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Nos essentiels des années 2010 - Prog Metal & Avant-garde

dimanche 30 août 2020
Team Horns Up

Compte groupé de la Team Horns Up, pour les écrits en commun.

En vous proposant un top qui regroupe deux styles, l’équipe de Horns Up a souhaité souligner à quel point deux genres peuvent se compléter, se nourrir, s’inspirer. Ce sont donc 20 albums qui empruntent à des univers vraiment différents mais qui ont une vraie raison de se retrouver côte à côte. Les monstres du Prog n’ont pas forcément brillé pendant les années 2010, car un certain nombre d’entre eux se sont cherchés. Je prendrai comme exemple Dream Theater, qui était en recherche d’un second souffle après le départ de Portnoy, qui lui s’est éclaté notamment avec Sons of Apollo. Heureusement des groupes solides subsistent et ravissent nos oreilles de fans de shred, comme Symphony X. mais aussi ceux que rien n’arrête : quelle que soit l’époque, leur folie et leur inspiration ne tarissent jamais, n’est-ce pas Devin et Arjen ? Mais le Prog, ce ne sont pas que les notes et les mesures asynchrones, c’est avant tout de l’émotion, et je vais vous faire une confidence, des larmes ont été versées en écrivant les textes que vous lirez, et on espère qu’en vous penchant sur du Leprous ou Evergrey, vous partagerez ces sensations parfois intimes avec nous.

On parlait renouvellement, vous trouverez dans ce top Opeth, qui a pris tout le monde par surprise avec Heritage, là aussi une recherche d’une identité, d’un nouveau visage qui sont les traces du talent des leaders de ce genre, qui comme son nom l’indique, progresse et vogue vers de nouveaux horizons.

Et ces nouveaux horizons, nous avons voulu les matérialiser en choisissant des groupes qui poussent le progrès musical à son paroxysme. Nous les avons classés dans l’avant-garde, ceux qui cassent les codes et nous emmènent sur une autre planète. Ceux qui rendent l’auditeur fou et le forcent à prendre du recul. Que ce soit uniquement musical, ou total comme Igorrr et ses shows hallucinants, ce changement de perspective est salvateur, il nous montre qu’une autre voie est possible. Certains prêchent la bonne parole depuis bien longtemps comme Tool et sont devenus des références. Et l’on prend plaisir à se faire bousculer à chaque écoute.

Du plaisir, nous espérons que vous en prendrez en découvrant les albums qui nous ont fait fouiller dans nos mémoires et nos étagères à CDs, débattre, s’emporter, headbanger et parfois nous émouvoir et que nous allons vous présenter comme nos essentiels pour cette décennie.

 

Leprous - Pitfalls (2019)

Storyteller:  Parfois la musique ça vous touche en plein cœur, ça appuie là où vous ne pensiez pas avoir de faille, et ça fait ressortir des émotions. Et c’est exactement ce que vous allez vivre en écoutant Pitfalls, le sixième album de Leprous. Chaque titre va aller chercher une sensation différente : nostalgie, relâchement, frustration, frisson. Et si ce n’est pas le genre d’album que l’on écoute pour se mettre la pêche, et ce, dès les premières notes de "Below", titre traitant de la dépression. Mais vous serez saisis par la beauté et l’intensité de chacune des compositions. Leprous n’est pas un groupe démonstratif, mais il est très technique et le travail d’orfèvre de la composition fait des merveilles. Mention spéciale au dernier titre "The Sky Is Red", qui nous prépare à un genre d’apocalypse, prophète de mauvais augure, résolument Metal mais avec des riffs tellement ciselés, tellement précis que l’on se laisse porter sans même imaginer que l’on va vers un monde qui court à sa perte.

Un peu sombre, un peu retro, parfois limite pop, les sonorités sont larges et toujours au service d’une histoire. On pourrait en effet trouver quelque chose à raconter sur chaque titre et c’est en ça que Leprous fait un album dans lequel chaque auditeur va piocher quelque chose. Tout ça sans négliger les aspects purement musicaux : le groove que vous entendrez est une composante essentielle, le duo basse-batterie fait des merveilles comme sur "I Lose Hope" (vous la sentez la joie de vivre dans les titres ?). Le chant, toujours sur une corde raide, souvent doublé ou poussé par des chœurs, véhicule les émotions dont on parlait au début. Impossible de rester de marbre devant un tel monument, si vous n’êtes pas remué à l’intérieur à un moment, que ce soit par la musique, l’ambiance ou le chant, vous êtes un extra-terrestre et peut-être que Leprous fera un album sur vous !

 

Myrath - Tales of  the Sands (2011)

Malice :  Les Tunisiens de Myrath ont connu une belle ascension ces dernières années : après un premier album assez anonyme, Desert Call signe l'arrivée de Zaher Zorgati au chant et fait passer un solide cap au groupe. Les influences encore prégnantes (Symphony X en tête) s'effacent cependant un peu sur le troisième album, Tales of the Sand (2011), qui assume à 100% ses origines et son côté oriental. Un peu comme Orphaned Land le fera à partir d'All Is One, Myrath opte pour une approche très moderne comme la musique du Moyen-Orient en offre à l'heure actuelle plutôt que pour des mélodies folkloriques, la magie de la voix de Zorgati étant probablement l'élément qui sépare le groupe de tous ses concurrents.

Le côté progressif a cependant presque disparu de cet album qui aurait pu être situé dans notre sélection power pour certains titres ("Braving the Sea", le tubesque et touchant "Time to Grow"), mais dont certains riffs rappellent encore et toujours l'influence de certains grands noms du style – de même que le toucher virtuose de Malek Ben Arbia. On entend cependant déjà sur Tales of the Sand que Myrath s'apprête à opter pour une approche bien plus pop, comme ce sera le cas sur l'excellentissime Legacy (2016) ... et le beaucoup plus mitigé Shehili sorti l'année passée. Pour les amoureux de metal oriental, Tales of the Sand reste cependant le juste milieu idéal, entre les mélodies enivrantes du morceau-titre et la puissance de titres comme "Under Siege" ou "Sour Sigh".

 

Circus MaximusNine (2012)

 

Storyteller: Le Metal Prog a ses rois, comme Symphony X ou Dream Theater, mais longtemps les spécialistes ont cherché dans les augures les princes qui pourraient suppléer ou remplacer ces formations au firmament du style. Circus Maximus a rapidement fait figure de concurrent sérieux. Au moment d’écouter Nine, on sent que, plutôt que de marcher dans les traces de ses aînés, les Suédois ont réussi à créer une identité propre, une façon de raconter le Prog qui leur appartient. Tout en retenue, Circus Maximus maitrise les émotions et bien sûr une musicalité assez douce. Peu d’aspérités ou de rudesses sur Nine et on sent parfois un petit goût de guimauve, mais il n’y a aucun mauvais goût ou trop-plein de sirop, au contraire le groupe a su trouver une dose juste pour embarquer l’auditeur.

Vous allez être de bonne humeur en écoutant cet album, c’est imparable et aussi entendre quelques leçons positives sur la vie à travers des paroles assez simples mais touchantes. Vous entendrez aussi quelques belles démonstrations de Metal Prog, des feux d’artifices sur des titres travaillés, comme l’incroyable "Burn after Reading", bourrée d’ambiances différentes, et avec cette touche Circus Maximus, ces riffs bondissants que l’on entend sur "Used". Il n'y a pas de morceaux faibles sur cet album. Incontournable parce que quasi universel. 

 

Ayreon - The Theory of Everything (2013)

Storyteller: Le barde sans limite Lucassen sort ce premier album d'Ayreon de la décennie, le suivant étant The Source. Il est aussi important dans l’identité même du groupe puisqu’il s’agit là du premier sortant du cadre science-fiction de la planète Y et des Alphans, concept dont la conclusion est tombée lors de l’album précédent 01011001, ce concept reviendra avec The Source. Mais s’il s’agit là d’une rupture dans la narration développée par Lucassen, la méthode reste identique : un double album narrant une histoire extraordinaire, comme un opéra avec une myriade de musiciens talentueux, découpée en chapitres. Ici, l’histoire d’un enfant génie et de son père qui travaillent la « Theory of Everything » et qui vont vivre des aventures sur le chemin de leur découverte.

Les deux disques sont une myriade de chansons, plus de vingt par disque, alternant instrumentaux et chansons classiques. Le nombre réduit d’invités donne une saveur particulière à cet album. Plus dense et en même temps reconnaissable entre mille. The Theory of Everything est clairement l’album le plus abouti en termes de mise en scène. Les dialogues et les situations sont très compréhensibles et la trame n’est pas obscure. Tout ceci laisse énormément de place aux chanteurs qui pour le coup deviennent presque des acteurs. Lucassen, en tant que chef d’orchestre, dirige ses musiciens avec le but de faire rentrer l’auditeur dans cet opéra. Et les parties musicales viennent appuyer ces instants avec le clavier qu’on connait au chef d’orchestre mais aussi ses marottes, les instruments plus folks par exemple comme la flûte et le violon. Le plaisir de l’écoute et celui de suivre une histoire accrocheuse nous donnent un album essentiel dans la carrière d’Ayreon.

 

Tool - Fear Inoculum (2019)

Di Sab : Peut être l’album le plus important de la décennie. Ni le meilleur, ni le plus influent, mais sans conteste le plus attendu. Avant sa sortie, il était source de tous fantasmes, de toutes spéculations pour être dévoré et digéré un peu moins rapidement que le reste des sorties metal de l’ère numérique. Malgré l’enthousiasme qu’il a suscité à sa sortie, force est de constater que Fear Inoculum n’a pas fait parler de lui très longtemps. La faute à l’époque et au fait que l’album n’a pas encore été défendu en Europe. Au-delà de ça, il était intéressant de se demander comment Tool allait faire faire à son univers un bond temporel de 13 ans. L’idée de travailler sur le combat contre ses propres peurs dans une époque gangrénée par ses propres angoisses est d’une rare pertinence. Le fait de proposer des digipacks à 50 balles est peut-être un peu plus hasardeux. Reste 7 compositions racées et qui, si elles ne vont pas plus loin que là où la Machine est déjà allée, écrasent quand même une immense majorité de la concurrence et impressionnent. Tueurs même dans leurs temps un peu plus faibles. Le Bayern de Munich fait de décibels et de larmes. 

 

Howling Sycamore - Howling Sycamore (2018)

S.A.D.E : Extrême sans l'être complètement, dépaysant sans tomber dans l'étrange, Howling Sycamore est un projet résolument à part. Guidé par Davide Tiso, Hannes Grossman et Jason McCaster (soit des musiciens plus que chevronnés dont les carrières et les CV parlent pour eux), on découvre un univers où le blast n'est pas forcément dévastateur, où le riffing peut sembler être nerveux sans être méchant, où le chant a l'air dément mais reste accessible. Howling Sycamore c'est un dédale d'oxymores et de contre-intuitions dans lequel il est plaisant de se perdre, un labyrinthe complexe à la croisée du Death, du Black, du Heavy et bien sûr du Prog, où chaque morceau semble vouloir construire un chemin supplémentaire, un méandre de plus. Si la partie instrumentale est d'une finesse et d'une unicité à toute épreuve, échappant à toute définition préconçue et presque même à tout rapprochement évident (le seul qui me vient à l'esprit est Arcturus pour ce côté Prog extrême sans y paraître, mais en restant néanmoins dans un registre qui diffère en de nombreux points), le chant est sans doute ce qui marque le plus lors de la découverte du groupe, à mi-chemin entre la folie et la maîtrise absolue. Ah oui, et le saxophone aussi. Bruce Lamont (Yakuza, Corrections House) s'est vu invité sur ce premier album et ses interventions sont loin de passer inaperçues : sorties de nulle part, ses éruptions quasi free jazz élèvent l'ensemble vers des sommets de splendeur et de majesté.
Comme tout projet surgissant à des intersections que personne n'avait empruntées, Howling Sycamore ne se laisse pas décrire aisément, refuse de se laisser cerner par le langage. Le meilleur conseil que je puisse vous offrir est donc de laisser vos oreilles faire le travail pour vous immerger dans ce foisonnement déstabilisant et ô combien fascinant.

 

Opeth Pale Communion (2014)

Raton : Ok respirons bien fort par le nez, tout va bien se passer.

Évidemment, en acceptant de m'occuper du cas Opeth, je savais que le choix n'allait jamais faire l'unanimité et que la fanbase des Suédois allait irrémédiablement me tomber dessus. Mais comme dirait l'autre, j'ai le cuir solide et je suis prêt pour ma plaidoirie. Opeth a sorti 4 albums durant les dix années qui nous intéressent. Ça tombe bien, ces quatre albums représentent l'intégralité de la nouvelle période du groupe, celle qui les a vus abandonner le metal progressif sombre et lugubre qui a fait leur gloire au profit d'un rock progressif avec un synthé omniprésent et des mélodies entêtantes en chant clair.

Après un Heritage paru en 2011 et dont les claviers étaient assurés par Per Wiberg, paraît Pale Communion qui présente le nouveau claviériste du groupe, Joakim Svalberg. Alors que Heritage m'a toujours paru mollasson et pâlot, et que Sorceress sonne trop pompeux et redondant à mes difficiles oreilles, Pale Communion arrive à tenir un juste milieu fin et salutaire. Déjà, et malgré sa durée costaude de 55 minutes, je le trouve plus digeste que son prédécesseur et son successeur. Les interludes sont davantage reconnaissables et surtout les refrains sont forts et transcendés par la voix claire d'Åkerfeldt, extrêmement bien rodée. Pas de côté folk rock qui vient alourdir la recette finale, pour privilégier un résultat homogène et pertinent dont l'intensité ne faiblit que rarement.
Un amour aussi expliqué par l'opportunité de vivre en live l'intensité de l'album, en clôture du Motocultor 2014, pour un moment d'une puissance rarement égalée pour du prog en dernière journée de festival open air.

 

Vulture Industries - The Tower (2013)

Circé : Comment qualifier Vulture Industries ? Prog et avant-garde sont souvent synonymes de complexité voire d'opacité pour les néophytes, et pourtant, on trouve toujours quelques groupes rares qui arrivent à mettre l'accessibilité, voire le côté "tubesque" au premier plan. Vulture Industries réussit ce cocktail à merveille avec une musique diablement entraînante, mais qui saura toujours surprendre par un ton décalé et des mélanges de styles parfois innatendus. De fait, ils font peuvent facilement faire office de porte d'entrée vers toute la myriade de groupes norvégiens se définissant plus ou moins comme "avant-gardistes", ou en tout cas ayant su trouver leur propre chemin après l'âge d'or du Black Metal. Ajoutez à cela des prestations live parmi les plus funs proposées de nos jours... The Tower, troisième et avant dernier album à ce jour, voit la bande de Bergen s'émanciper de ce son très Arcturusien des premiers albums pour proposer un opus fortement personnel. Et c'est cette pâte, parfois douce, touchante, intriguante ou encore explosive, qui rend le groupe si addictif. On retrouve dans The Tower un metling pot de styles et d'émotions entre lesquels le groupe jongle de manière habile et imprévisible, le tout lié par la voix versatile et charismatique de Bjørnar Nilsen. 

 

Thy Catafalque - Rengeteg (2011)

Dolorès : Entre les machineries infernales des premiers albums, et le dynamisme mélodieux des derniers, les Hongrois de Thy Catafalque ont sorti la merveille qu'est Rengeteg. Un subtil équilibre de ce qu'ils ont fait de meilleur dans leur discographie suffit à spontanément choisir celui-ci. Les influences se mêlent, entre Black indus et avant-gardiste, au chant clair omniprésent, où les nappes de synthé viennent orienter le flux mélodieux qui parcourt l'album.

C'est surtout le jeu des textures sonores que le groupe a si bien compris et maîtrisé. Ces pistes qui s'ajoutent et se modèlent continuellement sont l'atout principal du groupe. Mention spéciale au titre « Vashegyek » qui met en valeur un certain lyrisme de la chanteuse invitée, du groupe The Moon and the Nightspirit, dans un tableau oriental et mystique. Une atmosphère qui semble directement illustrer la luminosité verdâtre et antique de la pochette de Rengeteg, pour ancrer un album homogène et mémorable.

 

Anathema - We're Here Because We're Here (2010)

Malice :  « Suddenly, life has a new meaning ... ».

Voilà un choix tout personnel. Quand Anathema sort We're Here Because We're Here au tout début de la dernière décennie, je les connais comme l'un des représentants du metal gothique à la british, aux côtés de groupes comme Paradise Lost ou My Dying Bride ; peu intéressé à l'époque par le death-doom, je n'en avais pas suivi l'évolution à partir d'Alternative 4, qui laissait déjà entrevoir ce qu'allait devenir Anathema dans les années 2010 – à savoir un groupe de rock alternatif aux relents progressifs, voire pop. Mais la pochette lumineuse de We're Here Because We're Here m'a attiré et, au fil des écoutes, l'album est devenu l'un de ceux qui ont eu le plus d'importance pour moi.

Tout ici n'est que lumière : les voix des frères Cavanagh s'entremêlent pour des moments de grâce quasi-religieuse – "A Simple Mistake"et son sublime mantra : « Time could be the answer, take a chance or lose it all, so rise and be a master, you don't have to be a slave » - qui n'ont plus rien de metal, mais m'ont ouvert un nombre incalculable de portes à l'époque.

Surtout, WHBWH a cette capacité à toucher l'âme, à bouleverser en semblant parfois même manquer de pudeur dans ses émotions ("Angels Walk Among Us" et son appel déchirant, "Dreaming Light" tout en naïveté). La marque de fabrique d'Anathema sur les albums à venir : toujours finement ciselée et composée avec génie, la musique des Liverpuldiens se met à nu. On ne peut que sentir nu en l'écoutant, et il faut un temps pour se remettre quand se termine le final poignant "Universal "– "Hindsight"La mue d'Anathema depuis ses débuts est l'une des plus réussies qui soient, même si le petit dernier The Optimist revenait vers quelque chose de plus rock, moins émotionnel (et à mon sens moins intéressant). Que donneront les années 2020 ?

 

Ne Obliviscaris Portal of I (2012)

Dolorès : Ne Obliviscaris entre dans le game en 2012. Alors inconnus pour beaucoup de monde, ils se hissent au rang de petit bijou-curiosité du moment en sortant un premier album aussi onirique que puissant et frais. Aux arpèges de guitare classique se mêlent les cris Black ou Death, insérés dans des tourbillons de Death mélodique ou plus technique où le chant clair et le violon viennent se superposer, virtuoses, dans un élan progressif. Tout y est beau, lumineux, et on sent le chemin d'une épopée sereine s'ouvrir face à nous.

Si Citadel ou Urn ont également marqué les esprits, c'est bien Portal Of I qui était à l'origine de cette belle vague de succès sur laquelle le groupe australien a surfé tout au long des dix dernières années. On sait qu'un album est marquant lorsqu'on l'a écouté en boucle à sa sortie et qu'on le réécoute fréquemment. Mais celui-ci fait également évoluer les sensations qu'il procure : d'une force flamboyante et inarrêtable en 2012, on le réécoute ensuite, avec un sentiment de nostalgie de plus en plus prononcé avec le temps.

 

Devin Townsend Project - Transcendance (2016)

S.A.D.E : Après, un double album un peu bancal (sans être inintéressant) et prenant un peu trop le chemin du fan service sur la partie Ziltoïd, Devin Townsend ne savait plus exactement que faire de son Project, quelle direction emprunter, vers quel horizon s'orienter. Il a donc, très judicieusement vu le résultat, décidé de laisser de la place à ses musiciens dans le processus de composition de ce qui s'avérera être le dernier album du Devin Townsend Project : Transcendance. Et c'est donc l'album le plus complet, le plus cohérent et le plus abouti qui sortira de ce brainstorming entre "grand masters prog". Avec une production toujours aussi riche, profonde et reconnaissable entre mille, le groupe du génie canadien laisse son talent s'exprimer d'une manière plus libre et lumineuse que jamais au cours de cette décennie.

Des dires du divin Devin en personne, ce passionnant et magnifique voyage spirituel est une "alternative éclairante" à la morosité qui caractérise notre époque (et ce avant l'année noire que nous traversons). Même si le ton se fait parfois orageux du côté des guitares et de la rythmique, tous les morceaux recèlent d'une positivité inébranlable, à grand renfort de chœurs célestes, de claviers radieux et d'arrangements toujours aussi nombreux et splendides.
La carrière de Devin Townsend regorge d'albums incroyables. Transcendance n'est peut-être pas le plus marquant de tous, mais il est incontestablement un joyau de composition et de production, une synthèse brillante et une conclusion grandiose du chemin qu'a tracé le Devin Townsend Project au cours de son existence.

 

Igorrr - Hallelujah (2012)

Mess : Lors de cette décennie, le nom d'Igorrr résonna comme une évidence lorsqu'il s'agissait de donner corps et vie au mot "exploration". Depuis 2005 et le lancement de ce projet audacieux que l'on pourrait s'amuser à ranger dans la catégorie "arts et essais", Gautier Serre n'a cessé, à chaque nouvelle production, de donner de nouveaux contours anarchiques à sa musique, s'offrant le luxe de la voir s'éclater avec brutalité vers tout et son contraire. Est-ce que nous avons encore affaire à de la musique metal ? La question se pose par intermittence avec Gautier et sur Hallelujah, risqué mais finalement payant était le pari d'un homme pour qui mélanger la subtilité de la musique baroque avec l'extrêmité du breakcore était réalisable.

Alors que d'autres n'auraient même pas pris la peine de pouvoir imaginer ce mélange sans queue-ni-tête, Gautier a allègrement pioché dans l'essence de groupes tels que Meshuggah, Squarepusher, Mayhem ou Beethoven pour délivrer un puzzle musical dont la saveur destructurée n'a d'égale que sa radicalité et son j'm'en-foutisme. Igorrr est une nouvelle forme de musique libre qui ne parlera peut-être pas à tout le monde mais qui ouvrira bien de nouvelles frontières à ceux qui n'ont pas peur de voir un album violenter toutes les directions possibles de la musique actuelle et antérieure.

 

Slugdge - Esoteric Malacology (2018)

ZSKDans quelle catégorie rentre Slugdge ? Il faut déjà se poser cette question. Entre ses délires autour des divers gastéropodes et ses noms de morceaux parodiques, Slugdge étonne déjà depuis son premier album Born Of Slime (2013). Et que dire de sa musique complètement bigarrée, avec une base Metal extrême, Death avec des touches de Black, parfois mélodique et technique, une ambiance et un son déroutants, mais surtout avec une science des compositions et des arrangements très tordue et totalement singulière. D’une certaine manière, et surtout à la sienne, Slugdge est un groupe résolument avant-gardiste et progressif, ayant repoussé certaines limites de la bizarrerie metallique tout en restant pourtant parfaitement accrocheur (on se souviendra de l’énorme tuerie qu’était "Slimewave Zero" sur Gastronomicon (2014)).

Slugdge est donc le groupe le plus extrême de cette sélection, mais partage le même goût pour l’innovation musicale, la technique sous-jacente et même une certaine forme de raffinement, sous toxines extraites de créatures gluantes certes. Et après trois albums en autoproduction, le duo anglais devenu quatuor s’est vu signer chez Willowtip pour son 4ème album et manifeste absolu, Esoteric Malacology (2018). Slugdge y repousse encore ses limites en termes de compositions hallucinantes et hallucinogènes, dès les deux premiers morceaux extrêmement riches que sont "War Squids" et "Crop Killer" d’ailleurs. Il faut avoir le cœur bien accroché et glisser dans le mucus pour voguer dans cette étrange dimension… Groupe totalement original qui ne ressemble à aucun autre, dans le fond comme dans la forme, Slugdge n’est pas qu’une curiosité et l’a montré avec cet exceptionnel quatrième opus, passionnant et toujours aussi étonnant, complexe sans pour autant être prise de tête. Un gros délire qui a fini par s’affirmer avec une musique très intelligente et innovante. Slugdge a donc marqué de son empreinte, tel une limace sur des pavés secs, la décennie avec sa discographie originale, et ce monstrueux Esoteric Malacology a enfoncé le clou.

 

Khonsu - The Xun Protectorate (2016)

Traleuh : Avec Khonsu, le Metal avant-gardiste s'affirme pleinement dans une narration à la portée asimovienne : TheXun Protectorate, ce miroir immense aux allures de mattepainting dépeignant une humanité anthropocene d'échelle cosmique, a la même vision dantesque qu'un plan Seldon, suscite les mêmes frissons de proportions qu'un Fondation. Une saga aux temps morts, composée parfois d'une main peu dextre, mais dont l'ambition sidérale ne peut qu'émerger au sein de ces quelques esprits géniaux, à la fois croisée des sciences expérimentales, de la futurologie, des sciences humaines, et d'une inventivité propre à la littérature de l'imaginaire.

Là pour la fresque ; mais Khonsu ne se contente pas de narrer : il simule l'ascension, l'élation vertigineuse, un sentiment religieux passé au filtre spatial, empruntant ici davantage à 2001, aux Rama de Clarke. Et puis il y a ces quelques moments de grâce pure où le mélange de genres opère divivement : je pense au chant limpide de Jhator Ascension, à toutes ces apnées, ces montées en sève sublimes, proprement poppisantes, The Observatory, A Dream of Earth. The Xun Protectorate c'est donc tout cela et bien plus ; une nouvelle flamme, chatoyante et assurée, dans cette trop capricieuse constellation norvégienne.

 

Dvne - Asheran (2017)

Raton : Si je voulais jouer au plus malin, j'aurais mis ce Asheran dans le bilan prog de la décennie 2000-2010, tant il adopte les codes du sludge progressif tel qu'amorcé par Mastodon, Baroness et autres Torche. À la différence près que les Écossais de Dvne n'explorent pas les thématiques maritimes de Melville ou les éléments, mais plutôt le monde de Dune, roman culte de Frank Herbert.

Et si Asheran est un disque aussi marquant et qu'il n'a pas suscité l'ombre d'un débat dans la rédaction lors de la sélection, c'est qu'instrumentalement, c'est une leçon. Les effets sur les guitares sont aussi efficaces que mémorables, ce qui dans les musiques lourdes n'est pas un petit exploit tant il semblerait que toutes les combinaisons de pédales aient été testées par des groupes oubliables. Les crescendos, élément évident depuis l'avènement du post-metal, ne manquent jamais d'être pertinents et extrêmement immersifs, comme c'est le cas dans le formidable enchaînement "Sunset's Grace" / "Rite of the Seven Mournings". Le mixage est hallucinant de propreté, chaque instrument se répond à merveille, avec une batterie qui ne dégouline pas et n'engloutit pas la basse et des guitares aussi nettes en clean qu'en saturation.
Pour rester un minimum critique, je mets juste un bémol sur les voix qui ne se hissent pas vraiment à la hauteur de la maîtrise instrumentale, mais comme l'album est en grande partie instrumental, ça en devient un détail.

En somme, Asheran est un premier essai qui force le respect. C'est puissant, c'est mélodique ("Viridian Blood" est probablement le tube de l'album à mes oreilles) et c'est exactement ce que j'aimerais entendre de la part de Mastodon depuis 10 ans.
Le disque est paru il y a maintenant 3 ans et on attend de pied ferme son successeur en espérant religieusement que Dvne ne rejoindra pas la longue liste des groupes disparus après un album flamboyant.

 

Evergrey - Hymns for the Broken (2014)

Varulven : Parmi tous les groupes estampillés « Prog » présents dans la sphère mélodique, Evergrey demeure sans doute le plus mésestimé. Souvent victime de nombreux coups du sort, dont les points culminants furent le vol de 35 000 euros de matériel pendant une tournée en 2010, ainsi que le départ de deux de ses membres historiques. Tous ces événements malchanceux eurent raison des Suédois, qui se mirent en pause pour une duré provisoire. Avant de renaître en 2014, avec Hymns for the Broken, qui voyait le retour de Jonas Ekdahl (batterie) et Henrik Danhage (guitare) au sein du groupe de Göteborg. Alors que l’on reproche souvent au Prog de trop se focaliser sur la virtuosité abusive au détriment des émotions, Evergrey à toujours su, au fil de ses albums, mettre la maîtrise technique au service de l’expression des fatalités qui frappent l’existence.

Et cet album en est une fois de plus la preuve, tant la complémentarité entre ces deux facteurs est ici à son comble. Sur une base rythmique à la touche résolument moderne et syncopée, viennent se greffer de sublimes soli proches de l’emphase, auxquelles s’ajoutent des nappes de claviers d’une grande versatilité : de la grandiloquence symphonique aux mélodies « poppy », en passant par un minimalisme plus électronique, chacune de ces manifestations synthétiques mènent la danse et donnent le ton de tous les morceaux, épaulé en cela par la fabuleuse interprétation de Tom S Englund. Offrant une fois encore une prestation entièrement habitée, l’homme nous véhicule un panel d’émotions poignantes, alliant le spleen au tragique, mais aussi à un sens parfois plus intimiste, voir vindicatif. Véritable ode à la mélancolie et au fatalisme, Hymns for the Broken est un cri du coeur contre le misérabilisme du monde, celui dont on affronte les complices au quotidien, afin de s'en prémunir. Le comprendre, pour s'en détacher. 

 

Symphony X - Underworld (2015)

Varulven : Depuis la fin de la période néoclassique (ou période « Grèce Antique ») avec le chef d’oeuvre qu’est The Odyssey (2002), Symphony X fut l’objet des nombreuses craintes exprimées par les plus « grofervo » de la scène Prog. Après le désarroi d’une partie d’entre eux face à l'esthétique futuriste et aux compos plus modernes et agressives de Paradise Lost (2006), tous ont finit par hurler avec la sortie de Iconoclast (2011), ce dernier poursuivant la voie empruntée par son prédécesseur. Les relents Thrash Progressif à la Nevermore et les vocaux plus nerveux de Russell Allen firent regretter aux amateurs d’élucubrations techniques les arabesques classieux que l’on retrouvait sur un Twilight in Olympus ou un V - The New Mythology. Sujet aux mêmes appréhensions que ses deux devanciers, Underworld est parvenu malgré tout à réconcilier les deux parties, trouvant un habile compromis entre la modernité des derniers opus et le classicisme de l’ère mythologique.

Si les riffs de Michael Romeo conservent le futurisme mordant et la dureté thrashy de Iconoclast, tout en demeurant d’une précision technique imparable, les nombreux clins d’oeil au passé sont ici légion : entre la multitude d’ornements aux claviers, aux textures à la fois spatiales, épiques, symphoniques, les duels guitare-synthés très néoclassiques dans l’âme et les nombreuses références à l’univers de la mythologie grecque dans les textes : toute l’atmosphère du disque dépeint cette fresque antique, entre grandeur et décadence. A l’image de ce que peut-être une oeuvre homérique. Même le registre de Russell Allen semble plus varié que jamais, mariant avec réussite un ton rocailleux et quasi extrême à des élans exaltés et lyriques. Underworld est une épopée exploratrice, riche et romanesque, dont le caractère nuancé en fait l'un des meilleurs albums sortis par Symphony X. La fusion parfaite entre Paradise Lost et The Odyssey.

 

Arcturus - Arcturian (2015) 

Varulven : L’année 2015 a marqué le retour des arlequins d’Arcturus. Quatre ans après être revenu sur les planches en 2011. Et dix ans depuis son dernier bijou que fut Sideshow Symphonies. Et autant être bref : ce Arcturian n’est certes pas à classer parmi les masterpieces de nos déglingos de l’Espace. Il n’a pas la folie expérimentale de La Masquerade Infernale (1997), ni l’accessibilité grandiloquente d’un The Sham Mirrors (2002). Pourtant, sa capacité à réunir toutes les facettes de l’oeuvre des Norvégiens en un album est en cela une franche réussite, ainsi que sa nature symbolique d’album comeback. Si la dimension de périple interstellaire est une fois encore bien présente, l’aspect déroutant et la théâtralité du propos ne suscitent plus autant l’étonnement qu’à l’époque, car la recette a depuis lors été reprise et perfectionnée par d'autres artistes avant-gardistes tels que Vulture Industries, Ulver ou bien Igorrr. Heureusement, cette absence de surprise est compensée par l’accroche globale, et par l’efficacité de ce patchwork reprenant tous les codes utilisés par Arcturus dans sa carrière : les lignes de chants cosmiques et farfelues de Vortex, les immensités froides et spatiales palpables par l'auditeur lors de l'écoute, les nappes de claviers blindées d'effets et de bidouillages Electro/Indus en tout genre, sans oublier cet enrobage sonore martial et crasseux, proche de certains projets Metal Industriel. Arcturus a donc su imposer un retour convaincant, réussisant son pari de proposer des mélodies et des refrains très catchy dans un cadre artistique de prime abord décalé, et cela malgré l'installation d'une certaine convenance au fil des albums.  

 

Mastodon - Emperor Of Sand (2017)

Malice : Je ne vais pas y aller par quatre chemins : à mes yeux, Mastodon est l'un des groupes les plus doués et l'un des plus importants de sa génération. Malheureusement, ce qui reste le magnum opus de la bête d'Atlanta, Crack The Skye, est sorti en 2009 et échappe à cette sélection (mais vous remarquerez la subtilité avec laquelle je parviens à mentionner cette gemme malgré tout), et les années 2010 auront commencé pour Mastodon par un The Hunter pour le moins ... déconcertant. Mais écarter un tel groupe d'une sélection de la décennie ? Impossible.

D'autant plus impossible qu'Emperor Of Sand contient probablement l'un des tubes des dix dernières années : écoutez "Show Yourself" et tentez de ne pas en chanter le refrain sous la douche pendant deux semaines. Si le jeu de Brann Dailor est un peu moins mis en valeur sur cet album que sur son (tout aussi excellent à mon goût) prédécesseur Once More 'round the Sun, le chant du batteur ne cesse de s'affiner, sur "Show Yourself" comme sur l'incroyable "Roots Remains", l'un des meilleurs titres jamais composés par le Mastodon «mainstream » . La richesse d'Emperor Of Sand est d'offrir à la fois le côté direct et tubesque de The Hunter (qui avait été bien trop loin dans ce côté épuré) et la tentative de retour à l'expérimentation parfois forcée de Once More 'roun the Sun, offrant peut-être bien la meilleure introduction à ce jour à ce qu'est Mastodon : un groupe unique, génial, capable de rendre simples les morceaux complexes et plus complexes qu'il n'y paraît les morceaux simples (le fantastique "Precious Stones", "Steambreatheroù Dailor excelle encore).

Enfin, ce qui ne gâche rien, Mastodon semble avoir appris au fil des années 2010 à sonoriser ses concerts : fut un temps où le groupe était à fuir (au sens littéral) en concert, aujourd'hui, il est possible, avec un peu de chance, d'y passer un grand moment. Si, si ...

 

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