
Quien soy d'Area 62, l'Hybrid Theory espagnol ?
mardi 31 mars 2026
La caution grunge du webzine.
Assimiler une œuvre à une autre contribue, de fait, à la dévaluer. Le parallèle est d’autant plus risqué s’il s’exerce entre un album anglophone reconnu, et un disque moins porteur chanté en langue « locale ». Et ce, pour des raisons évidentes, préjugeant de l’amateurisme des musicien·nes, non sur la base de la distribution de leur disque ou de l’abondance des structures musicales du pays qu’iels habitent, mais en raison de leur nationalité. Les équivalences sont donc à modérer, bien qu’il en existe de très parlantes, à l’image du Iron Maiden russe, du Nirvana australien ou du Public Enemy français, qui ont gagné le droit d’être citées. Ce genre de comparaisons, concédé par l’industrie musicale dans sa « littérature de presse » (une équivalence ?), est contesté car souvent exagéré, voire infondé ; il procède davantage d’une logique marketing (créer un nouveau groupe/produit) que d’une référence à des liens musicaux tangibles.
Dans l’archipel des Canaries bordant le Portugal, naîtra pourtant Area 62, six jeunes aux goûts éclectiques, forgeant via leur unique album Quien Soy enregistré en 2003, une version outrée d’Hybrid Theory. « Il est resté dans un tiroir pendant deux ans, en attendant qu'une maison de disques lui donne sa chance », regrette encore Johnny, le bassiste, pour Horns Up. Finalement publié sur le tard, le disque n’a, a priori, jamais souffert de cette comparaison avec Linkin Park, même si deux des morceaux (« No », « Secreto de estado ») ont été repris de la démo Rompe el Silencio maquettée en 2001, titres qui seront ensuite allégés en scratchs, passé le revival qui les consacre au sein du néo-metal de la deuxième vague. En outre, les saillies électros considérées comme avant-gardistes à l’entrée de la décennie 2000, s’imposeront à la sortie de Quien Soy, malgré quelques réticences d’atmosphère : les arrangements aquatiques de « Crawling » ont fait sa réputation, mais Linkin Park écarta le très innovant « Lost » de la première édition de Meteora pour ne le dévoiler que vingt ans plus tard, peu avant l'arrivée d'Emily Armstrong ; l’industrie musicale aurait-elle été prête à le recevoir ? Ces éléments de contexte positionnent en tout cas le « parpaing » des Espagnols dans une période donnée à laquelle s'adaptait parfaitement Area 62, et c’est à ce titre qu’il s’amusait à user et tordre les sons électros, comme sur les couplets de « Fe Ciega », sorte d’anomalie joyeuse, certes loin des flûteries de « Nobody’s Listening », quoi que partageant avec elle un exotisme insoupçonné, en témoigne sa vibe de charmeur de serpents.
Il convient, par souci de rigueur, d'expliciter la source du parallèle. Si cette lecture contredit les origines du groupe (« Hybrid Theory était un album phare, mais il ne nous représentait pas tous »), elle s'appuie néanmoins sur une analyse étayée par des arguments musicaux. « Nous évoluions au sein du nu metal, mais chacun d'entre nous venait d'un univers différent, et c'est ce qui a vraiment défini le son de Quien Soy », démystifie Johnny pour Horns Up, avant de citer pêle-mêle les influences du hip-hop américain d’Attur et Romàn, les deux chanteurs issus du projet Alma Sin Dueño « qui apportait une touche plus rythmique et urbaine au son », ainsi que les affinités des autres membres pour Paradise Lost (l'on peut en déceler des fragments dans l'approche on ne peut plus gothique, fumante, voire introversive d’Area 62), mais aussi Sepultura, Soulfly, Ratos de Porão ou Fear Factory. Cette différence s’ancrait véritablement dans leurs parcours respectifs, matérialisée par les pôles opposés que constituaient, d'une part, Ivàn, le guitariste, engagé au sein d'un groupe de death metal, Athanatos, au milieu des années 90, et d'autre part, Poe, le batteur fan de la scène alternative de Seattle, le seul à avoir eu une expérience du nü avec le Dolly espagnol.
Cet ancrage synchrone dans le néo-metal, à un moment où le genre s'exportait à l'échelle mondiale, les a néanmoins désavantagés, attendu que le label indépendant Maldito Records souhaitait se les accaparer en leur garantissant une place de choix dans son écurie : « Ils étaient issus du punk et du rock espagnol et nous ont convaincus qu'ils voulaient se tourner vers le néo et que nous étions leur pari pour cette transition », explique Johnny, pour Horns Up. Mais en suivant la signature du contrat, l’entreprise basée à Valence négligea Area 62 en détournant ses moyens financiers au profit de deux groupes iconiques avec lesquels le label venait de conclure. « Ce qui devait être un grand lancement d'album s'est transformé en un concert en première partie… et nous avons dû tout payer nous-mêmes », poursuit-il. De là, les jeunes garçons réalisèrent qu'ils avaient été victimes d'un dol. « Du point de vue des ventes, la situation était encore plus surréaliste : l'enregistrement original, que nous avions entièrement autofinancé, était sous licence pour des décennies, et nous devions acheter nos propres exemplaires à la maison de disques afin de les écouler. »

Merci à Johnny pour sa gentillesse et sa disponibilité !
En toile de fond, Quien soy emprunte à Hybrid Theory l’efficience de son propos : des morceaux urgents, rincés de tout élément superflu – oserait-on dire fortifiants –, qui accentuent les montées en tension via le croisement des chants et les ajouts de synthétiseurs. Les titres s’imbriquent les uns derrière les autres avec logique, si bien qu’en comparaison, tout autre album paraît décousu. En outre, leur énergie est partagée entre la détresse émotionelle qu’ils portent (« S.O.S. ») et l’agressivité artistique empruntée à des « Incapaz ». Quelle que soit la langue parlée et le rapport que l’on entretient avec l’espagnol, le message reste donc audible, car universel, à l’image de la gradation « escucha me, entendio me, comprendo me, ayurda me ». Sur la forme, il nous parvient aussi un instrumental de DJing : un effet de style commun avec Linkin Park, utilisé pour flatter les compétences de Mr. Hahn, quoique « Vienne a por ti » soit traversé par une influence bizkitienne.
Contrairement à la référence sus-citée, l'album comporte une dimension beaucoup moins mélodique : les refrains sont entêtants, mais utilisent un chant râpeux, axé sur le guttural (la serpentine « Nuestra Raza » habitée de références death metal ou « Secreto de estado » dans la dureté de son refrain, ainsi que de la prononciation). Les Espagnols s’illustrent rarement dans le clair, sauf avec les lamentations haut perchées de « Genocidio en Sao Paulo » assurées par Manuel Angel Mart, artiste et chanteur madrilène du groupe EstirpE, décédé d’un cancer en 2021. « Il nous manque terriblement », souffle Johnny. Cette théâtralité, d’une profondeur viscérale malgré son caractère fugitif, sied particulièrement au massacre de Candelária que documente Area 62. « Ce drame a réellement eu lieu à Rio de Janeiro ; il a vu huit enfants et adolescent·es des rues assassiné·es, alors qu'iels dormaient près d'une église. L'affaire a eu un “impact” considérable car elle a mis en lumière une réalité brutale : l'existence d'exécutions de mineur·es en situation d'exclusion [...] ; cela nous a remplis de colère et d'impuissance », nous instruit le bassiste. Ainsi, la formation se propose de réhabiliter les faits quinze ans après, soit une sombre page de l'histoire brésilienne ignorée du public, qui leur a été révélée sur le tard durant l'écriture de Quien soy. « À partir de là, nous avons construit la chanson, en proposant un cadrage plus large, à savoir que ce genre de “nettoyage social” d'enfants des rues a été perpétré dans différentes parties du monde. »

Les textes du groupe sont ainsi très imprégnés des thématiques sombres qui faisaient le sel de ce néo-metal tout à la fois sincère et impudique ; Korn est d’ailleurs un cas d’école en la matière. Pour sa part, Area 62 exprimait à la fois des émotions intérieures telles que la frustration, la colère, les angoisses personnelles, ainsi que son interprétation de faits de société (« Genocidio en Sao Paulo »). « S'il y a une chose qui définit cet album, c'est ceci : ce n'est pas de la fiction, c'est une réalité sublimée. » Ce tableau-là évoque nécessairement le porte-étendard de cet album, « El Dolor », exacerbant les émotions décrites, malgré que « ce n'était pas un titre que nous avions prévu comme single phare » précise Johnny pour Horns Up, à l’instar de Linkin Park qui doutait du potentiel de son « In the End ». Mais le charme suranné de la programmation d’Ivan Ramos jusqu’à la distribution des lignes vocales – nerveuses – entre le binôme de rappeurs, a convaincu le public, même si localement, « No » emportait les suffrages, en raison de son antériorité. Il n’en reste pas moins que « El Dolor » conclut chaque concert de reformation canarien d’Area 62 depuis sa séparation en 2009. « Aujourd'hui encore, c'est incroyable car je reçois des messages de gens d'Amérique latine qui ont découvert le groupe des années plus tard [NDA : grâce à ce seul titre clippé à plus de 396 000 vues sur YouTube]. J'ai l'impression que nous sommes plus connus maintenant qu'à l'époque où nous étions actifs », s’amuse le bassiste.
De son propre aveu, les problèmes avec le label ont durablement affecté la pérénnité du groupe. L’autopromotion permit aux Espagnols d’acquérir une petite notoriété dans les milieux underground, sans toutefois changer la donne. C’est la raison pour laquelle le collectif disparut : les rappeurs actèrent leur complicité en formant un groupe de street funk à Barcelone, Santo Machango – leur deuxième album riffe un peu plus et dévoile quelques lourdeurs (« Simio », « Super Hot ») –, tandis que le trio restant (Iván, Poe et Johnny) retourna aux Canaries pour y développer Mondo Diávolo, « un projet pop-rock à l'ambiance cabaret prononcée, qui a connu un certain succès sur la scène locale pendant un temps ». À cette heure, l’ensemble des anciens membres se considère extérieur au néo-metal, du moins il n’a plus de part active dans le milieu. « Finalement, on a tous la cinquantaine, et les priorités changent », avoue Johnny. Si l’éclatement géographique complique désormais l’organisation de concerts et les éloigne d’une reformation pleine et entière, ce dernier se livre à une confidence : « Malgré tout, je n'exclus rien. Qui sait… peut-être qu'un nouveau morceau d'Area 62 sortira bientôt. Voilà l'info ! »














