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dimanche 7 août 2022

Lokerse Feesten 2022 (Judas Priest, Lamb Of God, At the Gates...)

Grote Kaai - Lokeren

Malice

L'autre belge de la rédac'. Passé par Spirit of Metal et Shoot Me Again.

Si vous n'avez jamais entendu parler de Lokeren, c'est normal. À moins d'être un suiveur acharné du football belge, difficile d'associer ce patelin de Flandre Orientale à quoi que ce soit en particulier. Et à vrai dire, même le club a disparu, autant dire que le journaliste sportif que je suis ne s'attendait pas à reprendre la route du Pays de Waes de sitôt. C'est sans compter sur les Lokerse Feesten (oui, il faut le mettre au pluriel, ce sont « les » fêtes), qui se déroulent chaque été sur dix jours, chaque journée étant à thème. L'éclectique ultime peut donc prendre son combi-ticket et voir au long de la semaine Judas Priest, Bad Religion, Kings of Leon, Damian Marley, les Black Eyed Peas, Snow Patrol ou encore les coryphées de la musique populaire flamande Clouseau et K3. Vous vous doutez de la journée à thème pour laquelle Horns Up s'est déplacé.

Difficile de faire mieux niveau qualité/quantité/prix (66 euros) que le plateau offert ce dimanche 7 août pour la journée metal des Lokerse Feesten. Le festival me tapait dans l'oeil depuis quelques années déjà. L'affiche a d'ailleurs un peu un goût de réchauffé puisqu'en 2018 déjà, Judas Priest et At the Gates se produisaient, en plus de Gojira, Hatebreed et Steel Panther. En 2017, pour donner un autre exemple, Marilyn Manson, Alice Cooper, Megadeth, les frères Cavalera et Apocalyptica remplissaient la journée metal. Une folie. Et au vu de la qualité du son et de l'atmosphère franchement sympa, je suivrai les affiches suivantes avec attention. En attendant, récit de cette édition 2022 !

 

 

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Sloper

Le temps d'arriver (en traversant une sorte de fête foraine, Lokeren est vraiment en fête pour l'occasion) sur le site du festival, plutôt aéré et jamais engorgé, et le « supergroupe » belgo-international Sloper a commencé son set. Immédiatement, la bouteille des gars saute aux oreilles. Il faut dire que les...deux batteurs ne sont pas des inconnus, puisqu'il s'agit de Cesar Zuiderwijk de Golden Earring et Mario Goossens du groupe belge à succès Triggerfinger. Problème : quand vos deux batteurs sont des stars, vous les mettez en valeur. Beaucoup. Souvent. Trop. Deux (!) solos de batterie sur un set d'une grosse demi-heure, c'est d'une lourdeur folle. Dommage, parce que le rock grungy de Sloper a ses qualités, porté par la belle voix de Peter Shoulder, aux sonorités qui rappellent un peu Chris Cornell. Un amuse-bouche qui aurait pu être parfait sans cette dynamique gâchée.

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De prime abord, il semble déjà y avoir une sacrée foule en cette belle journée et on craint un peu l'engorgement pour les « gros » groupes de la soirée. Crainte vite écartée ; les nombreux stands juste à l'extérieur du site même permettent probablement d'éviter que tout le monde reste en permanence dans l'enceinte, et même le bar à bières spéciales, ombragé et pas mal fourni, restera vivable jusqu'à assez tard. L'endroit idéal pour s'enfiler une lager avant At The Gates.

 

At the Gates

Je savais qu'At The Gates jouait régulièrement, lors de cette journée, son album culte Slaughter Of The Soul parfois en intégralité, parfois en partie avec quelques autres tubes pour agrémenter la setlist. Le backdrop dévoile vite le programme aujourd'hui : ce sera SoS en entier et dans l'ordre, rien d'autre. N'étant pas un acharné du groupe mais appréciant vraiment ce classique du melodeath de Götenborg, ça me va. Dès « Blinded by Fear », ça se déroule plutôt bien, avec en grands moments notamment les mélodies de « Cold » et « Under a Serpent Sun ». Tomas Lindberg ne prend la parole qu'après quelques morceaux, avant l'agressif « Nausea », et a l'air exténué. Souffrant peut-être un peu de la chaleur, il est disons-le un peu rincé vocalement ce dimanche. Difficile pour moi d'en dire plus à part qu'entendre cette ribambelle de classiques, notamment « Fires at the End of the World » en final très réussi, fait partie de ces opportunités qui se saisissent quand elles se présentent, sans que ça soit un moment génial, ni un mauvais concert.

 

Brutus

Soyons clairs : je partais avec un a-priori TRÈS négatif au sujet de Brutus. La voix de Stefanie m'insupporte, le concept de batteur-chanteur en live ne m'a jamais plu, et quand j'avais vu le groupe à Dour il y a quelques années, j'avais même trouvé sa voix assez fausse. Le single « Dust » sorti récemment jouait d'ailleurs à fond sur ce côté criard volontaire, et comme le concert commence sur ce même morceau, je me crois parti pour une purge que je vais assez vite aller passer au bar. Mais je me fais violence, convaincu par un son cristallin et, progressivement, par un groupe qui va m'emmener un peu dans son univers. Bon, je ne serai jamais fan de Brutus, mais j'ai eu l'impression d'avoir face à moi un groupe mûr, en maîtrise totale de son sujet et de sa musique. Les crescendos mélodiques, entre shoegaze et hardcore naïf et mélodique, sont admirablement amenés. Stefanie est clairement le visage et l'âme du groupe, et parvient à jouer ce rôle malgré cette timidité qu'on devine et, forcément, ses options limitées. Sa voix se brise au fil du concert, sans jamais qu'elle perde le contrôle, même si je reste peu amateur de ce côté criard. Le fantastique « Desert Rain » ne me laisse pas d'autre choix qu'applaudir, épaté. Pas sûr que Unison Life, l'album à suivre des Louvanistes et prévu pour octobre, me fera le même effet mais ce concert était très réussi. Pour un 8e (!) passage à Lokeren, le trio a joué comme dans son salon et ça se sentait.

 

Kreator

Il y a quelques adeptes du « c'était mieux avant » au sein de cette rédaction et je peux en faire partie, mais concernant Kreator je ne peux pas dire que ce soit le cas. J'ai découvert le groupe avec Hordes Of Chaos et n'ai franchement rien contre leurs années 2000-2010. Mais Hate Über Alles est quand même un album bien claqué au sol, et le précédent n'était pas bien brillant non plus. Reste à voir si le groupe est actuellement plus inspiré en live. « Phobia », qui a récupéré un drôle de statut de tube, m'inspire plutôt confiance après un bon « Violent Revolution » et l'horrible « Hate Über Alles » . Malheureusement, ça ira de mal en pis. Mille Petrozza me paraît avoir pris du poids depuis la dernière fois que j'ai vu Kreator en concert et si sa voix très spéciale reste bien là, il s'essouffle parfois un peu. Le groupe paraît avoir une totale confiance en ses derniers albums et en tire pas mal d'extraits, réservant les tueries thrash/death de Endless Pain (1985) pour la fin de concert. Résultat : on baille fort sur « Strongest of the Strong » et le pénible « United (World in Flames) » avec leurs refrains plastiques au possible. Même « Phantom Antichrist », plus riffu, est mou, mou, mou, malgré tout le talent de Sami Yli-Sirnio aux soli. Ca ne se réveille donc que sur un « Flag of Hate » introduit par un Petrozza trop bavard et largué au chant sur cette vieillerie qui ne surprend plus personne puisque jouée à chaque fois. J'avais vu traîner « Awakening of the Gods » sur certaines setlists et cela aurait peut-être pu sauver le concert mais cette rareté restera au placard. Il reste le final imparable « Pleasure to Kill » qui met le vocaliste sous assistance respiratoire, et ça se terminera sur un bilan plus que mitigé. Après m'être pris deux claques récemment devant Sodom, force m'est de constater que Kreator vieillit moins bien. Mais il y a visiblement un public pour leur thrash mélodique modernisé...

 

Lamb Of God

Drôle d'histoire chez moi que le cas Lamb Of God. De manière inexplicable, je n'en ai jamais rien eu à caler, j'ai même toujours trouvé ça mauvais et ne comprenais rien du tout au succès du groupe. Du sous-Pantera, me disais-je, et je déteste déjà Pantera. Puis, presque plus par acquis de conscience que par curiosité, j'ai jeté une oreille à leur dernier album à l'approche de ce concert et j'ai pris une belle claque par moments. Production hyper léchée, morceaux puissants, intelligence de composition. De fil en aiguille, j'écoutais quelques tubes par-ci par-là, me prenais au jeu : ok, c'est donc pas mal du tout, Lamb Of God. La foule et le nombre de t-shirts LoG présents devant la scène me confirment en tout cas que leur succès ne s'est pas démenti au fil des années.

Et force est de constater que les Américains sont assez taillés pour le live. Randy Blythe a le même look de Rennais depuis quinze piges et se comporte sur scène comme le chanteur hyper gonflant de ton groupe de frenchcore préféré en 2006, mais gère assez bien sa voix (qui aurait mérité d'être plus en avant). Le son, d'ailleurs, me paraît manquer de la puissance qui sert tant le propos sur le dernier album. « Resurrection Man », incroyable titre aux saveurs de bayou tiré de ce même opus éponyme, me pousse jusqu'au pit. Globalement, la setlist est idéale (« Now You've Got Something to Die For », « 512 » qui est peut-être le meilleur moment du concert), brasse toutes les périodes du groupe et fout un bordel monstre dans la fosse. Le nouveau titre joué, « Omens », me paraît un poil bêta même selon les critères de Lamb Of God, mais au moins, à partir de maintenant, j'écouterai avant de dire que je n'aime pas. Et « Redneck » a beau être pour le coup vraiment du sous-Pantera, ça reste efficace pour conclure un concert...

 

Judas Priest

Voilà bien sûr LA raison de ma présence à Lokeren. J'avais jusqu'ici manqué le Priest lors de leur tournée « 50 Years of Heavy Metal » et pour être honnête, je craignais fort de ne plus avoir l'occasion de les voir à l'avenir. Après tout, Rob Halford a passé le cap des 70 ans, et tout Metal God qu'il est, il ne tournera plus des années. Heureusement, après leur passage au Graspop, Judas Priest est de retour en Belgique pour ces Lokerse Feesten...qui est pour l'occasion la dernière date de leur tournée.

Comme depuis le début de la tournée, le concert commence sur l'inhabituel « One Shot At Glory », qui n'avait jamais été joué auparavant par le groupe. Une preuve de plus que le Priest, depuis une petite dizaine d'années, se fait plaisir. Et nous fait plaisir, car il s'agit là d'un des meilleurs titres de Painkiller, et donc du groupe. Halford est déjà très en voix, et Ritchie Faulkner commence son show. Remplacer KK Downing n'était pas gagné, c'est le moins qu'on puisse dire, mais en dix ans, Faulkner a pris une ampleur impressionnante, à l'aise sur scène et enchaînant les soli comme à la parade, sans aucune fausse note. Côté public, c'est le karaoké. C'est bien simple, je connaissais chaque ligne de texte de cette incroyable setlist. Même le récent « Lightning Strikes » s'insère très bien à l'ensemble, avec un Halford qui se lâche bien plus en live qu'en studio. Le choix de jouer « You've Got Another Thing Comin' » très tôt dans le set est assez surprenant, mais intéressant. Entre les grands classiques (cet incroyable « Green Manalishi » avant lequel Halford va à la rencontre de la foule), quelques gourmandises. « Freewheel Burning » que je craignais de voir sauter de la setlist au fil de la tournée tant elle met Halford (et le public) à genoux ; « Hell Patrol », autre exercice de haute voltige vocale qui rappelle que Painkiller est le plus gros enchaînement de brûlots heavy metal de l'histoire. Voir le « Metal God », à 70 ans, enchaîner l'exigeant (pour ne pas dire inchantable) « The Sentinel » et, surtout, un « Victims of Change » taillé pour mettre en avant ses capacités vocales, colle des frissons. Sur cette vieillerie de 1976, les « twin guitars » de Faulkner et l'irréprochable Andy Sneap renvoient aux belles heures Downing/Tipton, irremplaçables certes, mais difficile de faire la fine bouche.

Alors oui, Rob Halford, bien conscient que le public lui mange dans la main, en rajoute, soutenu par une discrète reverb' qui me trompe peut-être. Mais pour avoir vu le Priest il y a bientôt 10 ans pour la dernière fois maintenant, j'ai l'impression qu'à part la barbe et un léger embonpoint, rien n'a bougé, si ce n'est...dans le bon sens. Meilleure gestion du show et de son énergie, setlist intelligemment pensée, mobilité retrouvée sur scène : le septuagénaire est fringant, jusqu'à un « Painkiller » qui a toujours alterné le bon et l'horrible ces 20 dernières années mais sonne (bien) mieux, au hasard, qu'entre 2005 et 2011. De mon côté, c'est la folie, l'émotion, et les inévitables rappels (« Hell Bent for Leather » , « Breaking the Law », « Living After Midnight ») sont presque dispensables à mes yeux à part pour le plaisir de voir Halford se pavaner cravache en main sur sa moto. Quelques mots, cependant, s'affichent comme d'habitude sur le fond d'écran : « The Priest Will Be Back ». Après 50 ans, ce ne serait donc pas la fin. Au vu d'une telle performance pour un dernier jour de tournée, il y a clairement encore du plaisir à prendre, des raretés à nous offrir. Évitez juste la tournée de trop, messieurs. Ca fendrait le coeur...