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dimanche 3 mai 2026

Le «  vrai » Venom a sorti son album : « La voix de Cronos, c'est ce que veulent les fans »

Stuart "Rage" Dixon

Malice

L'autre belge de la rédac'. Passé par Spirit of Metal et Shoot Me Again.

Venom en 2026, c'est un sacré micmac. Bref résumé : depuis 2002, Conrad "Cronos" Lant est le seul membre d'origine restant du trio qu'il formait avec Anthony "Abaddon" Bray et Jeffrey "Mantas" Dunn - le Venom historique de Welcome To Hell, Black Metal, At War With Satan... Bref : ce que pas mal de fans considèrent encore comme le seul Venom digne de ce nom. Après une drôle de parenthèse sans Cronos mais avec Tony "Demolition Man" Dolan au chant et à la basse, qui n'a jamais vraiment convaincu, Cronos revenait en 1995 mais Abaddon (en 1999) puis Bray (en 2002) quittaient le groupe. 

Depuis 2009, le line-up du Venom de Cronos (considéré comme le plus légitime du lot, donc) n'a plus bougé : Rage, notre interlocuteur lors de cette interview, est à la guitaresdepuis 2007, Dante arrivait à la batterie en 2009. Un trio qui a sorti quelques albums  convaincants, dont un assez bon From The Very Depths (2015) et, ce 1er mai, Into Oblivion (dont je parlerai plus en détail dans une rubrique à venir sur Horns Up).

Mais en parallèle, Abaddon et Mantas ont eux aussi lancé "leur" Venom, à savoir Venom Inc, formé en 2015 après un concert au Keep It True en compagnie de Tony Dolan. Un projet bancal, par moments convaincant en live mais franchement médiocre sur album... et qu'ont quitté Abaddon, puis Mantas en 2018 et 2024, laissant "Demolition Man" seul au sein de ce qui s'apparente un peu à un tribute-band. Imaginez que Blaze Bailey ait son propre groupe appelé Iron Maiden Inc. Et l'histoire ne s'arrête pas là : en avril dernier, encore une fois lors du Keep It True (qui, à côté de son lot de superbes moments, fait aussi un peu son beurre sur ce genre d'événements un poil mercantiles, il faut le dire), Abaddon et Mantas... se retrouvaient sur scène pour jouer Welcome To Hell en intégralité entourés de guests. Un concert très médiocre, qui a visiblement assez convaincu les nostalgiques pour que le duo prenne la route pour une tournée Abaddon & Mantas present Welcome To Hell. Il y a donc en ce moment trois Venom. Mais pour ma part, je me refuse à rentrer dans ce petit jeu : Cronos, c'est Venom. J'ai donc saisi l'opportunité d'interviewer Stuart "Rage" Dixon pour discuter de Into Oblivion et, inévitablement, de tout ce joyeux foutoir ! 

***

Bonjour Rage. Le nouvel album de Venom sort ce 1er mai : comment le sens-tu ?

Stuart "Rage" Dixon : Je pense que c'est le meilleur album que nous ayons sorti avec ce line-up. Bien sûr, il en a pris, du temps, pour sortir... Tout d'abord, nous avions commencé à l'enregistrer durant le COVID, ce qui limitait nos possibilités de nous réunir pour travailler dessus. Et quand les choses sont revenues à la normale, nous avons privilégié les concerts et festivals après avoir « raté » un an et demi.

Il y a aussi eu un énorme problème durant l'enregistrement. Les parties de hi-hat (charleston) de la batterie étaient parasitées par un craquement et nous avons dû tout reprendre à zéro. Ça nous a permis de rajouter quelques morceaux et de retravailler quelques parties. Après 17 ans ensemble, on prend parfois un peu moins le temps, tout se fait automatiquement. D'ailleurs, une fois qu'on a enfin pu s'y mettre, tout a été très vite. Mais cette fois, nous avons eu le temps de travailler des choses très différentes, un peu plus « proggy », comme sur un morceau appelé Smoke qui est très différent de ce que Venom fait d'habitude... Il y a des choses très techniques. Le morceau « Dogs of War » a même un petit aspect industriel à la Ministry. Il y a un peu de tout et bien sûr, il y a aussi les morceaux à la Venom comme « Lay Down Your Soul » ou « Kicked out of Hell ». Sur certains titres, il y a un peu plus de travail avec des backing vocals de moi et Dante – y compris en... latin sur un morceau ! - et par moments, il s'agissait juste de brancher les amplis et d'y aller à fond. Trois Anglais tarés qui foutent le bordel.

C'est drôle que l'album comporte autant de facettes et que justement, les deux singles parus en amont de l'album aient été « Lay Down your Soul » et « Kicked out of Hell » - les deux titres les plus Venomesques du lot.

Après huit ans, c'était juste un rappel de qui nous sommes. Il y a aussi un peu d'humour là-dedans, et je pense que certains prennent ces morceaux un peu trop au sérieux. Venom a toujours été un peu second degré avec des titres comme « Teacher's Pet »... Ces morceaux sont juste un clin d'oeil à la carrière de Cronos et au fait qu'on ne se prend pas trop au sérieux. On ne voulait aussi pas trop faire peur aux vieux fans (rires).

Huit ans entre deux albums, à l'heure actuelle, c'est en effet très long tant la scène est saturée de sorties. Ça a dû être assez frustrant.

Oui, ça l'était, mais ça aussi été un peu différent par rapport à d'habitude. C'est la première fois que nous avons entièrement travaillé chacun de notre côté sur des morceaux, ce qui nous a permis à Dante et moi de « pousser » un peu plus pour nos propres idées et d'aller au bout de celles-ci. Parfois, tu as une idée complète en tête mais quand tu la joues avec les autres, la batterie ne sonne pas comme tu l'imaginais, ou tu penses que le chant devrait aller un peu plus loin... C'était intéressant de pouvoir travailler plus longtemps. Le gros problème a été ce son parasite sur le charleston durant l'enregistrement, on ne parvenait pas à mettre le doigt sur ce qui n'allait pas. On se demandait si on était maudits par les dieux du black metal (sourire). Mais on a fini par se dire que c'était juste l'occasion de tout recommencer et d'aller plus loin avec certaines idées plutôt que de nous contenter du travail initial. Le temps que ça a pris était donc positif au final, le label a été très positif. Nous avons aussi eu un peu plus de temps pour nous mettre aux réseaux sociaux, ce que les trois vieux Anglais que nous sommes ne suivaient pas vraiment (rires). Et puis, cette année, de nombreux groupes old school sortent des albums : Megadeth, Exodus... c'est un bon moment pour sortir le nôtre aussi.

C'est aussi un peu comme si vous aviez eu le luxe d'écrire un brouillon puis d'enregistrer le propre !

Oui, exactement. Et Dante a vraiment pris ça de la bonne façon, car c'était ses parties qui posaient problème à l'enregistrement, il a dû tout reprendre de zéro, revenir au studio plein de fois... Et au fur et à mesure, on s'est dit qu'on allait changer quelques petites choses.

À quel point est-ce, peut-être, « plus » important pour toi et Dante d'enregistrer des nouveaux titres, qui seront les « vôtres », par rapport à Cronos qui a déjà un tel répertoire avec Venom et pourrait peut-être s'en contenter ?

Cronos a la sensation qu'il n'a toujours pas écrit ses meilleurs morceaux ! Et bien sûr, quand il te dit ça, tu penses à « Black Metal », à « Countess Bathory » et tu te demandes comment il peut penser ça (rires). Puis tu comprends que c'est un état d'esprit. Tu peux avoir initialement l'impression d'avoir peint ta Mona Lisa, puis te persuader que tu peux faire mieux et reprendre le pinceau.

Écrire des chansons à trois implique aussi qu'aucun titre n'est 100% à toi car chacun va y amener son interprétation. Mais voir des gamins chanter ces morceaux dans le public, ça te pousse. Cela dit, j'adore jouer les anciens morceaux car avec le temps, j'y ai amené ma patte : je ne joue pas les solos note pour note. S'il y a un thème, je me tiendrai au thème, mais je joue ces morceaux depuis 20 ans maintenant, donc j'ai eu le temps de les interpréter différemment. Cronos les chante différemment aussi ! Quand tu écoutes son chant de l'époque, ce n'était pas tant du chant que cracher les mots. Sur ce nouvel album, il y a un titre, « Legend », sur lequel il chante avec bien plus de mélodie, il va assez haut.... tu te pousses en permanence, tu te forces à tenter des choses avec lesquelles tu n'es pas forcément à l'aise. Nous sommes des artistes, nous aimons créer et nous voulons montrer à quel point Venom est bon ; on n'est pas juste des musiciens brouillons qui beuglent des trucs sur Satan !

C'est vrai qu'il y a toujours cette « blague » comme quoi Venom a d'abord sorti un album, puis appris à jouer... ces clichés comme quoi le groupe n'était pas très bon techniquement. Mais Cronos n'est plus le musicien qu'il était il y a 40 ans, ou toi et Dante il y a 20 ans...

Ça ne doit pas être facile à entendre car pour Cronos, Venom, c'est sa vie. Alors entendre des choses comme quoi Venom est le « meilleur groupe de merde »... Il a composé certains de ces morceaux quand il avait 16 ans, sans les moyens ou les connaissances pour rendre justice à ses idées. Depuis, il a évolué et je crois que Venom a laissé derrière cette étiquette il y a bien longtemps.

Pour être honnête, je réécoutais les débuts de Venom récemment et je pense que c'est aussi une perception un peu tronquée. Les gens devraient réécouter certains de ces morceaux aujourd'hui, il y a de très bons solos de guitare, des moments assez épiques... Le son n'y rend peut-être pas justice, mais c'était déjà là par moments.

Oui, sur des titres comme « Seven Gates » ou d'autres, les idées étaient là ! Le premier album était globalement une démo, une prise et c'était publié... Il faut aussi se rappeler qu'on était de Newcastle. Les groupes de Londres à l'époque avaient généralement accès à plus de choses que Venom, pouvaient faire appel à un producteur qui les encadrait un peu... Pour nous, c'était « boh, ok, ça fera l'affaire ! ».

Certains albums du « nouveau » line-up comme Hell et From the Very Depths ont reçu un assez bel accueil critique. Mais tu me disais plus haut que ce dernier est le meilleur de ce line-up selon toi ?

Je dirais que Fallen Angels et From the Very Depths étaient vraiment très bons, car Dante venait d'arriver dans le groupe et il a ce côté très Cosy Powell, Ian Paice, ce groove, ce swing qui nous manquait. Le batteur précédent était plutôt dans le style Pantera, metal moderne, alors quand Dante est arrivé avec ce style old school, c'était génial. Il y a de très bons morceaux sur cet album, sur Storm the Gates aussi. Quand une personne joue de cette façon, ça pousse les autres à sonner aussi bien. Et aujourd'hui, on se fait vraiment confiance, ce n'est pas comme si Cronos s'asseyait dans un coin et nous donnait des cotes sur 10. Chacun a carte blanche, tout en restant honnête les uns avec les autres. Ce n'est pas le « Cronos show », même s'il a une idée assez claire de ce que doit être Venom.

Tu dois certainement être saoulé de toutes ces questions sur « l'autre » Venom... (il éclate de rire). Mais je me dois d'en parler. Durant cette longue absence de Venom, Venom Inc a été très actif, alors que vous avez peut-être moins tourné que vous l'auriez souhaité. Est-ce que vous aviez l'impression qu'ils prenaient « de l'avance » sur vous, alors qu'à la base, ils étaient vus comme la copie et vous l'original... ?

Non, il n'y a pas vraiment d'esprit de compétition. Ça ne me parvient jamais vraiment... C'est juste un autre groupe. Bien sûr, je sais qu'ils existent... mais on a un peu plus entendu parler de Venom Inc récemment quand ils ont implosé (rires). Les gens nous demandaient ce qu'on en pensait, et la réponse est que pour ma part, je n'en pense rien : ils jouent la musique qu'ils veulent jouer, font les concerts qu'ils veulent. Quant à nous, c'est vrai que nous n'avons pas forcément autant tourné qu'eux mais nous avons gardé certains standards. Après le COVID, pas mal de groupes ont accepté des dates un peu partout pour à peu près rien ; nous n'avons pas voulu rentrer dans ce jeu. Nous devons gagner notre vie. Certains groupes ont accepté des sommes ridicules, que nous percevions comme un manque de respect.

Et aujourd'hui, nous voulons juste jouer les concerts que nous avons vraiment envie de jouer. Jouer dans des petits clubs ne nous intéresse pas vraiment, nous préférons jouer devant de plus larges publics ; nous allons bientôt tourner en Amérique du Sud... Certains trajets ont également vu leurs tarifs exploser récemment, et c'est encore plus dur pour la Grande-Bretagne depuis que nous nous sommes un peu isolés (sourire). L'Angleterre s'est tiré une balle dans le pied, car c'est bien plus compliqué désormais. Il y a beaucoup plus de contrôles à la douane, par exemple... L'année passée, nous avons joué un concert en Pologne et tous nos t-shirts étaient restés coincés à la douane. Tout ça, c'est à cause du choix du Brexit.

Pour revenir une dernière fois sur les « deux Venom » : suite à l'implosion de Venom Inc dont tu parlais, Venom – le « vrai » - est le dernier des deux groupes comptant un membre d'origine. Est-ce que tu as la sensation que ça pourrait vous être salutaire, et peut-être remettre les choses au clair sur lequel est légitime ?

Je pense – et c'est dommage pour toute autre personne qui a joué dans Venom – que ce que les gens veulent entendre en écoutant Venom, c'est la voix de Cronos. C'est comme Lemmy et Mötorhead. J'adore Judas Priest, et j'aime les albums où Rob Halford ne chante pas (nda : ça en fait au moins un qui l'assume), mais le Priest, c'est lui. Dès que tu entends la voix de Cronos, tu sais que c'est Venom. Tu ne peux pas forcer les gens à aimer quelque chose, de toute façon, sinon nous serions tous millionnaires (rires). Mais dès que tu entends la basse vrombir et que tu entends sa voix, that's it. C'est la vie, ce sont les faits, nous n'avons payé personne pour ressentir les choses comme ça (rires). Personne ne veut voir le clone...

J'ai aussi la sensation que le black-thrash, le black'n roll est un peu revenu en grâce avec de vieux groupes faisant leur comeback mais aussi de jeunes groupes qui le remettent un peu au goût du jour...

On voit aussi beaucoup de jeunes aux concerts qui ont découvert Venom avec Fallen Angels ou From the Very Depths, puis qui vont à rebours dans notre discographie parce qu'ils étaient trop jeunes à l'époque, ce qui n'est pas un mal. C'est vrai que c'est un style qui revient, avec des groupes comme Midnight que je trouve vraiment excellent, ou Triumph Of Death qui a remis Hellhammer au goût du jour.

Merci beaucoup pour ton temps, Rage, et au plaisir de voir Venom sur scène !