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De l'art de critiquer le Folk Metal sans utiliser le mot « pouet-pouet »

mardi 17 février 2015 - Dolorès
Dolorès

Non.

Ceux qui me connaissent bien savent que je hais viscéralement 95% des groupes qui collent aux étiquettes « Folk Metal » et « Pagan Metal ». A l'inverse, je suis très friande des groupes plutôt « Black Pagan » ou « Black Folklorique par très légère touche ». J'expliquerai plus tard pourquoi, et notamment qu'est-ce qui me permet de bien différencier ces deux directions bien distinctes selon moi.
Je tenterai donc à travers cet article, d'exposer mon point de vue sur le style musical, histoire de répondre une bonne fois pour toutes à la fameuse question : pourquoi est-ce que je hais le Folk Metal ? A noter que je ne suis pas une spécialiste du genre, ni de la culture celtique (dont je vais beaucoup prendre l'exemple), et qu'il y a toujours des exceptions à tout.

Mais tout d'abord, qu'entend-on par Folk Metal ?
En Français, on serait tenté de traduire par « Metal Folklorique ». Premier souci : parle-t-on de groupe lié à un ou plusieurs folklores ? L'idée n'est pas de répondre à cette question, mais de mettre en évidence que si le Folk Metal semble être une étiquette assez précise qu'on peut balancer à peine quelques secondes après le début d'un morceau qu'on a jamais entendu de notre vie... Il est en vérité assez fourre-tout. On y trouve autant l'histoire des Celtes, des Vikings, que le folklore plus lointain comme peut le proposer Tengger Cavalry en Chine.

Folklore pour moi ne va pas sans la notion d'authenticité : comment créer du Folk Metal sans être obligé de se fixer des limites, comment proposer quelque chose de vrai autrement qu'en reprenant uniquement des textes et des mélodies qui existent déjà pour définir tel ou tel folklore ? Nombreux sont les groupes à reprendre des airs traditionnels ancestraux, ou créés de toute pièce au XIXème siècle... Le XIXème étant, rappelons-le, une période marquée dans de nombreux pays par un regain d'intérêt pour le passé lié à la culture d'un pays, un genre de Nationalisme fantasmé et romantique. En France, cela se voit notamment par une celtomanie énorme, où on tente de tout attribuer aux Celtes (ou Gaulois, en l'occurrence), où on collectionne, et surtout où on tente de copier ce qui est considéré comme le passé français dans ses heures les plus mystérieuses et par conséquent, les plus fascinantes, pour un peuple qui ne perd jamais un goût prononcé pour les contes et les légendes. Premier point : n'oubliez pas que c'était il y a deux siècles. On en a appris des choses depuis...

On me dira que la musique compte plus que l'étiquette qu'on y colle, bien sûr. Je suis tout à fait pour cette idée, le meilleur exemple selon moi étant de pouvoir écouter du NSBM car on laisse le message de côté et on ne se préoccupe que de la partie sonore. La chose est différente ici, tout simplement car c'est un des rares genres de Metal qui puise son influence dans un autre style, déjà existant, ancien, identifiable, stabilisé. Le Folk Metal n'est pas un style créé de toute pièce, mais toujours dans la volonté de mêler deux styles existants chacun de leur côté, de les rassembler. Il ne peut pas décemment exister sans prendre la partie folklorique à fond : rappeler un passé, des traditions, un savoir qui perdure depuis parfois très longtemps. Cette part a un rôle pour la mémoire en quelques sortes, donc je pense qu'on peut comprendre que ça emmerde complètement des gens qu'on prenne "leur patrimoine" et qu'on le déchire dans tous les sens pour en faire n'importe quoi, surtout sous un nom qui n'a plus aucun sens.
La culture celtique (si on prend l'exemple le plus utilisé dans le Folk français), son folklore, est finalement très mal connu, très souvent interprété de manière fantaisiste : on le prend et on le modifie à sa guise. Que restera-t-il de celui-ci, si dans 100 ans on apprend à nos gosses que la définition de « païen » c'est de se balader en peau de bête et en kilt en buvant de la Kro dans une corne à boire devant un concert d'Amon Amarth ? Peut-on m'expliquer, honnêtement, quelle gloire il y a à se nommer païen, un terme qui englobe sans distinction tous les polythéistes sans même s'attarder sur leurs spécificités, terme qui n'a perduré que grâce au christianisme, religion tant haïe des « néo-païens » de notre siècle ?
Le problème majeur de cette communauté reste que les amateurs de ces musiques, en majorité, n'y connaissent rien. Parlez de Vikings, de Celtes. Qui va vous donner des dates, des événements, leur manière de vivre, qui ira consulter des bouquins sérieux qui en parlent ?
Ce n'est pas compliqué d'inventer l'histoire, d'inventer une culture. On peut tous le faire. Mais c'est encore plus facile quand c'est un secteur méconnu. Plus facile de faire gober des sottises sur les menhirs, les peuples celtes ou leurs pratiques cultuelles quand on n'y connaît rien. Peut-on vraiment parler de Folk Metal ou de Pagan Metal quand un groupe trouve juste ça « stylé » et ne se renseigne pas un minimum ? Quand il y a derrière, des historiens, des archéologues, des passionnés, des croyants... Est-ce que ce n'est pas un peu leur cracher à la gueule ?
L'idée n'est pas de sur-intellectualiser une musique, ni de volontairement chercher un raisonnement tiré par les cheveux, mais simplement de rendre compte que ce qui n'est pas évident pour certains, l'est pour d'autres.

Bien sûr, il y a toujours de la réinterprétation. Mais quand on croit au « tant que je n'ai pas de preuve, je n'en parle pas » ou « si je ne sais pas, je me tais également », il y a de quoi sauter au plafond.
Puis reste le statut complètement anachronique du style, qui dépasse de très loin la réinterprétation. Peut-on parler d'authenticité lorsqu'on tente de mêler des textes qui parlent des premiers peuples celtes (Age du Fer) ou premiers mythes écrits celtes (Moyen-Age), et l'utilisation de cornemuses modernes ? Je serais tentée d'appeler ça du foutage de gueule.
A l'inverse, des instruments typiquement « gaulois » tels que le Carnyx, se font très rares dans les formations Folk françaises. Ne serait-ce pas pourtant une manière de se rapprocher de l'authenticité d'une telle musique ? A défaut d'avoir les notes, les idées, commencer par le bon instrument serait assez valorisant. Il est ironique de noter qu'un groupe comme Peste Noire utilise le Carnyx et est pourtant très loin de coller à l'étiquette Folk Metal de joyeux hommes en peau de bête avec leur flûte et leur hydromel.

Pour se recentrer sur le sujet, n'oublions pas que par la notion de Folklore, on englobe également les légendes et les croyances. Je suppose qu'il devient tout à fait idiot de vouloir absolument opérer une distinction entre Folk Metal et Pagan Metal selon l'idée courante qui serait que le Pagan Metal est un genre proche du Folk Metal, mais s'appuyant sur des textes liés aux croyances païennes (ou un sous-genre dans un sous-genre). Attention, quand je parle de croyances je ne parle pas que du panthéon gaulois ou celte (ou autre, je prends principalement cet exemple), mais aussi de la conception de l'esprit, de la mort, du cycle de la vie.
A première vue, la seule différence que j'y vois est que dans les morceaux, il semblerait que le Folk Metal ait une connotation festive que le Pagan Metal n'a pas, cette idée d'un Metal rythmé et joyeux... Difficile de se défaire de cette image que tout le monde a du genre, et pourtant on ne voit pas bien le rapport précis entre folklore et joie de vivre. Là, pour moi le terme est déjà mal choisi, et dénaturé.

Et c'est justement cette idée qui me gène. Parler de folklore ou de paganisme ne m'évoque aucunement ce que tentent de véhiculer la majorité des groupes de Folk & Pagan Metal.
Je veux bien croire que Folklore soit donc un terme qui regroupe un nombre infini d'idées et que chaque groupe puisse choisir de mettre en avant ce qui lui fait plaisir. Mais parler des croyances païennes, c'est tout de suite un peu plus délicat. Je ne m'imagine pas un groupe, même hors-Metal, évoquer ce thème sans garder une figure solennelle, l'aspect de « transe » qui dépasse ce qui concerne la simple vie humaine. Même en traduisant les temps de fête des croyances païennes, il y a une certaine volonté à garder dans toute l'entreprise : celle de tout faire pour éviter de décrédibiliser la chose.

Voilà pourquoi nombreux sont les groupes hors-Metal à correspondre à cette idée (en vrac Wardruna, The Moon And The Nightspirit, Loreena McKennitt ou même Omnia qui s'éparpille mais dont le message reste là, et fort, ainsi que les premiers Faun qui gardent tout cet aspect authentique, solennel même dans les titres plus festifs pour certains). Des groupes qui savent exploiter avec justesse et respect des messages forts, se contentant de partager un savoir ancien ou de faire perdurer une tradition, sans simplement s'approprier une esthétique, un univers et n'en garder que la couche superficielle. En y songeant quelques secondes, que peut-on réellement reprocher à Loreena McKennitt ? Elle a beau mêler les styles et les cultures, il y a toujours cette impression de respect qui traverse les titres, en gardant les spécificités de chaque chose qu'elle emprunte.

Excusez-moi mais, à l'inverse, « A Rose For Epona » d'Eluveitie n'a rien de crédible. C'est, selon moi, uniquement de la Pop Rock aux échos celtiques aussi commerciaux que Nolwenn Leroy.

Mais à l'inverse, si Omnia se permet de créer un titre aux mélodies presque Pop en choisissant une référence à un folklore dans le large panel que le groupe se permet d'utiliser, cela me gênera moins. Pourquoi ? Le groupe n'est pas à mi-chemin entre deux styles qu'il ne connaît pas très bien. Ce qui me gène chez Eluveitie (ou d'autres groupes, il est simplement assez parlant d'utiliser cet exemple et on voit directement de quoi je parle, ainsi que quels autres groupes j'englobe), c'est cette demi-mesure. Ma vision est qu'il faut choisir le calme ou la tempête. Choisir d'être hors-Metal (comme le fait très bien Wardruna alors que ses membres sont liés à la scène Metal) ou de commencer les choses sérieuses, et choisir des compositions Metal mais en y allant sincèrement.
C'est également pourquoi une outro d'Eluveitie, « Epilogue » ne me pose aucun souci cette fois : il y a cette notion de partage du passé, et cette simplicité de composition sans aucun instrument électrique. Instant-je-raconte-ma-vie : j'ai passé mon enfance à baigner dans la « musique celtique », et aujourd'hui une simple mélodie du type à la cornemuse, au violon, à la harpe ou ce que vous voulez me donne des frissons en moins d'une demi-seconde. Nombreux sont les groupes hors-Metal à se cantonner à cela également, ne pas trop s'aventurer vers des approximations qui compromettraient les racines. Un exemple, peut-être exagéré mais parlant : personne n'oserait parler de Revival Death pour un groupe qui propose des morceaux qui n'ont rien à voir avec les racines dont il parle. Quand le genre lui-même est une référence, il me semble assez fou de vouloir la piétiner. Contrairement à un grand nombre de groupes de Folk Metal qui tentent de réinterpréter de la musique folklorique en s'essayant en même temps à la composition de titres de Metal. Trop d'approximations, trop d'incohérence.

Quitte à choisir la tempête, amusez-vous du côté guerrier, ancestral, imposant, auquel font allusion le folklore et les croyances païennes. Voilà pourquoi me plaisent des groupes comme Aes Dana, Heol Telwen, Àrsaidh (sa continuité renommée Saor par contre, tombe presque du côté de la demi-mesure du Folk Metal dont j'ai parlé), Gallowbraid, Neige Et Noirceur ou pour aller encore plus loin, Negură Bunget, Darkestrah, Nokturnal Mortum, Drudkh...
Mais c'est vraiment pousser le raisonnement à l'extrême, dans tous les sens du terme.
Reprenons Heol Telwen. C'est ravageur, ça s'énerve, ça traduit bien la frénésie. Si on est toujours dans cette idée de retranscrire ce qu'évoque la musique folklorique, dans un registre Metal (maîtrisé dans sa structure, au fondement déjà), alors n'oublions pas que la musique folklorique dans ses instants les plus guerriers et majestueux se dote de nombreuses percussions, de chants puissants. Les célèbres Pipe Bands ou Bagadoù par exemple, proposent, certes, quelques mélodies, mais sont également soutenus par des percussions omniprésentes et de fortes sonorités martiales. Avec l'exemple d'un groupe hors-Metal comme Albannach, si on désirait le transposer au registre Metal, il ressemblerait sans doute plus à Heol Telwen, au premier Borknagar qu'à un quelconque groupe à deux riffs qui se dote d'une chanteuse bien coiffée et maquillée, sur fond de violon prévisible et cliché. Où est la furie ? Où est le respect des ancêtres, la force qu'ils communiquent aux mortels ?
Les Pipe Bands & Albannach doivent bien se marrer en écoutant cela. Quoi que, voir un Drum Major se marrer doit relever du miracle.

Negură Bunget, parlons-en. J'en suis la première embêtée mais en studio, le groupe m'ennuie à un point assez élevé. Malgré tout, si j'ai une certaine affection pour ce groupe et un grand respect, c'est qu'ils savent garder ce qu'il faut, où il faut, sans en faire des tonnes. Je n'ai pas encore parlé non plus de Primordial mais, merde. Qui mieux qu'eux réussit à parler de folklore, d'histoire, de légendes, sans utiliser à aucun moment des instruments complètement à l'opposé du concept ? C'est bien une des raisons qui fait qu'on peut adorer ce groupe, particulièrement. Comme quoi, on peut juste choisir de voir la musique sous un autre angle, lorsque les situations s'y prêtent.

Je n'ai pas la prétention de vouloir démontrer que j'ai raison, ni de vouloir convaincre qui que ce soit. Mais si cela peut permettre à certains de réfléchir autour de la question, de se renseigner un peu sur la réalité des choses, s'ils disent vraiment apprécier l'univers décrit dans ce qu'ils écoutent. Et surtout de comprendre qu'une musique peut être plus que du contenu sonore, dans certaines circonstances.

Voilà.
Faites du Folk Metal et du Pagan Metal si cela vous plaît. Mais honorez leurs racines, soyez utiles. Utiliser une identité comme argument de vente, ou pour la gâcher (sans s'en rendre compte, la plupart du temps) est vraiment la pire chose que vous pouvez faire pour, dans un premier temps vous décrédibiliser, dans un second temps noircir un ensemble d'éléments qui peuvent avoir une énorme importance affective pour un grand nombre de personnes. Si vous ne le faites pas, changez d'étiquette et appelez ça de la New Fantasy Metal ou que sais-je. Simple notion de respect.

En résumé : Primordial featuring Loreena McKennitt pourrait être la chose la plus incroyable qui puisse arriver au style.