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Album

15/12/20 - Mess

Wayfarer

A Romance With Violence

LabelProfound Lore
styleAtmospheric Black Metal
formatAlbum
paysUSA
sortieoctobre 2020
La note de
Mess
10/10


Mess

T'façon, je préfère Aphex Twin.

Même si l'on peut être heureux et excités à l'idée que le black metal a encore de beaux jours devant lui étant donné le nombre toujours plus croissant de formations s'inscrivant dans le style, nul doute que le tri dans cet océan de blast-beat devient lui aussi de plus en plus difficile avec le temps. Entre ceux dont l'aspiration est la création d'une musique reprenant les codes esthétiques et techniques, sans trop les dénaturer, des classiques originels et les groupes plus aventureux apparues ces dernières années, il semble complexe de réellement savoir différencier le moyen de l'excellent, l'utile du superficiel, la sincérité de l'arrivisme...

Et au milieu de tout ce bordel, il y a Wayfarer.

Ne s'étant jamais revendiqué comme groupe de black metal, les natifs de Denver composent avant tout des ambiances véritables et non de la musique dont on aurait l'envie irrépressible d'y apposer une étiquette.

Forcément, les relents de Primordial, Urfaust ou encore Ulcerate sont légion dans la discographie de Wayfarer mais cela n'a jamais empêché le groupe de devenir quelque chose de plus important qu'un simple nom supplémentaire dans la liste de groupes étiquetés comme black metal, black-death ou black metal atmosphérique.

Inspiré par les plaines et les montagnes de leur Etat natal des Etats-Unis, à savoir le Colorado, Wayfarer a saisi, tout au long de sa discographie, la puissance évocatrice des paysages dont ils ont toujours été inspirés, passionnés et respectueux. Sur ses 3 albums, et notamment sur World's Blood, sorti en 2018, Wayfarer a capturé l'essence même des chevauchées dans ces paysages sauvages et l'a restituée sur CD à l'aide d'un black metal s'entraidant d'incursions death qui n'ont jamais vocation à alourdir bêtement le propos mais à lui donner une consistance dans l'intensité de l'émotion dégagée.

Sur A Romance With Violence, la localisation de l’univers ne change pas aux œuvres précédentes du groupe. Nous restons dans les décors dégagés, naturels, aventureux qui ont nourri la profondeur du propos de Wayfarer. C’est désormais sur la temporalité que Wayfarer apporte cette couche supplémentaire dans la direction artistique de ce nouvel album car c’est littéralement au XIXème siècle que le groupe nous téléporte. Il suffit de laisser les premières notes de piano au son d'ambiance « saloon » pour comprendre que nous rentrerons dans la peau d’un cowboy prêt à vivre sa plus belle, mais aussi sa plus déchirante aventure.

D’ailleurs, il suffit de jeter un œil sur la pochette de cet album pour comprendre les intentions claires de la formation dans l’idée de nous projeter dans une époque où celui qui portait le revolver à sa cuisse était force de loi. Une époque révolue mais qui continue de nourrir l’imaginaire de tout un pays souvent décrit comme bâti dans la guerre et le sang et qui continue, encore de nos jours, à se tourner vers la répression plutôt que la discussion lorsqu’il s’agit de régler les conflits.

A Romance With Violence est tout ce qu’on peut attendre du western et de sa sanglante réalité. Alors que la courte intro-rétro de ce son de piano qui craque chaudement dans nos oreilles s’estompe, Wayfarer nous projette, avec The Crimson Rider, et ce sans sommation, dans ce qui fait le cœur de cet album : une chevauchée sombre, déterminée et magnifiée dans la tempête du far-west, portant notre héros coincé dans un pays à la folie sans limites.

Justicier solitaire, brigand en fuite, indien opprimé, la puissance musicale déversée par Wayfarer sur cet album semble s’accommoder de tous les profils qui ont dessiné les contours de cette époque. Les natifs du Colorado ne tombent pas dans le piège de créer un « Retour Vers Le Futur 3 version black metal » et préfèrent, par le talent de ses musiciens, élever leur jeu vers un son se privilégiant l’évocation des problématiques sociétales qui pesaient sur le pays à cette époque. Il faut dire… quand on détient un des meilleurs batteurs de sa génération en la personne d’Isaac Faulk (officiant également dans Blood Incantation, rien que ça), il semble plus aisé de construire un album de black metal capable de s’extirper des standards du genre pour se perdre dans l’intensité des errements spirituels qui traversaient l’esprit de ceux qui, lors de ce bout d’histoire, se questionnaient sur la violence qui coule dans les veines de ce pays.

Longues séquences de création environnante plaquées sur des mid-tempo hypnotiques, blast-beats déposés ici-et-là, avec parcimonie, pour multiplier par trois l’intensité des conclusions de ces cavalcades précédemment citées, le groupe privilégie l’atmosphère générale plutôt que d’utiliser le black metal comme outil principal, celui-ci n’apparaissant qu’en toile de fond sans jamais pour autant lui faire perdre sa force et sa viscéralité originelle.

C’est ainsi que le groupe nous offre la chance de ne pas simplement s’attendre à un album prêt pour la guerre. Fire & Gold, aux sonorités contemplatives chères à Wovenhand et son charme Ulver-rien poussé par la voix de Jamie Hansen vient se poser au milieu de ce disque comme un léger et onirique répit dans l’apocalypse. Sur Vaudeville, les Américains caressent avec délicatesse les guitares acoustiques aux accents blues-y pour nous laisser le temps de nous questionner sur la folle agression dont nous avons été les auditeurs quelques minutes plus tôt dans l’album avec des titres comme The Iron Horse ou Masquerade Of The Gunsligers ; pour finalement terminer le tout dans un déluge de double pédales et de chœurs mystiques dont la sortie en fade-out semble repousser l’horizon vers de nouvelles aventures que nous avons hâte de découvrir nous aussi.

Certes, A Romance With Violence n’approfondit pas les précédents travaux de groupes comme Panopticon ou Fen (dont nous recommandons chaudement l’écoute si ce n’est déjà fait) mais il localise son art dans une époque bien précise, avec maîtrise et émotion, sans jamais sombrer dans la caricature de ce qu’il essaye de transcrire. Un hommage fidèle au far-west nous plongeant autant dans la fièvre aventureuse menée d’une main armée que l’interrogation métaphysique des conséquences d’un modèle de société où régnait un brouillard opaque sur sa frontière séparant la justice et de la vengeance.

Nul n'est nécessaire de contacter l'expertise d'un professeur diplômé pour valider ou non la note attribuée à cet album. Par ses qualités d'exploration, sa sincérité, sa détermination et sa maîtrise, A Romance With Violence est une copie parfaite qui mérite largement son 10/10.

Tracklist de A Romance With Violence :

1. The Curtain Pulls Back
2. The Crimson Rider (Gallows Frontier, Act I)
3. The Iron Horse (Gallows Frontier, Act II)
4. Fire & Gold
5. Masquerade Of The Gunslingers
6. Intermission
7. Vaudeville