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Lettres noires : vers un examen orthotypographique du metal

mercredi 14 janvier 2026
Rodolphe

La caution grunge du webzine.

Si d’irréductibles blackeux aiment (encore) à penser le metal comme un art subversif, l’étude de l’orthotypographie, mais également de la phraséologie dans le contexte de ladite musique, dépeint une autre réalité. Le premier terme souligné désigne l’ensemble des conventions d’écriture applicables à un texte composé (utilisation des majuscules et des minuscules, des espacements, de la ponctuation, de l'italique, etc.), qui permettent sa bonne compréhension ; le second se réfère à « la construction de phrases particulière à une langue, ou propre à un·e écrivain·e ». 

Il semble donc que la « pop » s’affranchisse davantage des conventions d’écriture en matière de naming de ses chansons et albums que le heavy. Tout au moins, elle est à la source de plusieurs tendances orthotypographiques modernes – portées par la culture internet et l’évolution du langage –, que les autres genres intègrent avec plus ou moins de résistance. 

 

  1. Le design punitif
  2. La lutte des cases
  3. Une révolution majuscule ?
  4. L'art du titre-fleuve
  5. L'onction du « V »
  6. (Papyrus, une police politique)
  7. L’exotisme typographique

 

Le design punitif

Le metal a suivi, voire épousé, certaines modes pour des questions de design ou de marketing. Il y a près d’une quinzaine d’années, au sein de celui-ci, l’on voyait déjà se populariser le minimalisme rédactionnel, ce mouvement qui encourage l’économie de mots ou tend à en simplifier la forme. Cette tendance était approchée de manière radicale, via le no logo, visant à la suppression de tout élément typographique ou visuel, de nature à identifier l’artiste sur une pochette d’album. Comme d’autres auparavant, A Thousand Suns de Linkin Park faisait le pari qu’une illustration peut suffisamment être inspirante, évocatrice, qu’elle se passe d’explications, y compris du nom de son auteurice. Dans cette éventualité, les informations (le logotype et le titre de l’œuvre) peuvent apparaître sur la back cover, le sticker promotionnel collé sur l’emballage plastique ou à même le macaron du vinyle, par exemple. 

À un degré moindre, cette réflexion qui conduit les artistes à vouloir jouer – manipuler – leur public rappelle le cheminement de pensée des artisan·es du black metal norvégien dans la minuscule scène de Bergen du début des années 90. Un épisode de Tracks nous apprend que Jannicke Wiese-Hansen créa le premier logotype d’Immortal, avec, pour seules consignes, d’intégrer une croix à l’envers et de rendre ses glyphes illisibles, en veillant à ce que le design soit reconnaissable. Une manière de « sanctionner » les personnes étrangères à leur musique, « sinon [NDA : quand on ne connaît pas leur nom], l’on doit regarder la tranche de l’album pour le découvrir – c’est la punition », commente la graphiste et tatoueuse. Et, quand le saint-patron de la typographie, Johannes Gutenberg, décida, non sans malice, de nommer l’une des polices de caractère Blackletter, en référence aux pages de son livre noircies par l’encre, cela crée opportunément un lien avec l’impression de disharmonie, de confusion qui occupe les non-initié·es, lorsque se révèlent à leurs yeux les logos de metal. Une flaque, un épais brouillard, un amas de branches d’arbres ? Le Dr. Vitus Vestergaard documente également les références à « l’écriture gothique » qui ont inondé le genre ; il n’est pas à exclure que le second logo de la bande à Demonaz, exploité depuis At the Heart of Winter en 1999, s’inscrive dans cette tradition historique. 

Ces enquêtes auxquelles doivent se plier tout·e un·e chacun·e confirment que l’écriture est un sujet central qui construit l’image et la personnalité d’un groupe. Il est de rares exemples où la frontière entre les mots et l’illustration tend à s’amenuiser, en particulier dès que l’on investit des caractères spéciaux pour qualifier un·e artiste. Véritable cas d’école émanant de la galaxie Deftones, Crosses se démarque par l’emploi de trois obèles modernes en forme de dague simple †††. Cet alignement gothique supplante systématiquement le nom du groupe sur les artworks ou l’« écrase » dans les titres et descriptions proposées sur la chaîne YouTube de l’artiste : « Official Audio for †††'s “Ghost Ride" ». « Je ne voulais pas que les gens pensent que nous sommes un groupe religieux, satanique ou de witch house. C'est difficile d'utiliser un tel symbole, mais en même temps, d’un point de vue artistique, je pense que cela peut totalement aller ailleurs et que nous marchons en quelque sorte sur cette ligne », commente Chino Moreno pour Alternative Press. Une stratégie bien huilée, offrant désormais au side-project une sorte de droit exclusif à en disposer, après que la plupart des auditeurices ont démasqué les « cerveaux » cachés derrière ces obélisques. De nos jours, ces derniers signalent encore l’existence « d’un passage incertain ou contesté » dans le domaine de la critique de textes anciens, bien qu’ils se confondent avec une croix latine aux connotations liturgique et funéraire.

 

 

La lutte des casses

Le metal et ses styles voisins, comme le punk, sont des musiques signifiantes, à la charge émotionnelle particulièrement forte. Le rédactionnel, quel qu’il soit, est la vitrine de ces morceaux ; la composition des mots autant que les choix orthotypographiques donnent à réfléchir aux auditeurices sur la nature profonde de la musique. En d’autres termes, lorsque la casse des lettres (fait de rédiger un texte en majuscules ou en minuscules) va au-delà des conventions d’écriture traditionnelles en application dans l’industrie musicale, elle présuppose régulièrement la couleur ou les idées transmises. 

Il est de notoriété que le riot grrrl, qui porte déjà en lui une particularité typographique avec cette succession de deux ou trois « r » qui dit la force de la sororité punk, surexploite entre autres les majuscules et les signes de ponctuation. Un titre entièrement capitalisé équivaut, non plus à une invitation passive à le jouer sur les plateformes de streaming, mais à une interpellation dans le monde réel. « DEAD TO ME! », crie par rafales Amy Walpole (Witch Fever) à la face de l’Église du Renouveau charismatique, exposant les jeunes filles à une pression permanente. En outre, le caractère militant, voire cathartique, des majuscules se renforce, associé à des tags Explicit sensibilisant les auditeurices aux contenus audios jugés inappropriés. Même s’il découle d’une traduction littérale, le nom de la section « Trouver des versions propres » dans la page française dédiée à la fonctionnalité de Spotify révèle à quel point les chansons marquées d’un « E » ont quelque chose de sale et de subversif. 

 

 

Cette « violence » musicale que matérialisent les points d’exclamation trouve aussi refuge dans le thrash metal et ses morceaux belliqueux, bien que l’œuvre majeure Kill 'Em All n’en utilise aucun. La raison étant que l’existence du signe est implicite, car largement suggérée dans la formule « tuez-les tous », ainsi que ce marteau ensanglanté symbolisant l’action. Mais l’exemple de ce recours symbolique à l’exclamatif nous vient, semble-t-il, d’Allemagne où OOMPH! impose depuis au moins trente-cinq ans un grognement interjectif rituel, pouvant aller de pair avec la dureté de la langue. 

 

Une révolution majuscule ?

Les grandes familles de musiques actuelles appartiennent au passé ; certaines ont été développées il y a un quart de siècle. Aussi constate-t-on que les nouveautés résultent essentiellement du croisement des genres existants. Cette mutation favorise, par essence, la porosité entre les styles et l’appropriation de ses codes artistiques.

L’émancipation typographique que prône la Gen Z consiste en la suppression des lettres capitales dans les échanges numériques ayant trait à la sphère « intime ». Ses acteurices poursuivent un dessein : celui de détricoter les règles d’écriture qui incarnaient le fantasme scolaire d’une langue – française ou anglaise – figée dans le temps. Ce vent de liberté a dernièrement soufflé sur la pop music anglophone, que ce soit à l’heure du premier album de Billie Eilish en 2019 ou durant le « brat summer » de Charli XCX – cette dernière s’offrant même le luxe d’ôter la séparation visuelle entre le nom du titre et celui de la personne invitée (« Von dutch a. g. cook remix featuring addison rae »). Sur ce point, Caitlin Jardine de l’agence de marketing britannique Ellis Digital juge que les messages écrits en minuscules « favorisent une atmosphère d'inclusion et de connexion émotionnelle ».

 

 

D’autres cas confirment que les phénomènes générationnels, d’où qu’ils viennent, ont une incidence sur la fabrication musicale : à des proportions différentes, le leet (ou « elite ») speak au même titre que le lower-case, a pénétré le metal et contribue au soft power culturel. L’on se souvient que Reanimation de Linkin Park faisait usage du « langage de l'élite », en remplaçant astucieusement les lettres de l'alphabet par des caractères graphiquement voisins (« Ppr:Kut », « Kyur4 th Ich » ou « H! Vltg3 »). Une fois encore, en s’affranchissant de l’orthographe enseignée dans les écoles pour préférer un système d’écriture technophile, reflétant l’intérêt de Mike Shinoda à l’égard de la pop culture.

Ces intentions prêtées à ces nouveaux modes de communication séduisent spécifiquement les sous-genres de metal les moins conservateurs, c’est-à-dire sensibles à l’actualité pop et aux trends musicales, à l’instar de l’alternatif, du metalcore ou des styles libellés « post- ». Deftones relève de ce minimalisme puisque private music (vraiment ?) abandonne les majuscules au profit de titres avec peu ou pas de mise en forme, si ce n’est le tilde devant « ~metal dream » évoquant l’onirisme et le serpent des blés « inoffensif et dépourvu de venin » de l’artwork. Dans sa chronique, Aurélie Jungle d’Horns Up précise « qu’il [l’album] a été, en partie, bossé à distance, et fait donc référence au dossier sur ton bureau, organisé à la va-vite ». En résumé, les conditions matérielles ont – ici – orienté le choix typographique. Toujours est-il que cette attention rédactionnelle contribue à installer un lien privilégié entre les garçons de Sacramento et leurs fans, et enfin, à asseoir le storytelling du groupe. A fortiori, des productions indépendantes utilisent ce procédé pour décrire le rôle d’exutoire, voire le sentimentalisme, des morceaux. De tels détails sont, bien évidemment, systématiquement repris dans l’encodage de l’album sur les plateformes de streaming (Apple Music, Deezer, Spotify, etc.).

 

 

Mais au-delà de toute considération intellectualisante, l’usage des minuscules est surtout motivé par des raisons esthétiques. Celles-là mêmes qui guident les personnes créatives à jouer ou déformer les lettres, ou bien à les décorer via l’enluminure, comme c’est le cas sur le cinquième essai des odinistes de Falkenbach où la garniture prend l’allure d’une « galette de cire », ou plus communément du logo iconique d’Opeth. Parmi l’alphabet latin, le « i » bas de casse détient un fort potentiel graphique à la faveur de son point suscrit, mais des 26 lettres, le « o » fait l’objet d’un détournement particulier dans la sphère metal : tantôt transformé en violoncelle dans Shadowmaker d’Apocalyptica ou en moustache représentant le symbole infini dans le greatest hits japonais d’Hoobastank – via la ligature –, pour finir en citrouille démoniaque de série B chez Helloween.

Ce stylisme est important : il favorise la rémanence de l’univers visuel de ses créateurices, de telle sorte que l’on aurait du mal à se défaire de ses particularités. Bien entendu, ces ornements s’opposent à la stratégie minimaliste décrite plus haut. Ils restent malgré tout fidèles à l’ADN du metal qui se plaît à « charger » ses artworks, sa musique et sa manière de réfléchir le nom des morceaux et des albums. 

 

L’art du titre-fleuve

Outre le fait d’embrasser les minuscules, la seconde tendance en vogue pour qualifier un titre d’œuvre est justement la composition de phrases ou de pensées. Dans le genre musical qui nous intéresse, celles-ci possèdent une longueur a priori inégalée, pouvant atteindre près de 20 mots.

Le death metal anglophone se complaît en ce registre. Doug Moore d’Invisible Oranges souligne à quel point ses parolier·es ont des méthodes d’écriture similaires, qui satisfont l’image voulue de « brutalité », voire d’obscurantisme : des mots polysyllabiques d’origine gréco-latine, une flopée d’adjectifs, l’omniprésence de la voix passive, et, surtout, l’utilisation d’un « langage archaïque ou pseudo-biblique ». « Si vous écrivez comme si vous étiez une force antique et immortelle ignorant tout des conventions grammaticales modernes, vous êtes probablement assez maléfique », s’amuse l’auteur de l'article, lequel fournit un guide de traduction complet pour convertir des phrases simples en DM anglais.

Nile excelle à matérialiser cette complexité phraséologique, spécialement à travers ses instrumentaux et certains fragments de la saga « Chapter for ». Les sujets d’étude du groupe, parmi lesquels l’Égyptologie et les travaux de H. P. Lovecraft, justifient l’opulence rédactionnelle des morceaux : convoquer des concepts étranges et des éléments mythologiques occupe énormément d’espace. L’on touche au paroxysme sur « Papyrus Containing the Spell to Preserve its Possessor Against Attacks from He Who is in the Water ». Preuve, s’il en fallait, du style dissertatif, parfois ronflant, des artistes metal.

À son crédit, une étude réalisée par Prodigy Education, un développeur de jeux éducatifs, auréole le genre pour sa diversité lexicale exceptionnelle (41 %), en s’appuyant sur le nombre de mots uniques et la complexité linguistique de ses textes. « Mais c’est aussi celui [NDA : le style] qui contient le plus de paroles négatives », précisent les chercheurs et chercheuses. Interrogé à ce sujet par Horns Up, Monté, propriétaire de la chaîne de vulgarisation scientifique Linguisticae, répond : « La richesse ou non du lexique m'intéresse en fait assez peu […] elle serait un vecteur de légitimité pour des artistes musicaux, une façon de rassurer le monde sur sa valeur. Moi, ce qui m'a toujours plu dans le metal, c'est la richesse linguistique. Entendre du féroïen (l'intro de Ragnarok de Týr), du vieil allemand/néerlandais reconstitué (Falkenbach), du finnois (Turisas, Ensiferum) ou du suédois (l'album Rex Carolus de Sabaton est incroyable) m'a permis de consolider mon intérêt pour ces langues. Le fait qu'une partie de la scène metal occidentale soit à la fois mondialisée ET en langue locale est quelque chose de très appréciable. »

Il arrive aussi que cette longueur soit un moyen de réveiller l’ésotérisme, au point de former des poésies en vers libre ou des réflexions personnelles confinant au journal intime. En marge de son obsession quasi maladive pour le « + », Vildhjarta partage des formules imagées à la fois douces et puissantes dans la langue de Strindberg – le suédois : « Ce ventre de rêves est un voile pour le nid de serpents » (2021) ou encore « Remplacez toutes les étoiles du ciel par des signes plus » (2025). … Des titres à donner des sueurs froides aux spécialistes du SEO. 

 

 

Cela n’empêche ; ces gourmandises textuelles font des heureuses et des heureux parmi les artistes, dont certain·es se plaisent à troller d’une pierre deux coups le public et l’industrie musicale. Lors de ses concerts, Volbeat s’amuse de la longueur du très prolixe « In the Barn of the Goat Giving Birth to Satan's Spawn in a Dying World of Doom », en interrogeant la foule de spectateurices sur le nom exact du morceau, comme à Fornebu en octobre 2025. De leur côté, les Américains de Clutch avaient dû raccourcir l’intitulé de Blast Tyrant sur l’édition originale, afin de préserver l’harmonie graphique de l’artwork – les écritures « halloweenesques » occupant un tiers de l’illustration. La suite (Atlas of the Invisible World with Illustrations of Strange Beasts and Phantoms) figurait toutefois à l’intérieur du livret de l’album. 

 

L’onction du « V »

Loin d’être inféodé à une quelconque forme de pureté rédactionnelle, le metal s’adapte à son époque ; il s’inscrit dans le réel, et c’est à ce titre qu’il reprend à son compte le goût pour les minuscules et les phrases tenant lieu de désignations. Dans son histoire ancienne, il a cependant réussi à imposer son « alphabet », principalement en raison de son utilisation de la lettre « v », ayant contribué au mythe du black metal. Penchons-nous à présent sur sa symbolique. La sixième édition du Dictionnaire infernal de Jacques Collin de Plancy, occultiste français du XIVᵉ siècle, répertorie 79 entrées correspondant à celle-ci. Extraire les définitions les plus glaçantes ou sordides est un jeu particulièrement stimulant, mais l’on peut aussi choisir des termes fondés sur les critères objectifs suivants : l’évocation de stéréotypes visuels et de références littéraires associées au metal, et enfin, les mots dont la culture populaire s’est réappropriée par le biais du cinéma (Vampires, Voltigeur hollandais).

  • Vampires. « Ils ont partagé avec les philosophes, ces autres démons, l’honneur d’étonner et de troubler le dix-huitième siècle ; c’est qu’ils ont épouvanté la Lorraine, la Prusse, la Silésie, la Pologne, la Moravie, l’Autriche, la Russie, la Bohême et tout le nord de l’Europe. »

  • Vapeurs. « Les Knistenaux, peuplade sauvage du Canada, croient que les vapeurs qui s’élèvent et restent suspendues au-dessus des marais sont les âmes des personnes nouvellement mortes. »

  • Vaulx (Jean de). « De Stavelot, dans le pays de Liège ; sorcier renommé Vaulx qui présidait le sabbat dans plusieurs loges. C’est le nom qu’il donnait aux lieux de ces assemblées occultes. »

  • Vendredi. « Ce jour, comme celui du mercredi, est consacré, par les sorcières du sabbat, à la représentation de leurs mystères. Il est regardé par les superstitieux comme funeste, quoique l’esprit de la religion chrétienne nous apprenne le contraire. »

  • Voltaire. « L’abbé Fiard, Thomas, madame de Staël et d’autres têtes sensées le mettent au nombre des démons incarnés. »

  • Voltigeur hollandais. « Les marins de toutes les nations croient à l’existence d’un bâtiment hollandais dont l’équipage est condamné par la justice divine, pour crime de pirateries et de cruautés abominables, à errer sur les mers jusqu’à la fin des siècles. »

  • Vondel. « Poëte hollandais célèbre, auteur du drame de Lucifer. »

Cet ouvrage documente l’ensemble des savoirs de l’époque concernant les superstitions et la démonologie – un champ d’étude auquel Voltaire semble lui-même appartenir, d'après le commentaire de Collin de Plancy. Quoi qu’il en soit, l’échantillon présenté ancre la lettre « v » dans un imaginaire particulier, qui la consacre au registre des enfers. Longtemps, cette dernière a servi les intérêts d’une frange du black metal hostile à la religion chrétienne (Mayhem, Darkthrone, Burzum, Emperor), soucieuse de préserver l’essence de sa musique. Pour cela, elle créa la marque « trve metal » où, conformément à l’orthographe de l’anglais ancien, le « v » remplaçait le « u ». Le démon argenté de Venom lui-même – fer de lance du proto-black – reproduit cette lettre, de ses cornes droites à son menton barbu, dessinant une pointe de flèche (1982). « L’auteur des Admirables secrets d’Albert le Grand dit, au chapitre m du livre II, que si on se frotte le visage de sang de bouc qui aura bouilli avec du verre et du vinaigre, on aura incontinent des visions horribles et épouvantables », rapportait l’occultiste. Autant que l’on sache, deux « jeux » de lettres existent et elles cohabitent dans un même mot, « kvlt ». Un langage étonnamment sophistiqué pour un mouvement relevant – autrefois – du conservatisme musical. 

 

 

Toutefois, dès la fin des années 90, cet alphabet fut déraciné du black metal norvégien ; d’une part, car ses représentant·es se sont progressivement éloigné·es de leur esthétique radicale, en s’ouvrant au dark ambient, au dungeon synth ou à l’expérimental, et d’autre part, à cause de sa surexposition à l’intérieur de courants étrangers au BM. 

 

(Papyrus, une police politique)

Cette métamorphose musicale s’accompagne aussi, souvent, de l’abandon des polices aux lettres épaisses connotées à droite comme l’Old English Text ou la Germanica, si l’on se réfère aux travaux de spécialistes mobilisant la matrice du quadrant politique dans l’étude des fontes de caractères. À son retour de prison en 2013-2014, le criminel néo-nazi Varg Vikernes a par exemple dévié de son black metal lo-fi pour entreprendre une carrière au sein des musiques électroniques et médiévales. Deux de ses albums dévoilent ainsi l’utilisation de la police scripte Papyrus qui rejoint la partie inférieure du compas, la typographie véhiculant une énergie plus libertarienne.

L’artiste et écrivain cherokee Roy Boney, Jr. documente son exploitation à des fins racistes à l’occasion d’un brillant article pour le magazine First American Art, Papyrus: The Power of a Bad Font. « Elle s'est imprégnée d'une image de retour à la nature, un mouvement prisé par les adeptes du New Age et les hippies – ces mêmes groupes, connus pour perpétuer des clichés pan-indiens éculés », commente-t-il. L’apôtre fanatique de Burzum semble animé de ce référentiel. Certes, l’œuvre de Gustave Doré illustrant The Ways of Yore dépeint Merlin berçant le corps de la fée Viviane devant un grand arbre mystique, et non des personnages autochtones. Mais il y a dans cette revisite une nostalgie païenne caricaturale, eu égard au verrouillage de la scène par un alliage provocateur de svastikas. Enfin, Dan Capp (dont les accointances ultranationalistes sont relevées dans le groupe Facebook Is it fash: the musical) est venu déposer sur le layout cette écriture kitsch en bambou et au tracé irrégulier, commandée par le Norvégien. Cet exemple mérite d’être mentionné, tant il est devenu un cas d’école du metal extrême. Il illustre autant des erreurs de goût que de jugement, et plus généralement la difficulté du BM à réinventer son identité graphique et rédactionnelle.

 

L’exotisme typographique

De nos jours, les graphies suscitées (cf. L’onction du « V ») sont tombées en désuétude : elles symbolisent une forme de décadence, pour peu qu’elles soient employées au premier degré. D’autres possibilités les remplacent, à l’instar du « o barré », présent dans une dizaine d’alphabets nordiques, mexicains ou encore africains.

Accompagné par la mondialisation, l’usage de la lettre s’est répandu au-delà des frontières nommées, subissant de plein fouet la réappropriation culturelle (Underøath), si ce n’est l’instrumentalisation, à l’exemple des albums récents de Machine Head, attribuant à ce « ø » un caractère transgressif, destiné à servir les ambitions musicales de Robb Flynn. Ces artistes peuvent bien s’autoriser cette marge de manœuvre dans la mesure où ces orthographes stylisées préservent la lisibilité des morceaux. À la différence de projets réinvestissant par exemple des caractères runique ou sanskrit (Heilung, Cult of Fire…), il n’est pas nécessaire de posséder un capital linguistique important pour comprendre l’idée et le sens d’un « NØ GØDS, NØ MASTERS » – il s’agit somme toute d’un anglais usuel, sur lequel vient se greffer quelque curiosité.

« L'utilisation de caractères empruntés à d'autres pour styliser son nom est quelque chose d'assez courant, et qui a même été particulièrement présent aux débuts d'internet », recontextualise Monté, propriétaire de la chaîne de vulgarisation scientifique Linguisticae, pour Horns Up. « Mais je pense aussi et surtout aux trémas, que l'on appelle également Metal Umlaut, du nom du tréma en allemand. Cela donne un côté germanique et gothique, notamment quand le signe est associé à une police d'écriture moyen-âgeuse gothique (Motörhead, Queensrÿche, Mötley Crüe). On notera qu'on les retrouve dans The Lancët, Natüre ou New Engländ Joürnal of Medicine [NDA : des médias et revues scientifiques]. Enfin, je pense aussitôt au Kobaïen, la langue du groupe Magma, qui est très clairement d'inspiration allemande, avec tout un tas de caractères scripturaux qui l'évoquent », analyse le vidéaste et auteur chaumontois.

Enfin, les choix concernant le mode de numérotation et de séquençage des morceaux accompagnent généralement la complexité typographique de ces derniers. Dans un opus comportant des pistes non marquées d’un point de vue rédactionnel, l’artiste opte traditionnellement pour les chiffres arabes classiques. À l’inverse, dès lors qu’une œuvre relate une histoire réelle ou fictive (un album-concept ?) ou bien des sentiments profonds, les pratiques orthotypographiques peuvent évoluer. Une numérotation alternative est alors privilégiée, comme le romain, l’écriture des chiffres en toutes lettres évoquant le chapitrage d’un drame ou d’une saga littéraire, et plus rarement des symboles inspirés de la géométrie sacrée, dont s’empare Gemini Syndrome. Des formes aux attraits cosmiques, religieux, levant le voile sur l’origine de leur nom de scène. « Cela signifie littéralement la même chose que le Tao ou le Yin et le Yang. Les deux piliers du signe zodiacal des Gémeaux représentent les polarités de la vie, et le syndrome est un ensemble de traits ou de qualités. C'est donc une façon de parler de l'équilibre des contraires », expliquait son fondateur, Aaron Nordstrom, à Pix 666.

 

 

Quelle que soit la méthode utilisée, certains disques se structurent de manière académique : les groupes indiquent des « parties », des « actes », quand d’autres se distinguent par leur originalité : fort de son death cosmique ouvrant des incursions dans l’Égypte ancienne, Blood Incantation scinde son œuvre d’art totale, Absolute Elsewhere, en deux pièces de vingt minutes chacune, elles-mêmes divisées en trois sections baptisées « tablettes ».

 

***

 

Il va de soi que les attentions orthotypographiques ne suffiront pas à réhabiliter la dangerosité du metal – cette idée n’a plus cours. Des efforts, mobilisés dans cet objectif, seront vains, au regard de l’enquête de Prodigy Education : parmi l’échantillon de parent·es interrogée·es aux États-Unis d’Amérique, 22 % déclarent avoir interdit à leur enfant d’écouter du hip-hop et du rap à la maison, contre 6 % du metal. Cela démontre, une fois de plus, l’érosion des peurs et des clichés concernant ce genre « extrême », auparavant diabolisé. Quand bien même ses représentant·es cherchent à sanctuariser les attributs de leur style (alphabet metal, logos cryptiques aux contours aiguisés, etc.), iels prennent soin de leur image de marque et l'adoucissent, en suivant la voie tracée par des artistes pop jouissant d'une plus grande exposition médiatique. Ce qui a aussi pour effets de diluer cette transgression musicale et de rendre le style acceptable dans la société.

Se peut-il qu’un jour, sous l’effet de la tendance minimaliste, KoЯn abandonne son « Я » à la mode cyrillique russe – qui signifie le moi ou l’égo en psychologie – pour une graphie traditionnelle ? Il s’agirait d’un retournement de lettre inattendu.

 


 

Merci à Monté de Linguisticae, ainsi qu'à Sleap et Dolorès, pour leur contribution à l'article et leur soutien !​