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Nos essentiels des années 2010 - Doom, Stoner et assimilés

vendredi 27 mars 2020 - Team Horns Up
Team Horns Up

Compte groupé de la Team Horns Up, pour les écrits en commun.

À notre tour de nous atteler à la délicate tâche du bilan des dix années écoulées. Mais plutôt que de vous infliger un énième article passant en revue toutes les grosses sorties depuis 2010, nous avons préféré vous offrir un bilan plus approfondi par style.

Apprêtez-vous donc à lire, tous les mois, un article retraçant les sorties les plus marquantes des grands styles des musiques extrêmes. Black, Heavy, Hardcore ou bien encore Death, nous essaierons de satisfaire tout le monde avec le gratin des dix dernières années, entre des choix évidents et nos coups de coeur personnels. Aucune liste ne fera l'unanimité et nous nous doutons qu'à chaque top publié, nous aurons droit aux lots de "vous n'avez pas cité tel groupe, c'est une honte !", "une sélection sans cet album n'a aucun sens" et autres commentaires habituels. Par nature, un travail de sélection sur une période aussi longue implique des choix, et cela a été difficile. Nous sommes difficilement parvenus à trouver des compromis au sein de la rédaction sans que cela ne finisse en pugilat. Mais c'est aussi tout le charme d'une telle entreprise.

 

Pour cette première rétrospective, arrêtons-nous si vous le voulez bien dans les terres dévastées des musiques lourdes. Stoner et doom sous leurs diverses formes, la sélection fut rude mais nous semble représentative du meilleur de la saturation, de la lenteur et des larsens depuis 2010.

D'autant plus que les dix dernières années ont véritablement transformé le paysage des musiques lourdes. Alors que la première moitié de la décennie 2000 avait été faste (citons les inévitables "Dopethrone", "In the Rectory of the Bizarre Reverend" ou "The Dreadful Hours"), la seconde moitié avait accusé un recul certain prouvant que la scène avait besoin de sang neuf. Et c'est ce que les 2010s ont apporté avec une nouvelle énergie juvénile ainsi qu'une volonté générale de renouvellement et d'ouverture du genre. Le stoner psyché a pris une place critique et médiatique inévitable, le doom "à chanteuse" - qualificatif réducteur mais qui témoigne d'une scène foisonnante et créative - a prospéré et livré des chefs-d'oeuvre, et de nombreux groupes sont arrivés ou se sont confirmés en qualité de tête d'affiche : Elder, SubRosa, Yob ou Uncle Acid.

Une dizaine d'années prospère et fructueuse pour la quasi-intégralité des chapelles des musiques lourdes. Exception faite peut-être du sludge "pur" (ni post-, ni sludge-doom) dont on espère voir un retour en force dans la prochaine décennie !

Retrouvez la playlist récapitulative à la fin de l'article.

 

SubRosa - More Constant Than the Gods (2013)

Dolorès : Si certains albums sont connus pour des tubes absolus, il reste les perles rares et plus discrètes comme ce More Constant Than The Gods. SubRosa est un groupe qui s'est faufilé entre les mailles du grand filet Doom  pour composer une symphonie pour rêveurs, une pièce pleine de poésie dans une bulle de ténèbres aquatiques où se reflète le cosmos. Des boucles lancinantes, des voix vaporeuses, des violons dissonants qui s'étirent entre des lignes de basse obsédantes et des riffs vrombissants. Une si légère touche de lumière dans un noir complet que nos sens sont en perdition, toutefois guidés par une sensation de sérénité. L'impression qu'on baigne dans un océan informe qui nous étreint.

On aura rarement vu Doom aussi doux. Dans les textes, les mots tombent un à un comme les pétales de la rose. Et cette rose, dont ne restent finalement que les épines lorsque le piano s'éteint, restera dans les mémoires : pour son premier pas dans le grand vide de l'innovation après un No Help For The Mighty Ones inabouti et un For This We Fought The Battle of Ages un peu plus inégal et hétérogène. L'une de ces perles.

 

Yob - Clearing the Path to Ascend (2014)

Raton : J'ai déjà exprimé mon amour pour Yob dans une chronique à la gloire de leur dernier album, mais si je ne devais retenir qu'un disque du groupe, voire qu'un seul album de musique lourde des dix dernières années, ce serait sans hésiter "Clearing the Path to Ascend". Il s'agit de l'album qui a amorcé mon amour des musiques lourdes, des tempêtes mises en musique et qui m'a fait comprendre que même si le son était pesant et la démarche brutale, il était possible de figurer l'élégance au milieu du chaos, la sérénité dans un écrin de distorsion.

Yob a quelque chose du colosse et cet album l'exprime dans tout son mysticisme, sa brume toxique et ses vapeurs de fin du monde. J'associe systématiquement Yob à la transcendance tant leur musique évoque des entités intangibles et tant leurs prestations live se rapprochent davantage de la transe psychédélique que du simple concert.

 

Uncle Acid & The Deadbeats - Bloodlust (2011)

Di Sab : J’ai toujours eu une affection particulière pour les deux premiers couplets de Dirty Woman de Black Sabbath. On y trouve un récit touchant des errances d’un loner à la recherche d’amour dans des bas-fonds d’une ville anglaise qui n’ont pas dû beaucoup changer depuis Dickens. Et c’est dans un bas-fond comparable qu’on imagine l’émergence d’Uncle Acid.

A une époque où Internet révolutionnait les modes de consommation, Kevin Starr se dissimulait et sort un très beau Vol 1. Aucune info sur qui se cache derrière ce pseudonyme, aucune façon de les contacter, juste des cassettes vendues à la main puis des LPs pressés au compte-goutte par Rise Above. L’histoire est belle, la musique de qualité. Enregistré en analogique, blindé de samples, illustré par des vidéos clip version bobine super 8, le heavy rock iommique d’Uncle Acid and the Deadbeats est criant de sincérité. Même si le groupe a réellement explosé après la tournée avec Black Sabbath faisant suite à la sortie de Mind Control, c’est dans Bloodlust qu’on retrouve les meilleures pièces du groupe : Withered Hand of Evil, Ritual Knife, 13 Candles. Kevin Starr connait la recette et a très bien compris que pour sortir un bon album de ce genre il faut trois choses : ne pas s’éterniser, aller directement au cœur des choses et emmener tout le monde avec soi.

Lancer l’écoute de Bloodlust c’est aller systématique au terme de l’album. Et c’est peut-être le plus beau compliment qu’on peut lui faire.  

 

Elder - Dead Roots Stirring (2011)

Raton : Je resterai toujours surpris de voir qu'un groupe qui a autant marqué sa scène avec un album (car en 2011, il faut avouer qu'Elder a tout renversé et ce n'est ni Belzebong, ni Black Pyramid, ni même Boris qui ont pu les en empêcher) a décidé de quitter cette dernière aussi sec. Car "Dead Roots Stirring" marque le dernier effort du groupe dans la scène metal : "Lore" 4 ans plus tard part explorer des terrains plus psychédéliques aux accents zeppeliniens certains, puis "Reflections of a Floating World" en 2017, confirme la tendance en assumant tant le côté poussiéreux que l'approche progressive.

Pourtant, c'est toujours à "Dead Roots Stirring" que je reviens. Ses accents telluriques, sa force d'évocation et ses tricotages psychédéliques restent pour moi ce qu'il se fait de mieux dans le style. L'album concentre déjà tout ce qui fait la force du groupe : une capacité phénoménale à allier lourdeur et musicalité, un son imposant et monumental mais qui ne se perd jamais dans le démonstratif (à part dans leur dernier EP très dispensable ?) et une science aiguë du riff.
Puis, franchement les lignes de chant du titre éponyme... c'est pas une des meilleures choses qui soit arrivée au genre ces dix dernières années ?

 

Triptykon - Eparistera Daimones (2010)

Circé : Il y a des artistes pionniers dont seules les premières œuvres ont eu un véritable impact sur un style de musique, une scène. Des artistes qui se sont arrêtés, ou qui continuent tant bien que mal leur bonhomme de chemin en faisant peut être de la qualité, mais de la qualité qu'on n'ose pas élever à la hauteur de leurs œuvres « cultes ». Et il y a Tom G. Warrior. Une carrière multi-facette, qui a pris divers noms au fil des années mais dont la musique semble étrangement rester intemporelle. D'un Black Metal primitif (ou « proto-black », à votre convenance) à un doom/black (blackened doom ?) écrasant en passant par des albums expérimentaux teintés d'influences électro, goth ou même heavy, on peut difficilement trouver une œuvre aussi riche. Il semblerait peut-être innaproprié de comparer ce premier album de Triptykon aux premiers méfaits de Hellhammer... Pourtant, il y a cette même force ténébreuse, cette même passion, la douleur et la rage.

Tout ce blabla pour justifier la place d'Eparistera Daimones ici, avec sa magnifique pochette signée H.R. Giger, indissociable de la musique. L'album continue là où Celtic Frost s'était arrêté avec Monotheist : lent, colossal, un son massif mais loin d'être « propre », et toujours cette voix semblant traîner derrière elle tous les enfers. Triptykon s'ancre dans le Doom encore plus que les projets précédents de sa tête pensante avec une intensité qui se retrouve difficilement autre part. L'opus suivant et dernier en date, Melana Chasmata, aurait tout aussi bien pu figurer dans ce top. Il fallait choisir et j'ai pour ma part une relation plus personnelle avec Eparistera Daimones... Mais au delà de ça, c'est lui qui a défini le son du groupe, sans compter que sa sortie en 2010 tombe plutôt bien pour marquer le début d'un nouveau chapitre.

 

Messa - Feast for Water (2018)

Dolorès : Si les années 2010 ont vu se développer une abondance monstrueuse de groupes Doom (et styles affiliés) à la voix portée par une femme, tous n'ont pas fait l'unanimité dans ces nouveaux venus. Entre influences blues et jazz maladroites, sorcières à gogo sur fond de pentacles ou de sauge, et autres dames portant crânes, franges et cuir, les rangs ont rapidement grossi mais peu de projets se sont réellement ancrés.

Messa a su, en très peu de temps, se dévoiler et s'installer dans ce paysage et y marquer les esprits. Tous les esprits. Que ce soit en studio par un premier opus en 2016, par sa continuité maîtrisée et intrépide parue en 2018, Feast For Water, ou encore par les apparitions puissantes du groupe sur scène. S'élèvent tour à tour un chant éthéré mais magistral, des passages lourds et abyssaux et des rythmiques plus soutenues qui rappellent même le Black par moments. Les Italiens ont charmé la scène par leur charisme, leur univers et leur talent, et on espère les voir continuer leur ascension dans les années à venir.

 

Pallbearer - Sorrow and Extinction (2012)

Hugo : On évoque souvent l’idéal du « premier album ». Pour certains, c’est un défi à relever, après parfois plusieurs sorties de qualité en petits formats. D’autres, et Pallbearer en fait partie, se contentent de délivrer un premier disque remarquable, comme déjà parés à écrire leur nom dans la pierre. Allons donc droit au but : ce disque est fabuleux. Loin du tout monolithique, Sorrow and Extinction se révèle être tout à fait construit et intelligent. Le son globalement ample, mais en même temps éthéré, du disque, le rend très confortable. Comme un nuage pourpre, ponctuellement transpercé par des rayons lumineux qui sont tant de mélodies venant percuter l’auditeur frontalement, comme parfois plus en douceur, notamment avec ces nombreux interludes acoustiques et plus ambiants.

L’opus est ainsi fondamentalement beau, touchant, en partie grâce à ces nombreux riffs (guitare comme basse) élégants, majestueux, autant que larmoyants, venant percer ces larges murs de son. Un peu à la manière d’un Watching from a Distance, le registre est en quelque sorte onirique, céleste, mais aussi désespéré, comme là pour nous rappeler qu’il y a une certaine beauté dans la tristesse. En cinq titres, et pas un de plus, Pallbearer s’impose magistralement au sein de la scène Doom Metal moderne. Et il faut peu de choses pour s’en rendre compte, dès l’intro de « Foreigner », en fait.

 

The Ruins of Beverast - Exuvia (2017)

Circé : Oui, on pourrait débattre longuement de la place de cet album, de ce groupe, dans une sélection doom. Mais il y a bien écrit « et assimilés » dans le titre, non ? Et The Ruins of Beverast fait tellement partie de ces groupes hors norme, innovateurs, à la frontière des genres, que sa place dans une sélection Black Metal aurait également pu être questionnée.

Exuvia est loin d'être le premier essai des allemands mais certainement celui qui a le plus fait parler de lui. On a tous vu la pochette circuler lors de la sortie, entendu son nom se murmurer parmi nos proches ou dans les médias spécialisés. Trois ans plus tard, l'attention n'est toujours pas retombée et les prochaines sorties sont attendues au tournant. Et pour cause. Continuant son exploration de thématiques mystiques, The Ruins of Beverast propose une musique ritualiste à mille lieux de celle « à la mode » dans le Doom et le Black. Une pâte unique empruntant donc principalement à ces deux genres pour créer une sorte de transe chamanique permettant à l'auditeur de passer la barrière du réel pour un monde de chimères impalpables. Peu importe la longueur des compositions, elles sont une masse mouvante et fascinante de riffs, d'incantations ou de vocaux sombres, de rythmiques tantôt pesantes, tantôt tourbillonantes qui ne laissent à aucun moment l'attention décrocher. Et grâce à sa complexité, on ne se lasse pas de se le repasser – il y a tant à (re)découvrir. Si les albums précédents valent bien évidemment l'écoute, Exuvia sait les surpasser, apprendre de leur défauts pour devenir un chef-d’œuvre.

 

OM - Advaitic Songs (2012)

Dolorès : L'ajout, ou non, du dernier album en date de OM a soulevé de nombreuses questions au sein de la rédaction. Peut-on étiqueter cet album « Doom » ? Ambitieux, planant, inédit, oui. A la frontière entre Doom, Drone et musiques sacrées qui ont une part largement importante ici même. Du mantra aux références chrétiennes, un feeling enveloppant et chaud anime l'écoute d'Advaitic Songs. Les morceaux s'étirent sans ennuyer, qu'il s'agisse du tintement de tabla qui tourne en boucle dans une transe cotonneuse, des plages de violoncelle rond et grave, ou des passages réellement metal où la batterie, la guitare et la basse s'emballent.

Des instants qui restent finalement rares tant OM a décidé d'envoyer valser les acquis et les habitudes en proposant un album qui s'évade au loin, tant dans le temps que dans l'espace. Ses tons chauds auront marqué tant la référence devient immédiate dès qu'on a affaire à un projet planant et oriental ou à une pochette aux tons dorés et aux traits d'icône religieuse.

 

Bell Witch - Mirror Reaper (2017)

Raton : On ne va pas se mentir, avant la sortie de "Mirror Reaper", Bell Witch n'intéressait que les metalheads pointus voire un peu bizarres qui ont le courage (et l'abnégation) de s'enfiler des albums de funeral doom dépassant l'heure. Mais ça c'était avant qu'ils fassent l'objet d'un article sur Vice et d'une critique élogieuse sur Pitchfork (même si pour être tout à fait honnête, Pitchfork les a toujours encensés).

Il faut avouer qu'avec cette sortie, ils ont repoussé les limites. Composé en écho à la disparition de leur batteur Adrian Guerra, "Mirror Reaper" prolonge la proposition musicale de ses prédécesseurs. Adieu le découpage par pistes, et bienvenue à un morceau unique, long d'une heure et vingt-trois minutes. Bien que l'atmosphère soit évidemment funéraire, le groupe y insuffle aussi une énergie épique et parfois douce-amère qui permet à quelques rais de lumière de s'infiltrer dans ces interminables ténèbres. Ce sont aussi des passages qui finalement se rapprochent davantage du slowcore que du metal.
"Mirror Reaper" a enfin le mérite d'avoir été le premier album illustré par Mariusz Lewandowski avant qu'il soit courtisé par la moitié de la scène.

Une excellente proposition mais qui a sans doute souffert de sa grande médiatisation, trop vite proclamé comme album de l'année par une frange hipster de la scène, toute contente d'avoir trouvé un objet étrange et massif à exhiber aux autres (et je dis ça alors que j'écoute du post-metal, que je bois des IPA et que j'arbore la moustache).

 

Crypt Sermon - Ruins of Fading Light (2019)

Circé : Le revival heavy traditionnel qui a parcouru les années 2010 a évidemment permis à toute la frange heavy/doom et doom épique de profiter elle aussi du coup de projecteur. Anciennes comme nouvelles formations, nous avons eu droit à quelques vraies pépites. Et parmi celles-ci, c'est Crypt Sermon qui trône aujourd'hui dans ce bilan. Oui, il peut sembler hasardeux de placer ici un album sorti l'année dernière, qui plus est en fin d'année. Pourtant, j'ai peu de doutes qu'il perde sa place si l'on sortait un article similaire avec quelques années de recul : fédérateur et riche, il a été ma claque personnelle de 2019 et celle de beaucoup d'autres.

Ayant déjà fait parler d'eux avec Out of the Garden, les états-uniens proposent ici un album peut être moins immédiat, avec une voix qui a pu surprendre voire en rebuter quelques uns. Mais il contient au final tout ce qu'on attend d'un album du genre plus une touche personnelle. On retrouve toujours ces riffs mid-tempo imposants, en moins direct pour un rendu plus travaillé, des lignes de chant sachant souligner des ambiances sombres et solennelles comme des montées épiques... Mention spéciale à des morceaux comme « Key of Solomon » et « Christ is Dead », véritables hymnes addictifs dans la pure veine Candlemass. Si vous ne deviez écouter que deux morceaux, foncez sur ceux-ci. D'autre part, The Ruins of Fading Light marque par ses « interludes » instrumentaux. C'est typiquement ce que je zappe dans un album au bout de quelques écoutes... Mais pas ici ! Elles créent du liant, donnent une atmosphère générale à l'album et facilitent l'immersion dans le décor biblique que nous montre la pochette. Bref, un album à écouter et réécouter, rendant hommage à ses pères sans se contenter de les mimiquer ; que demander de plus ?

 

Jex Thoth - Blood Moon Rise (2013)

S.A.D.E. : L'une des grandes tendances dans le doom des années 2010 a été l'arrivée d'une flopée de groupes alliant la lenteur du genre au chant clair féminin pour des explorations lorgnant souvent du côté du rock psyché typé 70's. Et si plusieurs ont retenu l'attention, Jex Thoth est peut-être le plus emblématique. Mené par la mystérieuse Jessica "Jex" Thoth, le combo du Wisconsin nous a délivré en 2013 le sublime Blood Moon Rise, son second album. C'est en premier lieu la pochette qui m'a intrigué : pas de nom, pas de titre, simplement un dessin en noir et blanc mélangeant une esthétique romantique (la jeune femme endormie) et psychédélique (des fleurs, beaucoup). Et lorsqu'on se plonge dans l'album, l'immersion est immédiate et totale.

Le son des cordes est assez brumeux, lourd mais pas écrasant, comme à distance tout en vous entourant d'un cocon rassurant, et sur cette couche viennent se poser des claviers rétros mais pas tout à fait. Et puis, il y a la voix de Jex Thoth : je pourrais lister tous les adjectifs éculés du monde (envoûtante, ensorcelante, captivante, fascinante...), je n'aurais fait qu'effleurer la texture de son charme. C'est elle qui porte l'album vers des sommets, les instruments servant presque de socle pour le déploiement des vocaux de Jex. Même si Blood Moon Rise est rempli de qualités intrinsèques et purement musicales qui mériteraient d'être détaillées dans une chronique, je me permets, dans le cadre de ce bilan, une petite digression toute personnelle sur ma réception de l'oeuvre. Biberonné au metal extrême où la violence et la brutalité sont maîtres-mots, j'écoutais déjà du doom, mais son versant noir et balourd. Avec la découverte de Blood Moon Rise, j'ai appris de manière tout à fait inattendue que quelque chose de plus doux pouvait également me toucher. Si capital que soit l'album dans la grande lignée des musiques lentes, il l'est encore plus pour l'évolution de mes goûts musicaux propres : rarement un album m'aura ouvert les yeux (et les oreilles) sur un pan aussi large de sonorités que j'avais jusqu'alors tendance à dédaigner (à l'époque, c'était un peu du blast ou rien pour moi). Une raison supplémentaire pour que Blood Moon Rise trouve sa place dans cette sélection.

 

Electric Wizard - Black Masses (2010)

Di Sab : 2010. Le Doom bénéficie d’une exposition qu’il n’a jamais connue de toute son histoire depuis moins de 5 ans. 3 ans après avoir sorti un Witchcult Today un peu plus accessible et qui les a fait changer de dimension en termes de popularité, Electric Wizard revient avec ce Black Masses, qui, s’il n’a pas été accueilli de la meilleure des manières à sa sortie, reste un album important et les consacre, définitivement en tant que maîtres du genre et grands gagnants de ce revival.

Outre le fait qu’il m’accompagne depuis mon adolescence, je justifie l’inclusion de Black Masses ici, du fait qu’il est le dernier album de très haut niveau d’Electric Wizard. Bien qu’il ait toujours été décrit comme un prolongement de Witchcult Today (titres courts, une vibe stoner catchy qu’on retrouvait déjà dans l’effort précédent), il porte en lui cette incandescence qui faisait défaut à son prédécesseur grâce à une production, très bien définie, plus urgente, plus viscérale, plus tranchante. Enregistré en analogique, la voix d’Oborn est vraiment mise en avant. Le pas si bon chanteur accouche ici d’ailleurs de la meilleure performance de sa discographie. La rythmique, elle, sonne extrêmement organique. Mais c’est exactement dans cet équilibre hyper précaire entre un contenu à la fois heavy et catchy duquel se dégage cette ambiance mortifère et fumée si propre au Wizard qu’on accède à l’essence de Black Masses : un album brut, mal dégrossi, peu original mais qui donne à voir sa beauté dans ses imperfections.

 

40 Watt Sun - The Inside Room (2011)

Lien Rag : Long, lent et minimal ? Serait-ce du funeral doom ? Granuleux et aussi désespéré qu’une nuit noire ? Du sludge ? Que nenni, rien de tout cela ! Car à toute cette liste de superlatifs, on peut ajouter celui de « sublime » au sens premier du terme. Watching From A Distance de Warning aura déjà été une des grandes surprises Doom de la décennie précédente avant de splitter deux ans plus tard. 40 Watt Sun est son successeur avec quasiment le même line-up, pour livrer un album stylistiquement et émotionnellement similaire. Et tout aussi superbe.

D’une linéarité toujours égale et sans aller au-delà d’un tempo quasiment pachydermique, le doom metal très simple des Anglais pourrait sur la durée se révéler indigeste et ennuyeux. Et d’ailleurs, les pistes ne dénotent pas vraiment l’une de l’autre : il n’en est rien. Simple ne signifie pas simpliste ni même anecdotique. Patrick Walker a su donner une homogénéité confondante à son œuvre grâce à un jeu de guitare très saturé et épais certes, mais également suffisamment clair pour égrener des riffs aussi mélancoliques qu’aérés. Mélodique sans trop donner dans le lead, lourd mais pas écrasant, 40 Watt Sun sait jouer la nuance, dans une langueur toute british incroyablement désespérée. L’autre force du frontman reste son chant, unique dans le metal. Usant d’une prosodie qui pourra en surprendre plus d’un, cette voix claire part dans des écarts déchirants, loin, très loin, mais toujours dans le ton, sans aller se perdre dans un lyrisme caricatural.   

Grâce à son sens de la nuance et de l’entre-deux stylistique, The Inside Room saura conquérir tout amateur de doom. Pas besoin forcément d’un habillage extrême comme le funeral ou le black metal dépressif, des émotions aussi fortes peuvent s’écrire autrement.

 

Hangman's Chair - Banlieue Triste (2018)

Di Sab : Littéralement tout a été écrit sur Hangman’s Chair. Depuis Hope Dope Rope le groupe s’est un peu écarté de ses influences Down / Groove Metal qu’on retrouvait dans Leaving Paris pour proposer sa nouvelle mue : un doom mélodique et spleenétique au-dessus duquel plane l’ombre du grunge et en particulier de Layne Stanley.

Le tout est sublimé par une atmosphère hyper travaillée qui mêle pèle mêle la IIIème République, la France des bistrots de banlieue et de Rue Barbare et la froideur d’un dessous de pont de Paris intra-muros. Banlieue Triste est l’aboutissement de cette mutation et est probablement l’album que j’ai le plus écouté depuis sa sortie. Plus viscéral que ses prédécesseurs, le propos se fait plus sombre, plus glauque. Aux problèmes d’addiction succèdent les décès, les overdoses, le tout s’enchaîne dans la monotonie d’un trajet de RER en novembre.

Contenant à la fois des titres hyper percutants (Naive) ainsi que de plus grosses pièces plus contemplatives (Tired Eyes), les Franciliens réussissent tout ce qu’ils tentent sans problème : les interludes, les instrumentaux, l’intégration de samples, tout passe dans cet album qui sera difficile à dépasser. Vraie fierté nationale qui aurait eu l’occasion de s’internationaliser un peu plus avec le Roadburn, annulé comme tout le reste. La poisse colle aux basques, le talent aussi.

 

Candlemass - Psalms for the Dead (2012)

Raton : J'en entends déjà s'exclamer "Quoi ? Psalms for the Dead alors que la période Robert Lowe perd complètement l'essence du groupe ?". Sifflez tant que vous voulez, je suis là pour défendre corps et âme le 11e album de la discographie des Suédois. Je sais que d'autres s'indigneront "Quoi ? Choisir Psalms for the Dead alors que King of the Grey Islands et Death Magic Doom sont nettement au-dessus" et ils auront peut-être raison, mais ils ne sont pas sortie dans les années 2010 et je leur préfère malgré tout ce tubesque opus.

Car c'est bien ça qui caractérise l'album. Après deux écoutes, chaque morceau était déjà distinct dans mon esprit et chaque refrain est venu se coller dans ma mémoire (celui du morceau éponyme en tête). On y ressent tout le talent de composition de Leif Edling, la puissance vocale et les harmonies impeccables de Lowe ("The Killing of the Sun"), mais également les excellents soli de Lars Johansson (notamment sa performance sur "Dancing in the Temple of the Mad Queen Bee").
Je dois cependant avouer qu'à bien des moments, "Psalms for the Dead" sonne davantage comme un album de Solitude Aeturnus qu'un disque de Candlemass mais qu'importe tant que le résultat est probant.

 

Esoteric - Paragon of Dissonance (2011)

Sleap : J'aurais volontiers parlé du sublime To Reap Heavens Apart de Procession, mais il fallait qu’un digne représentant du Funeral Doom soit présent au sein de cette liste. J’ai longtemps hésité avec l’autre chef-d’œuvre Doom fufu de 2011 (The Book of Kings de Mournful Congregation) mais l’envoûtant et émotionnel Paragon of Dissonance synthétise si bien la carrière d’Esoteric qu’il aura ma légère préférence. Perpétuant la tradition du double album « 50 minutes / 50 minutes », la bande à Greg Chandler combine ici toutes les particularités de son style. À la frontière entre Doom Death et Funeral Doom, cet album parvient à coupler la folie psychédélique des premières sorties à la mélancolie caractérisée des deux efforts précédents, le tout enveloppé de la lourdeur pachydermique à laquelle nous a habitué le groupe. Mention spéciale aux magnifiques envolées d’Aberration/Disconsolate et d’Abandonment dont les leads mélodiques s‘enchevêtrent de la plus belle des manières. Alternant brillamment les pavés ultra massifs et les passages plus éthérés quasi-ambiants, Paragon of Dissonance démontre à nouveau l’impressionnant savoir-faire du combo de Birmingham.

De plus, le tout est une nouvelle fois servi par un travail du son exemplaire. En effet, en plus d’être leader et principal compositeur du groupe, Chandler est avant tout un des ingés son anglais les plus réputés du milieu (Cruciamentum, Indesinence, Murkrat, Pantheist, Grave Miasma, etc). Chargé de l’enregistrement mais aussi du mix et du mastering, il réalise encore un sans-faute. Ses vocaux abyssaux si typiques bénéficient d’une réverb’ parfaitement dosée. Tous les instruments sont bien équilibrés, et dieu sait que la tâche n’est pas aisée pour l’un des rares groupes de Funeral Doom à trois guitares (!), surtout avec l’armada de pédales et d’effets utilisés. Troisième album de leur « ère » Season of Mist – la meilleure période selon moi –, Paragon of Dissonance constitue le pic de la carrière des Anglais. Pratiquement 10 ans après sa sortie, c’est encore l’album que je conseillerais à tout aventurier désireux d’explorer les tréfonds de la musique d’Esoteric

 

Cough - Ritual Abuse (2010)

Di Sab : Electric Wizard était à l’origine, un groupe de death metal (connu sous le nom de Lord of Putrefaction que vous pouvez écouter ici). Pourtant, à l’inverse de Paradise Lost, ils n’ont que peu tenu compte de ces origines au moment de forger leur son doom. Si je les convoque ici, c’est parce qu’il me semble difficile de ne pas voir Cough comme une extension d’Electric Wizard, de la même manière qu’Electric Wizard est une extension de Sabbath. Cough a d’ailleurs été adoubé par Oborn qui a produit le dernier. Loin d’un simple rip off, on parle ici de se nourrir pour créer soi-même un contenu original. Et ce que Cough a trouvé pour enrichir le matériel de base du sorcier électrique, c’est le metal extrême. Le black au travers les hurlements de Parker Chandler et le sludge pour la crasse de la production.

Ces éléments s’incorporent à un riffing ultra classique où descente de gammes et descente d’organes se déroulent en parallèle pendant que David Cisco suit vocalement un chemin tracé par le Wizard. Il est probable que Ritual Abuse n’est pas l’album le plus original de cette liste mais il fait partie des plus sincères et des plus prenants. De Mind Collapse à Acid Witch on sent vraiment la volonté de nous transmettre un mal être et de retranscrire un enfermement mental. Un album hyper intense à ne pas écouter dans toutes les conditions et qui fait probablement partie de ce qui se fait de mieux dans la scène américaine où black et sludge flirtouillent pour notre plus grand malheur.

 

Samsara Blues Experiment - Long Distance Trip (2010)

Raton : La vitalité et le talent de la scène revival psyché / stoner allemande n'est plus à prouver (Kadavar, Colour Haze, My Sleeping Karma pour les plus connus, mais aussi Mother Engine, Heat ou Mount Hush) et je pense que Samsara Blues Experiment a beaucoup contribué à mettre cette scène en lumière (seuls Colour Haze et MSK étaient actifs à l'époque de "Long Distance Trip").

Et pour cause, sur leur premier album, les Berlinois proposent la fine fleur du psychédélisme désertique perdu entre l'hommage aux débuts des années 70 (Allman Brothers Band, Groundhogs et Grand Funk Railroad ne sont jamais loin) et l'ancrage ferme dans la scène stoner californienne. Là où beaucoup de groupes dans le même esprit (voire dans toute la scène) brodent des albums autour d'un titre marquant (on en connaît tou.te.s un paquet), "Long Distance Trip" ne tombe pas dans cet écueil et propose une heure consistante entre l'évident "Singata (Mystic Queen)", le puissant et onirique "For the Lost Souls" ou l'excellent acoustique "Wheel of Life".

Alors certes, Samsara Blues Experiment est limité dans son exercice de revival, mais à ce petit jeu il est bien possible que ce soit eux les rois.

 

Bongripper - Satan Worshipping Doom (2012)

Di Sab : En 2010, cela fait déjà plusieurs années que les membres de Bongripper infestent les caves de Chicago. Il y a chez eux, une quête vers l’essence des choses qui pourrait parler aux fans de minimalisme et de Marie Kondo. Un set, 2 titres. Un titre, 3 riffs, 20min. Un album intitulé Satan Worshipping Doom, une tracklist de 4 titres, Hail, Satan, Worship, Doom. Et là où Hippie killer, de par sa longueur apparaissait comme un peu trop ambitieux et se perdait, Hail Satan Worshipping Doom dit tout en 53min.

Rien de visqueux chez Bongripper, mais une façon toutefois très vivante d’aborder le son qui est tantôt rond (Hail), tantôt effilé (le dialogue de guitare sur Worship). Ecrasant de majesté voire processionnel, ces dimensions sont contrastées par des plans qu’on ne peut identifier que comme des agressions envers nos tympans et nos cages thoraciques. La batterie, véritable pouls malade de l’ensemble nous fait tanguer sur ce rafiot de distorsion.

Album de doom pour fans de musique extrêmes, Bongripper va chercher la majesté d’un death metal mid tempo, les blasts du black voire les breaks des chapelles plus modernes pour nous sortir ce Hail Satan Worshipping Doom qui n’est ni plus ni moins que l’opus instrumental de la décennie.

 

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