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Album

09/12/14 - U-Zine

The Devin Townsend Project

Ghost

LabelCentury Media Records
styleMusique atmosphérique à la Townsend
formatAlbum
paysCanada
sortiejuin 2011
La note de
U-Zine
8/10


U-Zine

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Devin Townsend fait partie de ces rares artistes pour lesquels il est inimaginable de dissocier l'homme de sa musique. Depuis toujours, et quels que soient les nombreux projets auxquels il a pris part, le Canadien a laissé un peu de lui même dans chaque pendant audio aux sentiments motivant leur conception, s’imposant de fait comme seule tête pensante de ses multiples digressions musicales.

L’homme a toujours été tourmenté et ses créations ont très souvent été autant un exutoire pour le concepteur qu’un aperçu à plusieurs niveaux de lectures de son état d’esprit à un instant T pour l’auditeur. Strapping Young Lad était une catharsis à sa rage de jeune adulte qu’il laissait exploser dans ce projet halluciné, tandis que l’introspection était plus profonde et intense sur des albums plus ou moins solo, acclamés, à juste titre. Infinity a bien failli avoir sa peau, tant l’implication de Townsend fût totale. Consommation d’herbes, d’acides et torture spirituelle l’ont conduit tout droit en institut psychiatrique, Devin alors en proie à une sévère crise d’identité, persuadé d’être l’incarnation de Dieu. C’est aussi à cette époque que l’homme a sorti ses œuvres les plus poignantes, les plus lourdes de sens, mais trop destructrices dans leurs procédés de composition pour que leur auteur les pérennise sans mettre sa santé mental davantage en péril.
Intellectualisant ses œuvres à outrance, les peaufinant à l’excès au cours de sa longue carrière, Devin Townsend ne s’est octroyé qu’une escapade, celle de Synchestra, album d’un Devin Townsend Band un peu fourre tout mais léger qui s’autorisait même quelques excentricités, à l’instar d’un Vampira/Vampolka, petite bouffée d’oxygène et de décontraction peu habituelle à l’artiste.

Aujourd’hui sobre et apaisé, le temps autrefois passé à se perdre dans les paradis artificiels est employé à la chose que le talentueux Devin sait faire de mieux : Créer. Ainsi s’est il engagé il y a deux ans de cela dans une vaste entreprise, regroupant 4 albums aux atmosphères différentes, dont les deux premiers volets furent Ki, et la soufflerie quasi pop d’Addicted. Ghost quant à lui, est le quatrième et ultime volet de l’édifice, sorti conjointement avec Deconstruction, album extraordinairement riche mais chargé à l’excès. Si ce dernier présente un versant nettement plus agressif de Townsend, sa part d’ombre et une vision globale de son œuvre, Ghost quant à lui est l’éclatant témoignage d’une quiétude nouvellement gagnée, peut-être plus sincère qu’auparavant.
Une heure entière de musique atmosphérique, émaillée de quelques sursauts electros, bercée de lumière et de sérénité, voilà en quelques mots comment définir Ghost. Si Ki était paisible, une sorte de malaise sourd et contenu se percevait en filigrane, un léger étouffement encadrait les tenants et aboutissants de l’album, et surplombait l’auditeur au gré de son écoute. Addicted quant à lui, ode à la communion et au partage respirait l’envie de transmettre une énergie débordante, contrôlée et très positive. Ghost sonne comme une conclusion apaisée et souriante à cette décharge de créativité quasi ininterrompue depuis l’ouverture de cette tétralogie, et Devin nous fait comme à son habitude partager son ressenti au crépuscule de son aventure.

Si un Synchestra était relativement lumineux, la démarche était un peu trop démonstrative pour être pleinement sincère. Les projets ambiants, Devlab et The Hummer sont quant à eux beaucoup trop maladroits et anecdotiques pour mériter la comparaison. Aujourd’hui, Ghost met les émotions de Devin Townsend à nu et l’unité qui préside l’album semble d’une évidence absolue, comme si la composition de cette longue et douce envolée mélodieuse découlait logiquement de son géniteur, sans réflexion préalable. Aucune note sombre, aucune source d’agressivité ne se manifeste dans Ghost ce qui le positionne comme une entité à part dans la discographie de Devin Townsend. Il en résultera sans aucun doute une certaine déception des fans hardcore, qui recherchent du Devin Townsend pur jus, et un rejet total des amateurs exclusifs de musique extrême. Rien ne permet de se raccrocher à ce que l’on connaît du fantasque Canadien. Les mélodies vocales et instrumentales sont éthérées à l’extrême là où Townsend nous avait habitués à un mur épais de guitares et de claviers, l’homme en fait peu mais en dit long. La voix si particulière de Townsend, habituellement mise en avant, se fond parfaitement dans le mixage des cristallines nappes de synthé, soutenues par des interventions discrètes de samples et celle récurrente d’une flûte qui se concentre juste sur l’essentiel, conférant une touche de sensibilité supplémentaire à une œuvre à fleur de peau.

Les vocaux, chantés discrètement, font parfois étrangement penser à un Ulver en joie (Fly, la superbe Feather), et certaines parties de chants m’ont évoqué, non sans surprise, un placement que n’aurait pas renié The Cure, époque actuelle (le début de Feather également), oui oui vous avez bien lu, et les amateurs le remarqueront sans doute.
Majoritairement atmosphérique, ce n’est pas le rythme, trop ponctuellement exprimé pour être déterminant, mais la douceur qui prédomine et finit par vous bercer, ravis de partager un moment si intime avec l’artiste, qui plus que jamais se confie impudique à nous. Serait ce là le chant du signe d’un génie fatigué et ravi d’avoir accompli ce qu’il a accompli au fil des ans, surtout après la déflagration hallucinée de Deconstruction ?

Devin Townsend prend quoi qu’il en soit pas mal de monde à contre pied, là où chacun pouvait attendre du ‘Devin Townsend générique’, le musicien tendant parfois à se répéter d’une sortie à l’autre, nous avons sur un plateau d’argent un magnifique album de musique d’ambiance, honnête et généreux, débarrassé du magma sonore habituel du Canadien qui semble avoir digéré cette phrase bien connue, que l’on doit à Miles Davis ‘Pourquoi jouer tant les notes alors que les plus belles suffisent ?’

Pour autant ne vous laissez pas abuser par ce déluge de compliments, vous ne trouverez pas en Ghost l’album idéal, quelques écueils écaillent légèrement la bonne tenue de l’opus, quelques instants s’étalent en longueur et auraient gagnés à être raccourcis, tandis qu’un Blackberry, sa mélodie candide un peu surmixée et sa rythmique enjouée rompt trop brutalement avec l’ambiance voluptueuse façonnée précédemment. Malgré tout, Ghost reste un album d’excellente facture, par sa qualité même tout d’abord. Devin Townsend est incontestablement l’un des auteurs/compositeurs/interprètes les plus doués de sa génération, que l’on souscrive ou non à sa musique.
Ecrire une tétralogie n’est pas à la portée de tous, encore moins lorsqu’il s’agit d’une œuvre à appréhender d’un bloc, dont seules les écoutes successives permettront d’en percer tous les arcanes. Ici, et c’est là une grande force, on évite le piège de la confusion d’un album à l’autre. Il n’existe pas vraiment d’album plus faible qu’un autre dans cette hydre à quatre têtes, tant chaque entité se distingue de sa consœur. Ghost, la conclusion éclairée du parcours est d’une pertinence telle que l’on n’aurait pu imaginer plus légitime achèvement que cette musique aux sensations d’accomplissement et d’humble satisfaction.

Ainsi s’achève l’édifice monumental du Devin Townsend Project. Lorsqu’on le contemple avec le peu de recul dont nous disposons, nous observons un monument un peu difforme, aux proportions parfois inégales, mais une aura incontestable, magnétique et fascinante se dégage de l’architecture modelée par l’artiste. Ce qui surprend aussi, manifestement, c’est qu’à aucun instant Devin Townsend ne s’est laissé déborder ou abattre face à la tâche monumentale qui l’attendait pourtant. Il est parvenu à imaginer avec suffisamment de précision les endroits où il désirait mener cette biographie musicale pour garder le cap et le contrôle total sur sa création.
Et face à autant de générosité, autant de maîtrise, d’inspiration et de talent, nous ne pouvons que nous incliner, et remercier humblement le génial canadien pour nous permettre de nous approprier un peu cette œuvre personnelle, qui, comme par un heureux hasard, aurait été rendue publique.

Un grand élan vers la lumière.

1. Fly
2. Heart Baby
3. Feather
4. Kawaii
5. Ghost
6. Blackberry
7. Monsoon
8. Dark Matters
9. Texada
10. Seams
11. Infinite Ocean
12. As You Were

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