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Album

15/08/20 - Varulven

Havukruunu

Uinuos Syömein Sota

LabelNaturmacht Productions
stylePagan Black Metal
formatAlbum
paysFinlande
sortieaoût 2020
La note de
Varulven
9/10


Varulven

The sound of falling, when the pictures are moving

Qu’on se le dise. Malgré un grand nombre de progressions accomplies ces trois dernières décennies, ainsi que l’apparition de ramifications de plus en plus nombreuses et poussées, le Metal demeure par essence un style assez conservateur et nostalgique. Les nombreux courants de revival qui ont émergés au début des années 2010 le montrent bien : dès lors qu’un nouveau style voit le jour et se démocratise, s’écarte trop de sa ligne directrice ou se dénature, on assiste dès lors à une levée de boucliers de la part des plus rigoristes. On pointe du doigt la perte de cette authenticité des débuts, de cette verve spontanée et insolente, on crie à l’aseptisation et au formatage. On martèle que c’était mieux avant et l’on regrette une époque, un âge d’or révolu et parfois fantasmé ; au point de tout dénigrer pour revenir à la flamme originelle d’un genre, ses origines, sa source.

Bien qu’étant assez progressiste quand il s’agit de parler d’art, je possède moi aussi mes petites règles inviolables à respecter, et il m’arrive donc de faire mon vieux con lorsque l’on ose s’attaquer à cette parole d’évangile, ou mon « boomer », pour reprendre une expression tendance. Surtout lorsque le succès de certaines mouvances les vide totalement de leur substance pour en faire une triste caricature. De tous les courants issus du Metal, le Pagan et le Folk sont probablement ceux ayant le plus souffert de leur triomphe. Je vous en parlais dernièrement, après des premières armes effectuées dans les 90’s aux côtés du Black Metal , le genre à véritablement explosé dans les années 2000, sous l’impulsion des scènes scandinave et finlandaise, et du fameux « Viking Metal ». Mais cet essor massif à entraîné la mise au placard de la ferveur spirituelle envers la Nature et les cultures pré-chrétiennes, c’est-à-dire l’essence même de cette scène. Place donc à tous ces Vikings en kilt de foire de village, bien plus enclins à poser vêtus de fourrures et à composer des airs beaufs pour les beuveries qu’à développer une vraie réflexion intérieure. Fort heureusement, et en parallèle du désastre éthylique des Korpiklaani, Trollfest, Equilibrium ou Turisas , une poignée d’irréductibles continuèrent de perpétuer la véritable essence du Pagan Metal, travaillant le concept et la musique dans une optique de sincérité absolue. Si l'on pense bien sûr à Primordial pour l’Irlande, les Scandinaves et autres Finlandais ne furent pas en reste, avec des formations telles que Kampfar, HelheimEreb Altor et surtout Moonsorrow, véritable patron qui surclasse toute concurrence grâce à la majesté de son œuvre, entre épopée exploratrice et grandeur d’une noblesse chevaleresque. Un immense arbre cachant toute une forêt d’artistes ayant les mêmes intentions que leur aîné, et s’imposant de plus en plus, depuis la désintégration de la mode pipeau drakkar, aux oreilles des connaisseurs. On peut notamment citer, pour l’école finlandaise, Marrasmieli, Vorna, mais surtout Havukruunu.

Au bout de deux albums, le gang de Stefan et Noitavalo a insufflé un vent de fraîcheur dans la sphère Pagan Black nordique, de part la férocité et l’éclat qui illuminent les compos de Havulinnaan (2015), et surtout de Kelle Surut Soi (2017), opus qui fit passer au groupe un cap en terme d’onirisme et d’héroïsme, marchant dans les pas d’un Moonsorrow, avec toutefois moins de fioritures et un esprit plus belliqueux, à la manière d’un Black Metal froid à la Windir. C’est donc un groupe en pleine progression, bourré d’envie et d’insouciance que nous avions laissé il y a trois ans. Et que nous retrouvons aujourd’hui pour la sortie de Uinuos Syömein Sota, troisième longue durée du duo, qui risque d’être au centre de l’attention, tant la marge de progression était énorme sur son grand frère. Tenir le même rythme de croisière sera t’il possible sur la durée ? La réponse est oui. Oh que oui. Fort d’une assise stylistique sereine, Uinuos Syömein Sota s’engouffre dans la brèche ouverte par Kelle Surut Soi, mais en renvoyant ce dernier au lit avec deux gifles en guise de correction. Havukruunu transcende ici son style en poussant à son paroxysme ses composantes de base. La première moitié du disque, bien que classique, est une véritable bourasque de mélodies galopantes et de riffs tranchants ; une immersion encore plus épique et puissante qu’à l’accoutumée, tant cette cavalcade céleste nous emportent avec la force du vent du nord, soufflant au dessus des plus beaux lacs gelés et des imposantes forêts de conifères. Les Finnois livrent toujours bataille sous l’influence d'un Moonsorrow qui aurait épuré ses attaques pour les rendre plus crues et brutales, à l’image de ce nouveau visuel au fusain qui orne la couverture, illustrant le sentiment brumeux et urgent qui émane de ce dessin, rappelant l’imaginaire néo-romantique d’un Theodor Kittelsen.

Havukruunu brandit donc avec ferveur cette rage conquérante, la mariant brillamment à des mélodies enlevées. Ces petites subtilités qui font tendre cet album vers de nouvelles possibilités, d’autres horizons. Notre tandem se permet d’être plus versatile et aventureux, piochant cette fois-ci davantage dans la facette « progressive » du groupe des cousins Sorvali. D’abord grâce à ce travail fait sur les leads guitares. Omniprésentes sur l’ensemble du disque, elles sont de véritables éclaircies dans la tempête de la guerre qui emporte tout, des caresses rayonnantes dans une marrée de pins noirs. Cet aspect fougueux et libéré des soli se ressent d’autant plus sur la dernière partie de l’oeuvre, qui se fait moins efficace mais plus exploratrice, enrichie par quelques enjolivements acoustiques du plus bel apparat. Entre des influences Heavy Metal plus prononcées sur les soli, des rythmiques plus planantes et lumineuses, un passage ambiant cosmique et une multitude d’harmonies vocales, idéales à l’instauration d’un cadre solennel et mystique, la couronne de conifères réussit à se libérer complètement, exaltant cette essence païenne profondément enracinée avec sincérité, à l’image de ces choeurs glorieux dignes d'un Wardruna, véritables passerelles psychopompes entre notre monde et celui des Dieux.

Trouvant un équilibre entre ses acquis du passé et cette recherche toujours plus audacieuse, Uinuos Syömein Sota surpasse Kelle Surut Soi sur tous les plans, écrasant littéralement son prédécesseur avec panache, audace et une combativité faisant la force des Finlandais depuis le tout début. Aux côtés de la cinématique de Marrasmieli et de la mélancolie de Vorna, Havukruunu confirme avec son troisième album sa place de leader de la nouvelle garde Pagan Black finnoise, l'héritier naturel du grand Moonsorrow. Tout ce que l'on peut souhaiter à présent, c'est que cette montée en puissance se poursuive, pour que le moment venu, l'élève finisse par surpasser le maître. 

 

Tracklist : 

01. Uinuos Syömein Sota

02. Kunnes Varjot Saa

03. Ja Viimein On Yö

04. Pohjolan Tytän

05. Kuin Öinen Meri

06. Jumalten Hämär 

07. Vähiin Päivät Käy

08. Tähti-Yö Ja Hevoiset