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Album

20/04/18 - ZSK

Borgne

[∞]

LabelAvantgarde Music
styleBlack Metal atmosphérique & industriel
formatAlbum
paysSuisse
sortieavril 2018
La note de
ZSK
8/10


ZSK

"On est tous le boomer de quelqu'un d'autre."

Mine de rien, Borgne fête cette année ses 20 années d’existence, 20 ans que le multi-instrumentiste du Vaud Bornyhake fait vivre son projet principal. L’histoire de l’homme à un seul œil avait ainsi commencé en 1998 avec la démo I. Cependant il aura fallu être patient, vu que le premier véritable full-length de Borgne, II, ne sera rendu disponible qu’en… 2007 ! Si son autre projet Organ Trails renommé Enoid en 2005 aura eu le temps de sortir de petites choses, 2007 marquera l’envol de la carrière de Borgne, avec dans la foulée de II la sortie de III, tandis qu’Enoid sortira lui son deuxième album intitulé Dodssyklus. Bornyhake (ou Ormenos dans d’autres projets) connaîtra alors un sacré pic de productivité, qui ne s’est pas tari ces dernières années avec notamment la formation de Pure en 2013 (déjà auteur de 4 albums !), tandis que le musicien de Lausanne se greffera à d’autres groupes pour diverses instrumentations (Cryfemal, Manii, Oculus, Serpens Luminis ou encore Cakewet et aussi les Grecs de Kawir entre 2010 et 2015). Borgne reste toutefois la formation principale de Bornyhake, la plus travaillée et la plus ambitieuse, tandis que Enoid et Pure évoluent tous deux dans un Raw Black Metal bien râpeux. Et Borgne est passé tout au long de sa carrière par diverses humeurs. Si les débuts sur I et II étaient également assez Raw, c’est avec III que les choses ont changé, le projet s’approchant plus du Black ambiant d’un Darkspace ou d’un Paysage d’Hiver (des compatriotes, forcément), d’autant que Borgne a été avant-gardiste en appliquant dès 1998 un schéma particulier pour nommer ses morceaux, « Akt Y.X » tout comme Darkspace utilisera ses « Dark X.Y » dès… 2002. Mais tout ceci évoluera bien vite pour IV (2009), où Borgne troquera ses Aktes pour des morceaux nommés à partir de planètes naines transneptuniennes, et pour un son à nouveau différent, plus industriel, plus typé Black-Indus old-school à la Mysticum. Malgré des artworks forestiers et morbides, Borgne regarde vers le futur de son seul œil. Et pourtant…

Dès 2010, Borgne se lancera dans la composition d’une trilogie où il pratiquera un Black-Metal à la croisée des chemins entre Black ambiant, Black atmosphérique et Black dépréssif, avec notamment l’arrivée en force de synthés lugubres. Entraves de l’Âme, Royaume des Ombres et Règne des Morts sortiront ainsi respectivement en 2010, 2012 et 2015, chez Sepulchral Productions puis Those Opposed Records. Une trilogie cohérente où Borgne affirmera son goût pour un BM forestier, nocturnal et déchirant qui prendra même une tournure assez épique au fur et à mesure que Bornyhake travaillera son art avec quelques contributeurs. Les ambiances se feront de plus en plus marquantes, et rien ne semblait pouvoir arrêter le parcours ambitieux de Borgne. Après, le style commençait un peu à tourner en rond, étant parfois desservi par quelques menues longueurs, notamment sur Règne des Morts et ce malgré ses quelques singularités (comme un morceau chanté en grec), tandis que Royaume des Ombres n’était lui pas parvenu à faire mieux que Entraves de l’Âme qui reste aujourd’hui et pour ma part le sommet de la trilogie, avec des morceaux comme "Tainted Utopia" et "The Plague". La qualité était tout de même globalement constante mais Borgne avait besoin de se renouveler un tantinet, surtout qu’on pouvait regretter à la fois le fait que le Black-Indus de IV était jusque-là un one-shot, ainsi que les ambiances astrales et très noires d’un III à son époque (notamment le 100% Dark-Ambient "Akt 2.3" très flippant). Eh bien réjouissons-nous car Borgne va remettre un peu toute sa carrière à plat avec [∞], va faire la synthèse du passé pour repartir de l’avant. Vers l’infini et l’au-delà, ou aussi un huit mis à plat pour le huitième album (même si I était une démo et qu’il ne faut pas occulter l’EP 3.5 sorti en 2008), mais un album particulièrement complet et toujours marqué par l’ambition et la classe de Borgne.

Il va donc falloir savoir sur quel pied danser avec [∞], album où Borgne va aller et venir dans les sous-genres qu’il a exploité à tour de rôle depuis III il y a 11 ans. C’est ainsi que dès l’ouverture sur "La Porte du Chaos", nous sommes accueillis par des sons industriels (notamment au niveau de la batterie et de ses « beats » où encore quelques sonorités électroniques et noisy) renvoyant directement à IV. Mais l’on retrouvera tout autant des passages plus spatiaux évoquant III ainsi qu’une atmosphère lugubre, nocturne et néanmoins astrale qui nous ramène à Règne des Morts. Car oui, [∞] va aussi réussir de temps à autre la performance de fusionner habilement tous les aspects musicaux qu’a arboré Borgne sur ses 5 opus précédents, plutôt que d’osciller de l’un à l’autre même si les morceaux proposés vont présenter divers équilibrages. Pour cela "La Porte du Chaos" est un opener complet et très réussi, et se pose directement comme une des sensations de [∞]. Et il pose aussi une chose importante sur cet album, qui est le fait que la majorité des paroles seront ici déclamées en français, alors que jusque-là ça n’avait été le cas que pour un seul et unique morceau de Borgne, "L’Odeur de la Mort" qui ne figurait que d’ailleurs sur le précédent album du projet, Règne des Morts. "Peu Importe si elle m’aura Aveuglé" poursuit l’effort de "La Porte du Chaos" en se basant à nouveau sur les rythmes industriels, mais de manière bien plus salvatrice et effrénée, pour un morceau particulièrement intense qui bénéficie en sus d’une ambiance « haunting » très prenante, nous renvoyant aux meilleures atmosphères de la trilogie Entraves-Royaume-Règne. [∞] fait donc, avec brio, le bilan de tout ce que Borgne a produit ces dernières années, avec une grande inspiration et une production avec pas mal de relief, qui met bien en avant le chant maîtrisé de Bornyhake, avec une utilisation de la langue française qui fait mouche, et on se demande même pourquoi le Suisse ne l’avait pas plus utilisée par le passé. Le départ de l’album est donc résolument industriel, tout en allant plus loin qu’un IV, le très efficace "Mis à Mort, Mis à Nu" plus tard confirmera que Borgne cartonne toujours autant dans le registre Black-Indus, mais [∞] est un album qui regorge bien des surprises pour fêter l’anniversaire du projet…

On changera alors un tantinet, voire radicalement, de registre pour un morceau comme "Un Temps Périt". Plus question de Black-Indus ici, Borgne atteint le paroxysme de l’aspect épique de sa musique qu’il avait parfois développé sur Royaume des Ombres et Règne des Morts. Des trémolos et des mélodies libératrices, des vocaux déchirants et possédés, des chœurs féminins et une ambiance lumineuse et religieuse émaillent ce morceau de 6 minutes très surprenant et envoûtant. Le Metal de Borgne en devient presque émotionnel et touchant, et tout ceci va être confirmé par les deux parties de "I Tear Apart My Blackened Wings", où l’on retrouve (logiquement) un chant en anglais plus criard mais aussi des vocaux plus clairs là aussi très touchants, qui vont apporter un plus à certains moments cruciaux de la première partie (notamment le final d’une pureté incroyable), particulièrement épique et gorgée de montées apocalyptiques assez sublimes, en plus de mélodies toujours très émotionnelles. Borgne fait le bilan de sa carrière mais va aussi plus loin que ce qu’il avait fait sur la trilogie Entraves-Royaume-Règne, en atteignait un niveau de classe insoupçonné qui confère au grandiose sur ce "I Tear Apart My Blackened Wings Pt.1" bluffant et irrésistible. Le moment fort de cet [∞], prolongé par la deuxième partie un peu plus classiquement Black-Metal « traditionnel » avec force trémolos, mais Borgne y ajoute sa patte épique, forestière et stellaire, ses originalités (avec notamment du chant un peu plus grave et rituel ici et là) et cela nous donne une bonne tuerie BM des familles, conclue par un break Dark Ambiant qui nous amène à un petit final acoustique à chant clair très enivrant. Mais comme [∞] sera un album complet et abouti, n’oublions pas la pièce centrale de 10 minutes qu’est "Comme si ça s’arrêtera…" qui passe par diverses humeurs en maintenant une certaine intensité, entre trémolos frénétiques et ambiance monumentale, et même passages plus Raw histoire de remonter un peu avant III dans cette revue de carrière très convaincante de Borgne.

[∞] se clôture sur la longue outro "Chuter", où Borgne démontre une fois encore son savoir-faire en matière d’atmosphère forestière et dépressive, avec ici une gratte acoustique très triste, une sorte de chute en solitaire, dans le froid et le noir. Le bilan de cet album-bilan est donc au bout plus que satisfaisant. Sans se réinventer, Borgne est allé au bout de ce qu’il propose depuis 10 ans, est allé au bout de ses ambitions pour un album totalement réussi, se posant peut-être comme le meilleur de sa discographie d’ailleurs. Si III, IV et Entraves de l’Âme constituaient le sommet artistique du projet Suisse dans divers sous-styles (Black ambiant, Black industriel, Black atmosphérique un brin dépressif), [∞] réussit à marier tous ces aspects et se pose donc logiquement comme un disque très abouti, y ajoutant en sus le meilleur de Royaume des Ombres et Règne des Morts, deux sorties qui apparaissent bien faibles aujourd’hui. Même s’il n’est pas un projet particulièrement original, Borgne a avec [∞] affirmé sa personnalité ou plutôt ses personnalités, en choisissant de faire le pont entre Black-Indus et Black plus classiquement ambiant/atmosphérique, comme si un Paysage d’Hiver en version autrement plus « clean » allait piocher dans certains aspects musicaux de Darkspace. Avec des morceaux forts comme "La Porte du Chaos", "Comme si ça s’arrêtera…" et autres "I Tear Apart My Blackened Wings", entre autres pistes conférant à cet album un côté très complet, [∞] est donc un excellent album, que l’on attendait peut-être plus de la part du projet après une trilogie diversement réussie. L’ambition de Borgne, elle est là, dans cet album quasi-irréprochable. Rien de révolutionnaire certes, [∞] n’est pas encore un grand album est maintenant que le bilan est fait il faudra voir ce que Bornyhake nous réserve pour la suite, mais cet album est une des grandes satisfactions de l’année en matière de BM à la fois astral et forestier, traditionnel et singulier. Borgne passera peut-être encore inaperçu malgré les qualités qu’il démontre depuis 10 ans, mais c’est bien connu, au royaume des aveugles, Borgne est roi.

 

Tracklist de [∞] :

1. La Porte du Chaos (7:17)
2. Peu Importe si elle m’aura Aveuglé (7:12)
3. Un Temps Périt (6:03)
4. Comme si ça s’arrêtera… / Stone (10:20)
5. I Tear Apart My Blackened Wings Pt.1 (9:02)
6. I Tear Apart My Blackened Wings Pt.2 / Sun (8:04)
7. Mis à Mort, Mis à Nu (6:58)
8. Chuter (6:55)

 

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