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Le Metal à Taïwan

dimanche 12 mars 2017 - Prout
Prout

Chroniqueur musiques du monde. Parfois Brutal Death / Black / Grind mais rien au dessous de 300BPM sinon c'est trop mou et je m'endors.

Horns Up n'en est pas à son coup d'essai dans son introspection des scènes Metal outre-frontières. Que ce soit Dubaï via les 2 Guys 1 TV, la Turquie, et plus précisément Istanbul, ou finalement l'Egypte, on croirait qu'Horns Up se spécialise dans un monde oriental où l'on sait que religion et musique du diable ne font pas bon ménage. Néanmoins, une petite île au fin fond de l'extrême orient, au Sud-Est de la Chine, résiste encore et toujours à l'envahisseur de la monoculture d'État pour proposer une scène riche, libre et néanmoins méconnue sous nos latitudes ; j'ai nommé : Taïwan.

Afin de comprendre l'essence de la scène Metal taïwanaise, il me parait primordial de vous raconter d'abord l'histoire étonnante de cette île de 24 millions d’habitants, ou plutôt complexe d’îles, qui est au centre de tumultueux échanges politiques qui pourraient aboutir à un des plus importants conflits mondiaux du 21eme siècle. Taïwan, l'île de Formose de son doux nom occidental d'avant-guerre, a été découverte en 1542 par des colons portugais qui s'en allaient alors au Japon. Voyant les luxuriantes falaises, les marins s'exclamèrent ''isla formosa'' - la belle île. Presque 30 000 ans après les premiers habitants autochtones de l'île, 6 000 ans après une seconde vague importante d'immigration continentale, Taïwan devenait portugaise, puis discutée par la Hollande, la Chine continentale, même la France lors du conflit franco-chinois à la fin du 19eme siècle. Le Japon s'établira d'ailleurs très vite à la fin de ce même siècle sortant grand vainqueur de la guerre sino-japonaise de 1894. Ce n'est qu'en 1945, lors de la défaite japonaise de la seconde guerre mondiale que Taïwan sera mise sous tutelle de La République De Chine créée lors de la révolution de Chine continentale de 1911.

Quatre ans après, Taïwan devient le refuge de Chiang Kaï-Chek et de son parti du Kuomintang (KMT)  car ils viennent de perdre la guerre civile chinoise au bénéficie des communistes alors sous l'emprise de Mao Zedong. Ils décident donc de tous migrer à Taïwan, en emportant une bonne partie des plus beaux trésors de la Chine au passage. Ce qui n'a pas forcément été une mauvaise chose quand on voit ce que la révolution culturelle de Mao a fait de ses richesses historiques. Même pas un an après, la Chine continentale deviendra la propriété effective de La République Populaire de Chine, telle qu'on la connaît aujourd'hui et Taïwan restera La République de Chine de Chiang Kaï-Chek, qui vient de s'y autoproclamer président à vie : il émerge donc deux Chine qui revendiquent plus ou moins les mêmes terres. On se retrouve un peu dans le même désordre politique de la Corée du Nord et du Sud ou des deux Allemagne avec le clivage politique gauche / droite.

A savoir que la République de Chine (Taïwan) avait encore toute légitimité et siégeait encore à l'ONU, et ce jusqu'en 1971, où La République Populaire de Chine la remplaça après le refus de Chiang Kaï-Chek d'accepter l'existence officielle d'une deuxième Chine. Chiang Kaï-Chek était connu comme un tyran pour les habitants premiers de l'île et marque une ère assez dure et restrictive. Chiang Ching-kuo, le fils de Chiang Kaï-Chek prendra la présidence de Taïwan en 1978. Le régime autoritaire du père s'amenuise et la liberté d'expression s'installe jusqu'à celle qu'on connaît aujourd'hui, des gouvernements de plus en plus souples s'enchaînant. Néanmoins le conflit avec la Chine continentale reste encore d'actualité et Taïwan revendique encore la Chine continentale quand bien même elle n'y milite plus activement. Une hypothèse voudrait que le KMT aimerait que la Chine devienne une démocratie pour avoir une chance à terme d’y reprendre le pouvoir un jour. Seulement cette idée marche dans les deux sens et la Chine Continentale revendique tout autant Taïwan, sauf qu'elle n'y va pas de main morte : embargo politique, économique, social, etc., la Chine ne lâchera pas le morceau. Malgré tout, Taïwan continue son ascension vers une île libre. Libre en parole, mais surtout libre de la Chine continentale. Depuis début 2016, faisant écho au printemps taïwanais de 2014 (qui lui-même faisait écho au printemps chinois de 1989), Tsai Ing-wen, est la première femme présidente de l'île mais surtout présidant le parti indépendantiste taïwanais, pour la seconde fois de la vie politique de l'île, qui refuse en bloc son affiliation chinoise du continent. D’ailleurs le premier président indépendantiste avait été élu parce qu’il avait rendu célèbre une peluche « ke-ai » (« mignonne ») de lui-même (véridique). Mais le KMT a réussi à le mettre en prison pour corruption après son mandat… D’ailleurs, le KMT considère que c’est à cause de cette présidence que Taïwan a développé une identité taïwanaise artificielle et qu’aujourd’hui les jeunes ont une idée « biaisée » de leur histoire.

Néanmoins le monstre économique que représente la Chine continentale fait pression sur tous les pays encore en accord avec Taïwan comme par exemple les États-Unis qui leur vendent toujours des armes (comme d'hab' vous allez me dire). Vous avez bien dû entendre parler du premier craquage de Trump qui a eu la bonne idée d’accepter un appel téléphonique de Tsai Ing-wen à peine était-il arrivé au pouvoir, ce qui a eu comme résultat de profondément énerver la République Populaire de Chine. Encore un qui confond Taïwan et la Thaïlande, y’a juste plus de 2 000 km entre les deux à vol d’oiseau. Seulement voilà, le Made in Taïwan des années 1980, HTC, ACER, ASUS etc., restent des entreprises taïwanaises fortes, et l'île est loin d'avoir donné son dernier mot au niveau de l'économie mondiale, ce qui amène à des conflits parfois musclés entre le gouvernement chinois et les pays traitant avec la belle île, et c'est là où les choses peuvent chauffer.  

Quel rapport avec la musique vous allez me dire ? Et bien le rapport est tout simplement dans le fait que la musique taïwanaise est une musique relativement libre, loin de la censure chinoise d'après-guerre ou encore du patriotisme exacerbé quasi imposé à l'époque. Ainsi Taïwan a eu le temps d'évoluer et de se libérer musicalement, sans doute plus vite que la Chine. Aussi, on ressent ça dans les scènes extrêmes, car le seul groupe de par là-bas que vous connaissez sans doute si vous n'êtes pas trop Asie, c'est Chthonic, et c'est Taïwanais et établi depuis plus de deux décennies. Tengger Cavalry est Chinois, Pékinois même, à inspiration mongole, mais ils sont arrivés plus récemment sous nos latitudes. Fan de Taïwan, ayant participé à la création de notre propre marque de bière là-bas et y allant souvent, j'avais tout simplement envie de vous dresser le portrait musical d'une île que j'affectionne tout particulièrement.

Si on inclue tout ce qui est Glam Rock ou associé Hair Metal et cie, l'histoire du Metal à Taïwan a débuté vers la fin des années 80, début 90 quand des groupes comme Assassin étaient bien gros et ouvraient pour des groupes comme Bon Jovi quand ces derniers tournaient dans les environs.

Le Metal Extrême n'existait pas vraiment encore avant que Chthonic, groupe de Black Metal fan de Cradle of Filth à n'en pas douter, originaire de Taipei, n'arrive en 1995. Ils faisaient partie de la première vague de groupes de Metal Extrême taïwanais, et surtout un des premiers groupes à jouer des morceaux originaux, quand les autres groupes restaient encore aux covers. D'ailleurs cette mode du cover est encore bien ancrée dans la scène taïwanaise et je ne crois pas me souvenir d'un seul concert que j'aie fait là-bas où il n'y avait pas un groupe spécialisé dans les covers ou alors en en foutant pendant la majorité de leur set. Pas si étonnant, on était aussi toujours très proche d'une musique à la japonaise quand ce n'était pas juste des reprises de tubes de Visual-Kei ou autre J-Rock. On sent l'influence qu'a eu le Japon sur Taïwan, même pas que dans la musique d'ailleurs, les Taïwanais ne cachant pas leur amour pour les mangas ou encore Hello Kitty, qui a d'ailleurs ses propres vols aériens.

Ça a pris quelques années mais la scène a réellement commencé à s'agrandir vers la moitié des années 2000, avec l'émergence de nombreux nouveaux groupes, principalement à Taipei, mais aussi dans d'autres grandes villes comme Taichung, connue principalement pour sa scène Punk, mais aussi à Kaohsiung. En partie grâce au succès grandissant de Chthonic, le Black Metal était assez populaire en ce temps-là. Ainsi des groupes comme Anthelion, qui viennent juste d'annoncer un break à durée indéterminée, commencèrent à émerger, tout comme Hades, groupe dont la frontman et chanteuse deviendra plus tard tragiquement handicapée lors d'une tentative de suicide...
Pour revenir sur la parité homme / femme dans le Metal, il faut savoir qu'à Taïwan il n'est pas rare du tout d'avoir des membres féminins dans un groupe, c'est même quelque chose qui m'a marqué à l'inverse : il est presque plus rare de voir des groupes non mixtes. Comme quoi les femmes là-bas ont le droit d'être des musiciennes avant d'être un bout de viande. A ce même titre, il y a de nombreux groupes mixtes au niveau des origines asiatiques / occidentaux.

Vers la fin des années 2000, et surtout 2010, le Deathcore a pris les devants de la scène, comme un peu partout. Beyond Cure et Sideffect étaient bien gros. Beyond Cure est toujours bien populaire et encore en course aujourd'hui malgré ses nombreux changements de lineup alors que Sideffect a splitté. Ces temps-ci les groupes comme Dark Charybdis, Flesh Juicer et Emerging from the Cocoon sont en train d'exploser. Le Metalcore de manière générale est devenu énorme avec des groupes comme Eye of Violence qui ont une bonne fanbase ou encore Seeking the Ocean qui les suivent de près. Les scènes Metalcore et Deathcore continuent de grandir et sont de loin les plus populaires, tout simplement car elles sont les plus accessibles. D’ailleurs à ce sujet, certains groupes voguent entre les milieux plus Rock énervé et Metal / Metalcore, je pense notamment à P!sco, qui a été une claque monumentale pour moi en live et dont les membres sont adorables et dont le style de musique est pratiquement indescriptible tellement il flirte avec un peu tout. Le groupe est d’ailleurs populaire dans la scène Metal autant que dans la scène Pop Rock, Rock Alternatif et Prog !

Le seul réel outsider actuel est le groupe de Thrash Mélodique du nom d'Infernal Chaos, qui a été fondé par Jesse Liu, le guitariste de Chthonic. C'est d'ailleurs le groupe le plus populaire du pays après Chthonic depuis une dizaine d'années. Chthonic vit d'ailleurs très bien seul dans sa case, restant le groupe de Metal Extrême le plus populaire de Taïwan ayant réussi à réunir pas loin de 20 000 personnes il y a quelques années pour un concert gratuit sur la plus grande place de Taipei : le Liberty Square. Aucun autre groupe taïwanais ne pourrait rêver de ça à l'heure actuelle.
Si je devais comparer ça en terme d'affluence avec ce que j'ai vu sur place, je ne pourrais que vous parlez du Spring Scream, un des plus grands festivals généralistes taïwanais, que j'ai eu la chance de faire en 2014 et qui peut accueillir plusieurs dizaines de milliers de personnes sans souci. Mais malgré la place potentielle, je ne suis pas persuadé d'avoir vu plus d'affluence même sur les têtes d'affiche étrangères. Mais j'ai beaucoup aimé passer de groupes de Death Metal à d'autres d'idoles japonaises.

Il y a quelques niches qui arrivent malgré tout à tirer leur carte du jeu. Concernant le Thrash actuel, il y a Bazooka, qui évolue plutôt dans la partie la plus punk et primitive du genre, et Masquerader, qui fait plus dans le Thrash Technique désormais, alors qu'il avait commencé comme un clone standard de Bay Area Thrash Metal entre Exodus, Metallica et Megadeth. Mutation est un groupe de Party Thrash bien fun et qui commence à se faire un nom. Les musiciens l'ont monté après leur service militaire obligatoire, qui peut pourtant être très souvent létal pour les groupes. Limbo est un autre groupe de Thrash Progressif / Thrash Death qui a fait quelques vagues ici-bas, tout comme Psychopress, dont la technique et l'ambiance rappellent la légende du groupe Death. Mais des petites formations existent et se produisent dans des lieux alternatifs ou intimistes. J’ai été invité comme guest pour rigoler dans un live de Hybrid, groupe de Heavy Thrash, qui avait pu jouer au Holy Land, un magasin de musique et complexe de salle de répet’ qui se transforme en salle de concert les derniers samedis du mois. Le public y est d’ailleurs assez jeune.

Le Black Metal est un peu en train de faire son comeback avec le retour de vieux groupes de la scène taïwanaise du passé comme Inferno Requiem tout autant que de nouvelles formations telles que Armed Judas ou la reformation de Desecration. Un groupe qui a suivi les pas de Chthonic est Bloody Tyrant, qui a lui aussi ajouté des éléments folkloriques taïwanais à leur musique. Pendant un moment, Taïwan avait un groupe de Black Metal 100% féminin nommé Blair Witch, mais elles ont splitté. Le Black Metal peut amener des gens parfois ailleurs. Freedy Lim, le frontman de Chthonic a profité de sa popularité pour fonder son propre parti politique, le New Power Party, un parti très (trop?!) nationaliste, et il vient de gagner la régeance du 5ème district de Taipei. Si vous regardez les clips ou les traductions des lyrics de Chthonic, vous remarquerez directement qu'ils sont très indépendantistes, à lutter contre "l'oppression" extérieure.

Il y a une toute petite scène Grindcore, qui tourne principalement autour d’un gars du nom de Sleazy Derek qui tient le label Rottenpyosis Records. Il a un groupe de Grindnoise nommé Hotel Carrefournia (comme quoi même là-bas la scène Grind aime la connerie) et un groupe de Goregrind du nom de Brain Corrosion. Associé à cette clique il existe un one-man band de Goregrind qui s’appelle Fetus Slicer ainsi qu’un autre groupe de Grind intitulé Stench of Lust, et tout ce beau monde a tendance à jouer ensemble.

Le Death Metal n’a jamais vraiment pris là-bas. Le groupe Revilement existe depuis plus de dix ans et pendant ce temps-là, c’était un peu le seul à faire du pur Death Metal et pas du Deathcore comme la plupart des autres groupes. Pendant quelques temps il y avait un groupe de Death Metal avec des musiciens venant de Nantou, une ville du centre taïwanais, appelé Demise, mais il ne semble plus en activité. Un autre défunt groupe du nom de Necroabbot flirtait entre le Death Metal Suédois et le D-Beat (what ?!) mais la plupart des groupes de Death Metal à Taïwan sont très peu nombreux et éparpillés. Bien entendu, comment ne pas parler de Maggot Colony, groupe de Brutal Death Slam qui nous a fait le plaisir de venir tourner en Europe l’année dernière (2016) qui a une bonne fanbase qui les suit.

Il m’était bien évidemment impossible de faire ce dossier tout seul, donc je remercie très chaleureusement Cyril pour l’entrain et Damien pour les relectures politiques. I want as well to thank a lot Rachel from P!sco for the amazing interview she and her band gave me years ago, Billy (Revilement) for the contact and Joe Henley from Revilement, who were the headmaster of Taipei Metal webzine and who helped me more than I could Imagine to write all of this stuff. Thanks a lot everyone !!! 謝謝你們 !!!

PS : J'avais envie de finir sur un groupe fun pas trop trop fan du service militaire : Stockingshit. Enjoy !