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Album

25/10/16 - Dolorès

Wardruna

Runaljod - Ragnarok

LabelBy Norse
styleNeofolk Nordique
formatAlbum
paysNorvège
sortieoctobre 2016
La note de
Dolorès
10/10


Dolorès

Non.

En 2009, un projet obscur et étrange proposait un premier album, « Runaljod – gap var Ginnunga » qui a tout de suite plu aux amateurs de musiques ambiantes, nordiques, aux allures de rituel. J’ai moi-même été intriguée, bien avant d’apprécier réellement leur musique. Il a fallu attendre la sortie du second volet, « Runaljod – Yggdrasil » pour que le groupe, alors encore composé de Einar Selvik, Lindy Fay Hella, et de Gaahl qui n’avait pas encore quitté le navire, commence à se faire connaître. Premières dates à l’étranger, premières apparitions dans la bande-son de la série Vikings, et c’est une énorme exposition que connaît le groupe dans le monde entier.

Pourtant, si leur concept peut paraître attrayant et fascinant au premier abord, il n’est pas si simple à comprendre si l’on veut s’immerger le plus possible dans l’univers du groupe. Le projet d’Einar, fondateur et compositeur, était de créer sa propre interprétation musicale des 24 runes, qui constituent un ancien alphabet nordique qu’on appelle Futhark. On divise habituellement celui-ci en trois grandes familles de 8 runes, d’où le fait que Wardruna ait eu pour dessein de proposer une trilogie, trois albums qui fonctionnent ensemble, représentant ces runes (bien qu’on n’ait pas toujours 8 titres par album). Ces runes ne sont pas de simples lettres, elles sont aussi porteuses d’une symbolique forte. A partir de ce qu’elles évoquent, Einar a composé ces titres, joués par des instruments anciens (percussions, différents instruments à cordes, la lyre norvégienne appelée kraviklyra, ou un genre de nyckelharpa nordique qu’ils nomment taglharpe, ainsi que des cornes animales ou végétales), les textes étant chantés en vieux norrois ou en norvégien.

Si le premier album était très ambiant et difficile d’accès par sa lenteur et sa redondance, le second était beaucoup plus rentre-dedans, soutenu par des rythmes plus rapides ou marqués, et des mélodies entêtantes. « Runaljod – Ragnarok » ferme assez logiquement la boucle (allusion à la fin du monde dans la mythologie nordique), en proposant un troisième album qui est à la fois une continuité et une synthèse des deux précédents.

Difficile de ne pas être immédiatement happé par l’ouverture sur « Tyr », comme un appel au soulèvement guerrier, interpellant l’auditeur dès le premier morceau, pour la suite de l’album. S’il est très intense dans sa rythmique simple aux temps bien marqués, on y retrouve tous les éléments habituels de Wardruna, sans grande innovation. « UruR » ne dérangera pas non plus les fans de la première heure, par son aspect complètement primitif et bestial, illustrant plus concrètement son titre cette fois par l’utilisation de grognements (« Uruz » étant l’auroch, un bovidé aujourd’hui disparu, domestiqué par une partie des Vikings parmi d'autres peuples européens et extra-européens).

Alors qu’ « Yggdrasil » m’avait marquée pour l’inclusion plus fréquente du chant féminin (« Solringen », « Sowelu »), son heure de gloire se retrouve ici sur « Raido » qui donne la part belle à la voix de Lindy Fay Hella sur un crescendo de cinq minutes. « Raido » est à écouter impérativement au moins une fois avec le clip vidéo sous les yeux, représentant à merveille ce qui n’était pourtant pas si simple que ce qu’on pourrait penser. Autant Wardruna choisit l’interprétation musicale de concepts plutôt abstraits, subjective et assumée, autant la représentation visuelle est plus complexe, mais les images sont captivantes, d’une qualité incroyable, et retranscrivent aussi bien les partis pris musicaux que le concept même de « Raido », autour de la chevauchée.

Avant d’évoquer les nouveautés de cet album, il faut noter que plusieurs passages sonnent étrangement proches de parties déjà composées sur les opus précédents. L’impression est loin d’être omniprésente, mais j’ai été surprise lors de la première écoute. « Mannar – Grivande » m’a donné l’impression d’être une introduction qui allait se transformer en « Gibu », de l’album précédent, à cause d’un parallèle qu’on peut faire entre les deux mélodies. C’est un exemple, mais certains chœurs font également écho à ceux qu’on a pu entendre sur les précédents albums, ou encore la rythmique d’ « Isa » et de « Runaljod » à rapprocher de certaines du premier album. En réécoutant en détail, c’est loin d’être complètement copié/collé, mais reste à savoir s’il s’agit de l’avis individuel d’une chroniqueuse un peu trop fan ou de clins-d ’œil assumés de la part d’Einar.

Qu’est-ce qui change alors par rapport au Wardruna qu’on connaissait ? Bien sûr, l’absence de Gaahl donne une autre tournure aux titres. Bien qu’ils soient composés par Einar depuis le début, on sent qu’ils ont subi des adaptations pour continuer d’être aussi intenses en utilisant d’autres méthodes. Plus de chant grave et solennel, parfois à la limite du chant diphonique, juste Einar et Lindy Fay Hella aux parties vocales chargées d’émotion… Mais ils ne sont pas seuls pour autant.

Beaucoup ont dû être surpris d’entendre des chœurs d’enfants sur le premier titre dévoilé, « Odal », ce dernier étant également le plus innovant sur tous les points, par rapport à la discographie du groupe. Il a un feeling à part, complètement inédit. Quelque chose de serein s’en dégage, évoluant tranquillement mais en évoquant bien plus l’harmonie, et la lumière, que tout ce que Wardruna a pu proposer auparavant. Cela fait référence à la rune, aussi nommée Ōþalan, celle de l’héritage spirituel, de la sagesse, du foyer, reliée à la famille.

On retrouve ces mêmes chœurs sur le titre suivant, « Wunjo », plus lié au concept de joie, de bonheur. Ces deux pièces sont d’autant plus touchantes que ces interprétations sont réalisées par les enfants d’Einar, accompagnés de la chorale de Skarvebarna. La puissance qui en ressort en fait indéniablement deux de mes titres favoris de ce troisième album, « Odal » pour son cocon serein et son évocation de la famille plus que sincère et réaliste, « Wunjo » pour ses subtilités mélodiques et son ambiance à la fois pesante et festive. Ils amènent la dernière montée en puissance qui clôture la trilogie, un enchaînement de trois titres, les deux déjà cités, suivis de « Runaljod ». Ce dernier titre remonte tout le chemin parcouru jusqu’à la source, un sombre rituel intense et mystérieux, du pur Wardruna, comme synthèse finale de cette interprétation musicale en trois parties qui dure depuis quelques années.

Avec « Ragnarok », la boucle est bouclée, sans regret aucun. J’attendais des membres de Wardruna d’être fidèles à eux-mêmes pour nous donner de quoi nous rassasier et terminer l’aventure en beauté. Car oui, j’avais cru comprendre que le projet s’arrêterait assez logiquement après la sortie du troisième volet. Malgré cela, le 21 octobre, jour de la sortie de « Ragnarok », Einar a communiqué sur la page officielle du groupe que ce n’était en quelque sorte qu’une page qui se ferme, mais que ce n’était encore que le début. On suppose, de toute manière, qu’Einar continuera à composer ou prêter ses titres à la série Vikings tant qu’elle sera diffusée, que son projet Skuggsjá avec Ivar Bjørnson d’Enslaved n’était pas qu’un one-shot, et que lui-même a dû se rendre compte qu’il y avait encore tant à exploiter et proposer dans un univers musical encore peu développé. On peut sans doute lui faire confiance.


1.Tyr
2. UruR
3. Isa
4. MannaR - Drivande
5. MannaR - Liv
6. Raido
7. Pertho
8. Odal
9. Wunjo
10. Runaljod

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