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Les claviéristes des profondeurs : l'année 2023 en 10 albums de dungeon synth

mardi 16 janvier 2024
Matthias

Punkach' renégat hellénophile.

Le dungeon synth est-il à la mode ? Cela parait paradoxal pour un genre musical qui se veut obscur. Mais entre l'engouement général pour tous les types de synth, le retour en force du JDR, et une vraie surproduction dans la scène stimulée par les réseaux sociaux, les portes de cette citadelle semblent bel et bien grandes ouvertes. On a même un événement qui lui est entièrement consacré en Belgique, le Dark Dungeon Festival, et dans un véritable château, encore bien. À l'heure d'écrire ces lignes, l'édition de cette année est déjà sold out, quand bien même aucun nom n'avait été officiellement dévoilé auparavant. Une méthode à la Hellfest qu'on peut déplorer, mais on saluera quand même le succès de l'événement, tout en (re)découvrant notre report de la première édition.

Quoi qu'il en soit, c'est là un genre que nous sommes quelques-uns à apprécier dans la rédaction, mais sur lequel on écrit finalement très peu - il faut dire que ça n'est jamais facile de commenter des sorties instrumentales. Mais c'est un défi à relever ; dans le même esprit que le bilan Heavy New Year de mon collègue Malice consacré aux voix aiguës, je tente donc, sans prétention, un récapitulatif des sorties incontournables de l'année dernière au rayon dungeon synth. Un exercice de style qui, peut-être, deviendra une vraie rubrique par la suite. On enfile donc sa cape et on décroche du mur sa reproduction de l'épée d'Aragorn : direction les catacombes les plus proches pour découvrir quelques claviéristes des profondeurs que je considère comme mes immanquables de 2023.

Groupes évoqués : Tales Under The Oak | Hyver | Erythrite Throne | Hole Dweller | Umbría | Warlock Corpse | Duskgreeter | Castle Zagyx & Elffor | Erang | Bataille

Tales Under The Oak - The Toad Alchemy
 Allemagne (Dark Age Productions)

Dans le dungeon synth, visiblement on ne fait pas trop monter l'attente du public : on sort son album, comme ça, sans prévenir. Et puis je suppose qu'on retourne peindre ses figurines. Même quand on est devenu, en trois albums, une des grandes révélations de la scène et sans doute une de ses principales portes d'entrée. Car Tales Under The Oak, c'est une bouffée d'air frais parmi toutes ces histoires de vampires et de sorciers, c'est prendre un moment pour écouter la pluie tomber et les crapauds coasser, loin de toutes ces caves qui sentent le salpêtre.

On aurait pu croire que trois albums auraient suffi pour conter les histoires du petit peuple des batraciens, mais en voici donc un quatrième, sorti tout juste pour la fin de l'année. Un The Toad Alchemy plus mystique, plus magique que les précédents, avec d'ailleurs les featurings d'Ithildin et de Pauldron, deux autres projets qui méritent une écoute. Mais la particularité de cet album, c'est qu'il se double d'un véritable audiobook : toute sa seconde partie – il fait presque deux heures – raconte bel et bien une histoire de crapauds partis à l'aventure. Si c'est une suite logique du concept, on s'éloigne toutefois trop du territoire purement musical pour que j'exprime un avis, mais l'exercice mérite d'être salué.

Hyver - Sorcier-Hibou
France (Antiq Records)

Après les aventures des crapauds, voici celles des chouettes, hiboux, et autres oiseaux de nuit. Bon, il est rare que je présente une sortie d'Antiq Records, n'étant pas spécialement réceptif à la philosophie de ce label français ni à la majorité de ses sorties. Mais il y a des exceptions, et cette histoire de sorcellerie animalière en est une, et une très belle. Cette geste du Sorcier-Hibou nous plonge dans une ambiance résolument médiévale qui pourrait rappeler Fief, mais en plus sombre, y compris dans le sens de plus intimiste (« Nuit Pluvieuse »), tandis que l'on suit le parcours initiatique d'un jeune rapace. Une aventure qui ne manquera pas non plus de moments de recueillement (« Le Parlement des Chouettes ») comme de lumière (« Vers de Nouvelles Quêtes »). Un album qui me rappelle, davantage encore que ceux de Tales Under The Oak, la fantasy animalière à la britannique, comme la saga littéraire Redwall de Brian Jacques. De quoi me rendre très curieux des futures sorties d'Hyver.

Erythrite Throne - Cursed to Wander the Shadowland Eternal
Canada (Serpent's Sword Records)

Ce qui est absolument hallucinant en dungeon synth, c'est le rythme de sortie de beaucoup d'artistes ; il n'est pas rare de découvrir un projet via une sortie récente pour se rendre compte qu'il avait dévoilé un autre album quelques mois plus tôt. Erythrite Throne monte directement de quelques niveaux avec pas moins de six albums sortis rien qu'en 2023... Il a bien fallu faire un choix.

Projet canadien, j'aurais pu croire Erythrite Throne finlandais, tant ses longues plages lancinantes à l'orgue, entrecoupées d'une rare voix raw black metal, suggèrent la désolation d'un hiver sans lumière. Une ambiance propice aux deux contrées, j'imagine. C'est là un dungeon synth particulièrement froid, mais qui ne se prive pas non plus d'un certain sens des grandeurs (« The Death March of A Thousand Mournful Shadows »... Tout un programme !). Une œuvre gothique dans tous les sens du terme, à la fois sombre et aérienne – pensez aux ruines des dernières cités des Elfes. Une des sorties de l'année vers laquelle je suis le plus souvent revenu.

Hole Dweller - With Dreams of Hereafter
USA (Dungeons Deep Records)

Marre des goules, vampires, et autres êtres qui hantent les galgals ? Ça tombe bien, car de nos jours il y a du dungeon synth pour à peu près tout. Y compris un grand nombre de projets plus paisibles, champêtres même, qui mettent en avant une vie simple mais heureuse ; de la musique qui réchauffe, en somme.

Hole Dweller est selon moi un des plus aboutis, avec une musique résolument tournée vers la perspective des Hobbits ordinaires, ceux qui n'ont pas besoin de partir à l'aventure pour être heureux. Ce n'est pas pour autant que ce dernier album se contente d'un bon gros livre au coin du feu, toutefois, bien que ce serait très honorable. Non, cette fois Hole Dweller nous suggère plutôt les souvenirs de moments parfaits, belles rencontres, petites aventures et mémorables pique-niques, tous embrumés par les méandres de la mémoire. Un beau moment, bien qu'il est certainement emprunt d'une certaine tristesse. L'album est en effet dédié à celles et ceux qui ont subi pertes et chagrins ; si l'on met en avant les meilleurs souvenirs, ça n'est jamais sans un inévitable pincement au cœur.

Umbría - Homecomer
Espagne (Gondolin Records)

Voici un autre projet qui délaisse la magie impie des tours de garde et des oubliettes pour une autre, plus orientée vers les esprits de la nature. Mais Umbría demeure quand même fidèle à l'esprit dungeon synth, avec des compositions qui ne dépareilleraient pas comme OST d'un jeu vidéo – mais je pense plus à un ancien Zelda qu'à un Dragon's Lair. Non pas partir à l'aventure dans une énième caverne mal famée, mais plutôt en revenir, dans les lumières du printemps et par de vertes collines. Il y aura des moments plus ambient (« Across the Stone Forest ») et des expérimentations inattendues (« The Unhealing Wound ») mais dans l'ensemble, on reste dans un registre lumineux, entrecoupé de moments absolument fantastiques, dans tous les sens du terme – comme ce superbe clavecin, sur « Sealed Tower of the Withering Monarch ».

Warlock Corpse - Return of the Black Comet
Turquie (Out of Season)

Projet basé en Turquie selon sa page Bandcamp, mais dont le nom s'écrit visiblement en cyrillique, Warlock Corpse rudoie les limites du dungeon synth pour embrasser celles d'un très raw black metal (« Ghoul »). La voix (en russe ?) et la guitare, plus présentes que chez un Erythrite Throne, restent toutefois en retrait pour laisser la primauté au clavier, ce qui suffit pour moi à placer cet album dans la présente sélection.

On est bien loin des champêtreries cette fois ; Warlock Corpse nous traîne au plus profond du donjon pour assister aux rituels les plus impies de son résident (« Bride Sacrified »). Résolument vintage, et pas vraiment keller synth comme je l'ai lu parfois, ce projet plaira aux puristes pour qui le dungeon synth doit rester une musique sombre et radicale qui ne se compose qu'à l'abri de la lumière du jour. Mais Warlock Corpse le fait mieux que beaucoup d'autres, nous plongeant dans une ambiance fantasmagorique et horrifique qui me rappelle d'autres projets orientés plutôt black metal d'Europe centrale et orientale. Evidemment hyperactif, Warlock Corpse multiplie les sorties et les splits (avec Siege Golem par exemple). Si on ajoute que les cassettes disponibles à la commande semblent provenir du Kazakhstan, voilà qui nous laisse entrevoir une scène russophone foisonnante, et sans doute parfois exilée, de claviéristes des profondeurs.

Duskgreeter - Hasten the Sundown
Allemagne (Unreal Estate Records)

Encore un projet qui est apparu d'un coup, sans prévenir, pour nous gratifier de deux albums sur la même année. Mais si le second, Boneyard of the Gods, a, lui aussi, son charme. Je préfère ce premier opus de Duskgreeter. Rien que pour son visuel, qui me rappelle d'anciens RPG du tournant des siècles. La musique est d'ailleurs à l'avenant, un dungeon synth traditionnel très épuré mais qui arrive à s'éloigner du trope fantasy médiévale classique. Duskgreeter nous emmène bien à l'aventure, mais dans un univers hors norme, où l'on se surprend à contempler le coucher du soleil sur les déserts de cendre, en route pour explorer les ruines d'étranges cités mécaniques. Et à chaque fois, je me laisse surprendre par ce riff de guitare mastodontesque sur « Through the Rift » ; chapeau l'aventurier ! Bref : Duskgreeter offre un dungeon synth sans artifice inutile, fidèle aux racines du genre, mais qui arrive à les transcender pour nous offrir de nouveaux imaginaires.

Castle Zagyx & Elffor - Ungodly Misteries
Espagne (Nightside Records )

Allez, je triche un peu en choisissant un split entre deux projets espagnols, dont l'un, Elffor, a sorti trois albums l'année dernière, dont un de pur black metal. Cela dit c'est vraiment cette œuvre à quatre mains que j'ai retenue. Un disque qui arrive à vraiment tutoyer l'épique dans la partie de Castle Zagyx, avec des compositions comme « A Dispute Amongst Brothers » et « War of Attrition ». Elffor professe plutôt une musique très dark ambient, hantée et froide. D'ordinaire c'est un peu trop pour moi, sur un album complet, mais ici ces compositions s'équilibrent pour le mieux avec celles de Castle Zagyx, faisant de ce Ungodly Mysteries un album qui dénote.

Erang - A Blaze in Time
France (Dungeons Deep Records)

Actif depuis 2012, Erang est véritablement le héraut du dungeon synth en France – qu'on a d'ailleurs eu le plaisir d'interviewer. Chacune des sorties du fort discret individu – et elles sont nombreuses – est un petit événement, dans le milieu des claviéristes et des dungeon crawlers. D'autant qu'Erang a toujours su se réinventer, explorant de nouveaux royaumes musicaux très régulièrement. Ce A Blaze In Time a donc forcément sa place dans cette sélection, d'autant plus qu'il s'agit visiblement d'un album très personnel de la part de l'artiste, de nombreuses pistes étant dédiées à une personne, bien souvent de sa famille. D'où sans doute ces sonorités plutôt intemporelles que véritablement rétro, comme ce piano entêtant sur « Forever Trapped Within The Lonely Madman's Memory Maze », ou encore ces cordes sur « Medieval Mourn ». Il y a quelque chose de plus ancien, de plus subconscient, enfoui dans cet album, et je ne parle pas de mondes imaginaires ou de trésors perdus. En tout pas au sens de l'objet d'une quête. Est-ce encore du dungeon synth ? Peut-être pas au sens strict, mais c'est en tout cas un album profondément intime, à écouter d'une traite.

Bataille - 5 Magics
France (Frozen Records)

Allez, quitte à parler de projets français, on ne va évidemment pas oublier l'ami Maxwell, dont le projet Bataille a pris une belle ampleur depuis son premier EP en 2020. On reste dans l'hommage à la pop culture qui fait rêver, cette fois pas tant les jeux vidéos rétro' que le jeu de cartes Magic : The Gathering, dont l'artiste est un grand fan. Alors personnellement je n'ai, je pense, jamais tenu une carte Magic entre les mains, donc ce ne sont pas des références qui me parlent. N'empêche que sous ce marketing très bien trouvé – je suis de la génération des vieilles boites en carton de chez MB – se cachent cinq nouvelles pistes très réussies, au confluent de plusieurs genres de synth. D'ailleurs, ça a depuis été confirmé : Bataille sera au Dark Dungeon Festival, et rien que pour ça je regrette un peu de manquer l'événement. Mais le projet semble de plus en plus à l'aise avec le live, alors je ne perds pas espoir, les cartes finiront bien par sortir dans le bon ordre pour que je puisse voir ça.