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jeudi 13 septembre 2018 - Prout

Mad Marx

Mathias Averty (Réalisateur)

Prout

Chroniqueur musiques du monde. Parfois Brutal Death / Black / Grind mais rien au dessous de 300BPM sinon c'est trop mou et je m'endors.

La sortie de la websérie post-apocalyptique, satirique et profondément engagée Mad Marx, va pointer le bout de son nez sur le web ce samedi 15 septembre. Avec une OST 100% Metal et des thèmes futuristes empruntant tant au Cyber Punk qu'à l'achronie Néo-médiévale, Horns Up ne doute pas que vous pourriez être nombreux à vouloir en savoir plus. Ainsi, nous invitons Mathias Averty, le réalisateur, afin de nous en dire plus sur le projet.
 

Salut Mathias et bienvenue dans les pages d’Horns Up. C’est une rencontre un peu particulière car contrairement à notre habitude ce n’est pas un musicien qu’on interview cette fois-ci mais un réalisateur d’œuvres audiovisuelles. A entretien particulier, forme d’interview particulière ; pour expliquer simplement au lecteur, je vais te poser en question une simple notion, et à toi de me dire le rapport qu'a Mad Marx et que tu as aussi plus personnellement avec cette idée. Si t’es ok, let’s go :


1. Label Prise Production

Label Prise est née d’une envie collective de faire des films DIY et punk avec un imaginaire très débridé, un certain goût pour la provoc, très peu de moyens et très peu de connaissances techniques académiques. Imaginez un groupe de blackened crust nantais qui cuve ses gueules de bois en regardant des films de Kenneth Anger et de Jodorowsky sur du Electric Wizard. C’est à peu près ça Label Prise (rires), du moins aux premières heures, maintenant nous sommes une petite asso rangée qui accueille même des stagiaires ! Mad Marx est notre principal projet, mais on va bientôt sortir un Vaudeville un peu trash qui s’appelle Madame Reçoit, on a aussi signé le très puritain clip de Paupiettes Steak Ter Ter il y a deux ans et un paquet de courts-métrages homo-érotiques que vous ne verrez que sur des sites de téléchargement russes bizarres comme : Albert et les nuit fauves et Red Warriors don’t Fear Bulgarian Lovers. On a aussi tourné un faux documentaire qui s’appelle la Gauche Profonde et qui suit deux chasseurs : Alain Moral et son fidèle Dédé, qui ont une manière bien à eux de remettre les nazis dans le droit chemin. Heureusement, on a perdu les rushs. 


2. Mad Marx

Dans Mad Marx, on a mélangé tout ce qu’on aimait : le cinéma de genre, notre envie de révolution et le Metal en général. Et il se trouve que les trois vont bien ensemble. On a donc choisi de raconter les aventures loufoques d’une jeune-femme qui sort de prison, découvre l’apocalypse et cherche sa soeur avec l’aide de Marx le Fou, un vieux révolutionnaire en fauteuil roulant qui l’aide à déjouer les pièges de ce monde absurde et dangereux. J’ai écrit les premières lignes de Mad Marx en écoutant Blut Aus Nord, Year of No Light et Menace Ruine en boucle. Des groupes incroyables qui t’envoient tout de suite dans des univers sombres et oniriques. Des mondes où tu te caches dans les ruines pendant que des monstres lents et gigantesques se déplacent dans la brume. Ca a été inspirant pour poser l’atmosphère générale de la série ! 
 

3. DIY

Le Do It Yourself est quelque chose qui nous est cher parce que nous n’avons pas fait d’école de cinéma ! Et c’est ce qui donne un aspect aussi brut et barré à la série. En fait Mad Marx a été notre propre école de cinéma. Une école où tu te bats contre les orties et les clous rouillés pour trouver un lieu de tournage cool ! On aime bien dire que le budget de Mad Marx est proche d’un SMIC. On n’a pas voulu faire de crowdfunding ni perdre du temps à remplir des papiers pour trouver des producteurs. On avait envie que Mad Marx soit fait avec le moins de moyens possibles et que l’investissement soit humain avant tout. Et ça a été le cas : près de 200 bénévoles ont bien voulu nous donner de leur temps. Le tournage a duré trois ans et c’était extrêment éprouvant, c’est comme si on avait voulu enregistrer un premier EP avec un orchestre symphonique. 
 

4. Anarchisme

Woua, vaste sujet, l’anarchisme est le mot le plus malmené du XXe siècle. Aujourd’hui il évoque à la fois le vieux prof de philo poussiéreux qui gatouille sur Léo Ferré à la fête de l’Huma et le dreadeux clochardisé qui fume des roulées en écoutant les Bérus (rires). Pas très exaltant pour les seigneurs de la mort ou les impératrices du chaos qui nous lisent hahaha. Pourtant, l’anarchisme a tout pour leur plaire. C’est une théorie comme quoi on peut s’organiser en communauté autogérée sans autorité. L’idée est ainsi de mieux répartir les biens, les richesses et le travail pour avoir une vie plus épanouissante et confortable que celle que nous propose la start up nation (au hasard). L’idée n’est donc pas de retourner vivre nu dans les bois, ni de se battre dans le chaos pour un bout de chaussure, c’est juste de se rendre compte du propre pouvoir et du savoir qu’on a entre individus au sein d’un groupe. Et qu’on n’a pas besoin de patrons millionnaires ni de politiciens démissionnaires pour fabriquer des trucs utiles, manger et régler nos problèmes de voisinage. C’est pas facile, ça demande un gros travail sur soi mais ça permet de questionner de manière passionnante le monde dans lequel on vit, c’est à la fois un idéal lointain et une démarche quotidienne. L’anarchisme a été mis en pratique pendant de (trop) courtes périodes dans l’histoire, notamment pendant la Commune de Paris, mais aussi en Catalogne en 36 par exemple. Ca a mal fini, pour le moment, mais à chaque fois, des avancées sociales très impressionnantes y ont été observées (temps de travail plus court et plus efficace, amélioration des conditions de vie, de la condition des femmes et des enfants). Je vous encourage à lire La Mémoire des Vaincus de Michel Ragon. C’est une grosse épopée qui retrace l’histoire belle et tragique des anarchistes européens tout au long du XXe siècle, trop en avance sur leur temps, toujours vaincus mais toujours idéalistes. L’idée de Mad Marx était donc de célébrer cette mémoire révolutionnaire dans une série dark et humoristique qui assume complètement son aspect propagandiste. C’est important d’assumer des idées fortes dans un monde qui nous encourage tous les jours à la passivité, au cynisme et au laisser aller. Il n’y a pas à rougir de s’élever contre la start up nation. 


5. Post-Apocalypse

On a choisi ce style parce qu’on en est presque tous fans chez Label Prise. Déjà parce qu’on aime la SF en général, et en plus parce que c’est un sous-genre particulièrement punk et sauvage. C’est un univers avec lequel on est à l’aise, ouvert à des dizaines de possibilités de détournements et de réinventions permanentes pour survivre. Et puis c’était une bonne excuse pour visiter des usines abandonnées, porter du cuir et attraper le tétanos !
 


(Mathias Averty)


6. Violence

Un mot intéressant. On remarquera qu’il revient sans arrêt pour dénigrer le cinéma de genre, le Metal, les luttes sociales et même les Vegans mon cher Julien (NDLR : le vrai prénom de votre hôte). Metalleux, militants et révolutionnaires sont victimes de la même intolérance, du même mépris de la part du mainstream et de la doxa. Quand on est gavé de télé réalité, de rappel à l’ordre et de bons sentiments prodigués par des vendeurs d’assurance, c’est dur de comprendre la beauté, voire la nécessité d’un black block, d’un corpse paint ou des vidéos de L214. Pourtant, ces choses qui dérangent existent pour une raison : refléter le(s) malaise(s) de la civilisation dans laquelle nous vivons et s’en affranchir. La violence dans l’art comme dans les luttes est un moyen de tirer les personnes hors de leur confort moderne aseptisé et de questionner leur vision du monde. Ca ne marche pas toujours, malheureusement, mais pour nous qui nous rencontrons dans ces lignes, la violence est un moyen de se confronter au réel, de grandir et de se métamorphoser car une fois que l’on a aperçu ce qu’il y avait derrière, elle ne nous effraie plus : nous voilà plus puissants et plus libres. Ce sera ma phrase Black Metal de l’après midi. 

Je pense que cette citation de Dom Helder résume très simplement la situation (rires) :  "Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue."


7. Nostalgie

Mad Marx est très amer. Derrière les blagues et l’humour absurde de la série, on se rend compte que Marx et Romane sont toujours mis en échec dans leurs aventures. Cette idée est venue naturellement dans le scénario, parce que tout ce qui a construit Mad Marx est nostalgique par essence, du Metal à l’anarchisme. Il y a aussi un côté très ado assumé dans la série. Je pense que c’est parce qu’on a voulu garder notre spontanéïté jusqu’au bout. 


(Gauche Profonde)


8. Cinéma de genre

La force du cinéma de genre, c’est d’exister malgré tout, quoiqu’il arrive. C’est une histoire de passion ! Chaque film de genre est une utopie qui se réalise sans argent ni soutien du grand public. Si on avait su que Mad Marx allait prendre trois ans de nos vies, on aurait peut-être reculé, mais cette série nous permettait d’exprimer et de vivre nos passions avec tellement de force que ça nous a aidés à tenir. Voilà, trois ans après on a découvert des dizaines de lieux d’Urbex, on a compris comment tenir une caméra, on a tenté une réalisation anarchiste et on a travaillé avec des dizaines de groupes supers avant d’être relayés et interviewés par tous les webzines qu’on aimait lire et, qui, en plus, aiment plutôt la série. Que demander de plus ? 


9. RABM

On a lancé le projet Mad Marx en 2015, une année où Alain Soral et Dieudonné triomphaient sur Youtube pendant que Peste Noire, Nokturnal Mortum et Baise Ma Hache connaissaient un gros regain de hype. On s’est dit que c’était trop triste de laisser le web et le Black Metal aux mains des fachos. Et que si ces gens-là avaient une audience, c’est que la gauche n’avait rien de sulfureux ni de rentre-dedans à proposer de l’autre côté. Ca nous a donné une sacrée claque pour se bouger, pour arrêter de se morfondre entre deux manifs ratées et l’envie de se réunir pour faire un film qui propose quelque chose de plus constructif ! Un des challenges était aussi d’explorer toute la force libertaire du Metal et en particulier du Black. Le Black Metal, c’est le rejet du monde moderne, de sa laideur et de sa médiocrité, c’est la fuite vers un ailleurs fantasmé où tout reste à construire, c’est la haine des élites et des dogmes, c’est la construction d’un “soi” plus fort, plus libre, plus indépendant, c’est la lutte contre ses démons intérieurs, c’est la nécessité de rester caché et “dangereux”. Assez Anar comme démarche, non ? N’en déplaise aux puristes, black metal et anarchisme sont tout à fait compatibles. Pour aller plus loin, je dirais même qu’un groupe de black metal dont le fantasme est de recouvrir la France de PMU plein de beaufs footeux et misogynes va avoir tendance à manquer de magie. Le Black Metal a-t-il besoin de laisser des KikooCharlesMartel88 ziguer dans des concerts pour rester méchant et sulfureux ? Je ne le pense pas non plus. Mais ce n’est que mon humble avis. 
Pour en revenir à nos moutons, on est donc extrêmement honorés d’avoir The Austrasian Goat dans la BO de la série, c’est un super one-man band français de Black Metal Anarchiste. On aime aussi le Hardcore hein, mais côté black, notre BO restera toujours RABM dans les saisons à venir. D’ailleurs on aimerait bien bosser avec Dawn Ray’d, Panopticon ou Iskra !
 


(Albert et les Nuits Fauves)


10. Promotion

Mad Marx sort le 15 septembre. On espère vraiment que les métalleux accrocheront. Parce que Mad Marx a aussi été fait pour eux, par de gros fans de Metal et de films de genre dans un esprit DIY et underground. Et si cette interview peut convaincre un fan de NSBM d’ouvrir un livre de Bakounine ou de se renseigner sur l’épopée de la Makhnovtchina, la grande armée anarchiste d’Ukraine, ce serait une sacrée victoire pour nous. On est sûrs qu’il y a un gros anar au coeur tendre qui se cache sous le polo Militant Zone du plus convaincu des FAF. Après tout : Adolf Hitler was a sensitive Man, chantait Anal Cunt (rires). Merci Horns Up !

Merci Mathias ! Vous pouvez retrouver le trailer de Max Marx ici-même :

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