff arpente depuis une quinzaine d’années les sentiers expérimentaux tracés par son père. Sans être aussi portée que lui sur les consoles de son et les appareils électroniques, elle incorpore tout de même certains de ces procédés à sa musique sombre, elle aussi truffée d’expérimentations. De l’Art Pop au Drone en passant par des registres Dark Wave ou même Post-Metal, la musique d’Anna est en perpétuelle évolution. Pour ma part, même si les artistes protéiformes de sa trempe ne sont d'ordinaire pas ma tasse de thé, je suis étonnamment charmé par son univers depuis déjà plusieurs années. Ainsi, après avoir été transporté par son groupe en live lors de la première partie des Swans il y a exactement cinq ans, je suis ravi de la voir revenir en nos contrées pour un set totalement différent en solo. Cette fois-ci, c'est en effet une tournée consacrée à son nouvel effort All Thoughts Fly paru en début d'année. Un full-length qui a fortement divisé puisqu'il est entièrement composé à l'orgue pour un long voyage Drone de près d'une heure. Pas de vocaux, pas de percussions, uniquement de la semi-improvisation à l'orgue soutenue par des plages Ambiant et quelques sons électroniques. Même si j'ai une préférence pour ses sorties plus « électriques », j'ai tout de même été séduit par cette nouvelle direction qui nous prouve encore une fois l'impressionnant éventail formel qu'Anna peut déployer en studio comme en live.

Et le live, parlons-en ! Car l'artiste suédoise n'a pas fait les choses à moitié : pour nous interpréter cet album dans les meilleures conditions, les concerts de la tournée se déroulent uniquement sur des orgues (voire des Grands Orgues) d'églises ou de cathédrales. Rien que ça ! Et je dois dire que pour la date montpellieraine nous sommes particulièrement gâtés. En effet la Paroisse des Saints François où se déroule le show de ce soir est une église ultra moderne. Imaginée par l'architecte Yves van der Heyden, elle est construite comme une voile (le toit) accrochée à son mât (le clocher) et est constituée de béton mais aussi de métal pour un résultat architectural totalement contemporain. Et il en est de même pour l'intérieur de l'édifice ! Mais ce qui me comble de joie ce soir, c'est que l'orgue – lui aussi d'aspect résolument moderne – est situé sur la droite de la nef, là où d’ordinaire cet imposant instrument est situé à l’arrière ou même à l’avant. Ainsi, en se plaçant sur les bancs du côté droit, on peut admirer l’instrument (et donc les musiciens) de profil. De plus, ce magnifique orgue ibérique n’est pas placé dans un transept ou une quelconque alcôve car il n’y a pas de nef transversale ; le public est donc situé tout près de l’instrument.

Judicieusement placé, me voilà donc fin prêt pour cette messe nocturne de plus d’une heure interprétée… à six mains. Eh oui, première surprise : Anna est accompagnée par deux autres organistes qui vont l’aider pour activer les jeux, les soufflets mais aussi pour les poids. En effet, nous n’assistons pas ici à une interprétation de classiques du Baroque, les appuis sont longs, très longs. Ainsi, lorsqu’Anna doit actionner un nouveau levier ou produire une nouvelle note, ses acolytes placent un poids sur la touche où se trouvait son doigt pour qu’elle puisse continuer à jouer sans que le son de l’autre touche active ne s’estompe. La composition fonctionne ainsi par « couches » successives. Une nouvelle note se superpose à la précédente et les morceaux fonctionnent donc sur la durée comme pour un concert de Drone électrique. L’une des particularités de cet événement est que ce dernier disque fut enregistré à Göteborg sur un orgue de type germanique (à la Arp Schnitger) ; or quasiment aucun orgue de cette tournée européenne n’y ressemble. En plus des improvisations propres au live, l’album prend ainsi une toute autre dimension à chaque nouvelle interprétation – les jeux, claviers, pédales, tuyaux variant d’orgue en orgue et de lieu en lieu.

Pour le show de ce soir, l’orgue ibérique est de très petite dimension par rapport aux immenses chefs-d’œuvre baroques des autres dates de la tournée. En revanche, contrairement aux orgues espagnols habituels, celui-ci ne comporte pas un mais deux claviers (positif et grand orgue) ce qui permet une plus grande diversité. Mais c’est en particulier sur les jeux que mon attention se porte. En effet, musique contemporaine oblige, c’est une utilisation peu conventionnelle qui en est faite. J’en veux pour exemple le très dissonant Sacro Bosco durant lequel l’un des confrères d’Anna tire et pousse les deux bourdons de gauche de manière quasi-mécanique pendant plusieurs minutes pour produire un effet de pulsation particulièrement prenant. De plus, une régie son est placée au centre de la nef pour gérer toute la partie électronique du concert. L’orgue n’est évidemment pas amplifié mais de nombreuses plages Dark Ambiant, ajouts d’infrabasses et bruitages divers viennent soutenir la puissance de l’instrument. Il en résulte un mélange mi-synthétique mi-acoustique qui emplit de fond en comble l’entièreté de la salle. Une puissance qui ferait presque vibrer les bancs sur lesquels nous sommes assis !

Le concert est sold out depuis un moment mais je suis extrêmement surpris par le type de public. Il y a évidemment de nombreux fans venus de plus ou moins loin (des Espagnols sont d’ailleurs à mes côtés !), mais une bonne partie de l’audience est constituée de fidèles de l’église. Assez âgés pour la plupart, ils semblent être venus assister à un concert d’orgue classique comme à leur habitude. Je vous laisse imaginer la confusion dans laquelle ils ont dû nager pendant plus d’une heure ! Pour ma part, j’apprécie particulièrement le titre éponyme dont les modulations à quatre mains rappellent particulièrement l’effet sonore utilisé dans les films lorsqu’un personnage se remémore un rêve. Un morceau qui porte donc très bien son nom (All Thoughts Fly). Je suis également fasciné par la précision chirurgicale avec laquelle Anna dirige ses deux comparses organistes. En plus de l’énergie physique qu’elle déploie au niveau du double clavier mais aussi de l’immense pédalier, elle fait également de nombreux signes à ses collègues pour activer tel jeu à tel moment ou pour lancer telle mélodie à un instant « T » à la manière d’un chef d’orchestre. Impressionnant !

Tout l’album de 45 minutes est ainsi interprété (plus ou moins dans l’ordre) avec quelques touches et ajouts çà et là pour un show de plus d’une heure. Bien qu’il y ait des pauses entre les différents morceaux, aucun applaudissement ne se fait entendre avant la toute fin du concert comme lors de véritables récitals classiques. L’ovation dure évidemment plusieurs minutes durant lesquelles Anna, ses deux compères mais aussi l’équipe régie viennent saluer leur public. Malgré les yeux écarquillés de certains pratiquants venus en touristes, une majorité de la salle semble avoir adhéré à cette proposition peu habituelle de concert en église. D’ailleurs, à la vue de plusieurs visages derrière les masques, certains fans ne semblent pas encore être « redescendus ». Un grand merci aux Saints François et à toute l’équipe de What the Fest pour les photos et surtout pour avoir réussi à nous dégotter cette date (l’une des trois deux seules en France) pour cette tournée si exceptionnelle d’Anna von Hausswolff. Un moment de transe collective que nous ne sommes pas prêts d’oublier !


Le concert se déroulant un dimanche soir, la banderole du matin est toujours présente. Un cliché qui me semblait drôle et jovial mais qui, vu les derniers événements, prend une toute autre dimension.