
Entretien avec Ingrina : « Le DIY, c'est un fonctionnement dans lequel on est bien ancrés. »
Flo et Anto (guitares)

Why not ?
Quand on habite une province peu réputée sur notre genre de prédilection, les bonnes sorties sont rares, tout comme l'occasion de rencontrer les musiciens qui la composent. Et pourtant, à Tulle, capitale de la Corrèze, plus connue pour son ancien président que pour ses musiques amplifiées, un petit miracle s'est produit. Le groupe de post-metal Ingrina, régional de l'étape, a sorti un album le 13 février. Et donc, quoi de plus logique que d'aller parler de musique, de territoire et, bien sûr, du dernier album.
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Première question : pouvez-vous vous présenter individuellement et aussi le groupe ?
Anto : On est Anto et Flo, tous les deux guitaristes. Deux sur les trois, parce qu’on aime faire les choses simplement. Du coup, on est un peu tous des gens du coin. Enfin, Flo et Adrien, le bassiste, sont de Limoges, mais la mouture on l'a faite à Tulle. On est plutôt des Tullistes. Avant, certains avaient un groupe, qui faisait un genre de post-rock. En gros, c'est à la suite de ça que s'est un peu monté Ingrina. À la base, Nico était là en 2015, et Raph le batteur également. Un des batteurs à l’époque, puisqu'en commençant, on en avait deux.
On vient de la Corrèze et du Limousin, donc forcément le peu de gens qui écoutent ce style de musique, on se rapproche d'eux. Et on a fini par faire de la musique ensemble. Mais ce n’est pas non plus par dépit. Aussi, ce n’est pas un métier. Déjà, il y a peu de gens dans le coin qui font de la musique. Alors les gens qui aiment ce style...
Flo : Quand j'ai rejoint le groupe, vous aviez enregistré un premier titre je crois. Ils avaient mis trop de guitares, trop de pistes. Et donc ils m'ont écrit pour savoir si je voulais faire la troisième guitare pour avoir plus de son. Et c'est Nico qui te connaissait. D'anciens groupes et organisations de concerts m'ont alors contacté pour essayer de faire une troisième guitare. Et on a tout de suite enregistré un trois-titres. Et après, on est partis en tournée un mois. Ça c'était les débuts du groupe.
Ça veut dire qu'au niveau du style que vous vouliez jouer, vous vous êtes tout de suite entendus ? Ou bien c'est venu d'un compromis ?
Flo : J'ai l'impression qu'on n'a pas dit grand-chose. Enfin, on savait à peu près je pense. Je crois que c'est l'instrumentation qui a aussi apporté ce côté maximaliste. Vu qu'il y avait deux batteries, trois guitares, ça permettait de faire beaucoup de choses. Il fallait tout de suite un peu de fuzz et de gros amplis pour que ça passe par-dessus les batteries, pour qu'on entende bien. C'est un peu aussi la structure du groupe en elle-même qui a fait le son je crois. Un truc qu'on voulait assez massif, mais en même temps très mélancolique parce qu'on est plutôt des gars mélancoliques à la base. Et on aime bien les sons un peu de ce genre, post- et tout ça. Mais il n'y a pas forcément de groupe influent, commun à nous tous.
On ne s'est pas dit qu'on allait faire un groupe « à la » quelque chose. C'est vrai qu'après, il y a souvent Cult of Luna qui ressort ou Year of No Light. Ce sont des groupes qu'on écoute, mais ce ne sont pas vraiment des groupes sur lesquels on s'est spécialement calqués.
Se séparer d'une batterie, ça a été le moment où vous vous êtes dit : « il n'y a plus de place dans le camion ? »
Flo : Alors, ce n'est pas une question de place. On arrivait encore à trouver la place, même si c'était un peu le mal de crâne des techniciens. C'est plus le relationnel qui a fait que les choses se sont déroulées ainsi. Une histoire de groupe quoi. À partir de ce moment, il y a eu une batterie en moins et on a décidé de continuer sur ce format-là. Ça a été une remise en question de pas mal de choses. Pouvoir jouer les anciens morceaux, c'était difficile ; on a dû recomposer, bâtir d'autres choses.
C'est la raison pour laquelle vous avez réenregistré certains morceaux sur l'un de vos albums, Siste Lys ?
Anto : En fait, Siste Lys, c'est un projet issu du confinement. On avait ces huit morceaux, mais on n'aimait pas trop l'enregistrement ; on voulait les remodeler. On avait aussi de nouvelles compos que l'on voulait intégrer. Donc on a quasiment tout réenregistré, comme si c'était un nouvel album. Même si ce sont des morceaux qu'on avait déjà enregistrés, c'est un peu comme si on avait réenregistré notre démo. On y avait un peu mis un autre goût. Et là, il y avait encore deux batteurs sur le deuxième album. C'est juste après le déconfinement que l'on a changé de bassiste. À cette époque, on a également perdu une batterie. Donc ça nous a mis pas mal de bâtons dans les roues à ce moment-là. Le premier album, c'est vraiment le seul à une seule batterie, composé avec ce line-up.
On a aussi vu que c'était une trilogie. On est à la fin du cycle. Comment les albums se connectent-ils entre eux ? Si on est à la fin d'un cycle, est-ce que ça veut dire que c'est le début d'un nouveau ?
Anto : C'est un peu tôt pour imaginer la suite parce que l'album n'est pas encore sorti (NDLR : l’entretien a été enregistré la veille de la sortie). On a passé beaucoup, beaucoup de temps sur le dernier album. Donc on est encore dedans. C'est la fin de quelque chose, effectivement. Quelle sera la suite ? Je n'ai aucune idée de ce que ça peut donner.
On était dans une logique de connection esthétique, au sens esthétique musicale. Sans oublier les pochettes, puisque les deux dernières étaient signées Synckop. Et on avait même le projet de refaire le premier disque par Synckop aussi. On l'a faite, mais on ne l'a pas encore publiée.
Et leurs noms sont des aussi des liens, avec leurs appellations norvégiennes. Lys, c'est la lumière. C'est un triptyque ; on voulait faire un truc rapproché. C'était à peu près les mêmes sons. J'ai l'impression que musicalement, ça se tient entre les albums. Mais c'était quelque chose d'imprévu au départ. Au fur et à mesure, à partir du deuxième on s'est dit : « OK, là, en fait, on est en train de faire un truc qui tient en plusieurs épisodes. »

Vous avez parlé de fil rouge musical. Est-ce qu'il y a quelque chose de thématique aussi que vous avez voulu tisser entre les albums ?
Anto : Concernant la thématique, c'est Nico qui s'occupe des paroles et des textes, etc. Mais il y a un peu une histoire métaphorique.
On commence avec un village qui est écrasé par les eaux dans Etter Lys, le premier album. Le deuxième album, c'est ce qui se passe après qu'un village a été écrasé par les eaux et qu'on a tout mis à plat dans une civilisation. Comment les gens se comportent. Et en fait, dans le deuxième, on se rend compte que la civilisation se recrée comme on a l'habitude de le faire. C'est-à-dire qu'il y a des prisonniers, des guerres ; c'est un peu le même schéma. Et le troisième, il y a une espèce de résurgence de flammes et de feu qui fait tout exploser. C'est la fin de quelque chose. C'est un peu l’Armageddon. Je dis ça très grossièrement, Nico dirait autre chose, mais en gros, c'est ça, le récit métaphorique.
Et pourquoi les mots en norvégien ?
Anto : Pourquoi ? Ça date, maintenant ! On trouvait ça un peu cryptique, mystique. Ça sonnait bien. Lys, il y avait d'un côté la fleur de lys et de l'autre son sens, la lumière. Et Etter Lys, c'était donc après la lumière. Et c'est parti d'un de nos morceaux qui s'appelait « Black Hole », donc le trou noir. Et autour de ça, on a tissé les choses qui font que la civilisation s'arrête d'un coup. C'est un peu ça qui a bâti le concept et on trouvait que ça sonnait bien en norvégien.
En lisant votre bio, il est noté votre attachement au DIY. On aurait bien aimé avoir un peu votre avis là-dessus. Qu'est-ce que vous mettez derrière ce mot et comment est-ce que vous le collez à votre travail ?
Flo : On a quasiment toujours tout fait nous-mêmes à la maison. Tous les enregistrements, on les a faits nous-mêmes. Les deux premiers, c'était avec Nico, qui est le troisième guitariste. Le dernier album, c'est Raph, notre batteur, qui l'a enregistré. Là, il a été mixé, masterisé à la maison. La première pochette, c'était une amie d'ici. Sur les tournées, c'était surtout Antonin qui faisait le booking. Chacun mettait ses forces dans le groupe, en mode on fait avec ce qu'on a. On a une petite association qui s'appelle Medication Time : il s'agissait d'économiser un peu d'argent pour payer les camions, les réparations, etc. L'argent des disques, ça allait dans l'association, ça nous faisait un pot commun. Grâce à ça, on pouvait financer les trucs. Si on avait un CD à produire, on pouvait le financer. Il y a le label qu'Antonin a monté, qui s'appelle Medication Time Records, qui nous permet principalement de sortir nos disques, et d'autres. Avoir notre propre label pour qu'on gère ça aussi. Parce que c'est plus simple. Là, par exemple, sur le disque, À Tant Rêver Du Roi, est un label qui a aussi sorti l'album. Clément aussi nous aide sur la promo. Il était question qu'à la base, on fasse la promo nous-mêmes. Mais je pense qu'il y en a qui font ça mieux que nous. On se serait un peu épuisés là-dessus.
En fait, le DIY, chez nous, il est un peu rattrapé par le facteur temps, le facteur engagement, etc. À quel point on a du temps pour faire tout nous-mêmes. Ce serait très cool de pouvoir le faire. Mais en effet, quand on a de l'aide sur la promo, le booking, etc. Les pochettes, avec Synckop, qu'on a déléguées. On aurait pu faire quelque chose sûrement nous-mêmes, mais on sait qu’il y a des gens plus forts que nous là-dessus. Donc on n'est pas allés dans le 100 % DIY non plus. Mais c’est un truc dans lequel on est bien ancrés.
Au niveau du son, de l'enregistrement, avoir une certaine maîtrise, c'est quelque chose qui fait partie de l'esprit du groupe.
Flo : Ça a ses limites, je dirais. C'est fantastique de pouvoir tout faire nous-mêmes. Mais la limite, c'est de dire quand s'arrêter. Surtout sur cet album. Je crois que sur tous les albums, ça a été le cas. Mais celui-là particulièrement. Plus tu as une palette large de choses à utiliser, plus on se dit que tout est possible. Mais à quel moment on s'arrête, à quel moment on dit : c'est bien, c'est ce qu'il faut, c'est là le problème.
Anto : Quand on voit d'autres groupes travailler avec quelqu'un qui enregistre ou un producteur, ça va quand même beaucoup plus vite. En enregistrement studio classique, c'est une semaine, voire deux. Nous, on peut passer deux ans. Tu sors du studio, tu as ton truc, tu es content ou tu n'es pas content, c'est comme ça, tu as fait ça dans le temps imparti. Nous, on n'a pas de deadline. Donc on peut passer des fois beaucoup trop de temps, par exemple trois jours à produire douze secondes de musique. Je pense que c'est ce qui fait aussi le groupe. Les textures, la manière dont les sons se mélangent, etc. Parce qu'on y passe énormément de temps. Mais effectivement, c'est bien quand quelqu'un dit, c'est super, on s'arrête là.
Il y a quelqu'un dans votre groupe qui a cette fonction-là ?
Flo : Pas vraiment. Il n'y a plus de garde-fou sur celui-là. C'était jusqu'au-boutiste, jusqu'à ce qu'on soit un peu usés, qu'on arrive à prendre juste le recul pour dire, c'est très bien, arrêtons-nous là. Il n'y a pas de deadline pour le mix, étant donné que c'est nous qui le faisons. C'est comme rendre une interview ou un devoir. S'il n'y a pas de date, on peut traîner.
Ça veut dire que vous avez eu l'opportunité de faire des expérimentations sur du matériel que vous n'utilisiez pas ?
Anto : On est très geeks. On a testé beaucoup d'amplis, de matos différents, de pédales d’effets, de micros. On a enregistré chez Raph, le batteur. Dans sa maison, il y a plein d'objets. On s'en est parfois servis pour des éléments d'ambiance, des intros, des outros. Il y a un piano à un moment. Je ne sais pas si on reconnaît que c'est un piano. On a jeté des trucs sur les cordes du piano ; on balance nos secrets ! Il y a même du papier à cuisson et de la reverb . On s'est servis de l'environnement. Il y a beaucoup plus des claviers aussi. Il y a beaucoup de synthés. On s'est servis de tout ce qu'on avait sous la main. Des fois, c'était un peu improbable, mais ça marchait.
Tant qu'on est à parler d'instruments, il y a trois guitaristes. Est-ce qu'il y a une répartition des rôles ?
Flo : Je ne sais pas si on se le dit comme ça au départ. C'est plus les positionnements qu'on a en live. Nico, le 3e guitariste, est au centre. Et nous, on est sur les côtés. Forcément, on joue plus les trucs en stéréo. Ce qu'on met souvent en stéréo sur la musique, ce sont les mélodies, les petits arpèges. On a souvent joué les mêmes parties avec Anto. Quand Nico va être plus ancré avec la basse dans les sons, dans les rythmiques. Sur le disque, ça dépend. Des fois, on peut avoir une piste solo de Nico. Mais en concert, c'est encore autre chose.
Ça ne correspond pas forcément au disque. Ceux qui ont enregistré quelque chose sur le disque ne vont pas le jouer en live. Une fois qu'on a terminé le disque, on se répartit les riffs. En fonction de la stéréo, d'où on est placés. Qui va entendre quoi, etc. Ça, ça mériterait que ce soit joué à deux, à trois. Est-ce qu'on rejoint Nico s'il joue une partie tout seul et qu'il a besoin de passer par-dessus le reste ? Est-ce qu'il y a besoin que toi tu joues ?
Ça veut dire qu'en termes de scénographie, quand vous préparez un live, tout est millimétré ?
Flo : Oui, c'est vrai qu'on prépare. Il y a beaucoup de choses dans le son. Qui joue quoi, à quel moment. Avec trois guitares, c'est risqué. Il y a un risque qu'on entende tout sans rien entendre. Au niveau des sons, on est obligés de se calquer les uns sur les autres pour ne pas avoir un son plus fort que l'autre et faire en sorte qu'ils soient cohérents. Pour que ça fasse un truc commun où chacun a vraiment une place.
En regardant tous les crédits de l’album, il y a quelque chose que vous avez tous en commun, c'est que vous êtes crédités pour le chant. Il y avait aussi dans notre kit promo un document marqué « lyrics ». Mais en écoutant l'album, ce n'est pas quelque chose qu'on reconnaît de façon classique. Considérez-vous le chant comme un instrument en plus ?
Anto : Totalement. C'était dès le départ que l'on recherchait ce côté nappe. Les chants sont très rentrés. Que ce soient les chants hurlés ou les chants plus mélodiques. Ça participe à l'effet, comme un instrument en plus. Il n'y a pas vraiment de chant lead. Parce qu'il y a une grosse partie qui est instrumentale. Tout le monde enregistre des voix sur les albums. Par rapport aux paroles, il y a souvent quelques mots qui sont chantés. Mais pas de phrases entières. C'est comme si c'était un récit, et qu'on prenait certains mots du récit pour se dire « Ah tiens, ça sonne bien à tel moment ». On reformule le récit avec le chant.
Donc là il y a aussi un retravail de ces parties conceptuelles ?
Anto : Tout est fait, à l'enregistrement. On ne le fait pas avant. Des fois en concert, on a des envies de cris. On se dit « Tiens là c'est bien, ça donne envie. » Mais c'est vraiment au moment de l'enregistrement, une fois qu'on a les textes, qu'on se dit « Ah tiens, ça, ça irait là, ça ça collerait avec ça. » On ne fait pas de yaourt.
On ne prépare pas en amont, en composant, en jouant les morceaux. Il n'y a pas de chant qui se pose tout de suite. C'est vraiment à l'enregistrement. C’est une couche de plus. C'est pour ça que tout le monde est noté en tant que chanteur. Il n'y a peut-être que Raph qui ne chante pas en concert. Mais à un moment, on a essayé. C'est juste qu'il y a trop de micros sur scène. Mais sinon oui, on chante tous plus ou moins. Je crois que c'est un truc qui nous allait. Il y a aussi le fait de se mettre en retrait, parce qu'on est un peu comme ça dans la vie aussi. Aucun de nous n'est en mode « Je prends le micro, et j’y vais ! » Du coup, ça nous allait d'avoir cette forme de timidité je dirais. On chante un truc qui correspond aussi à un quelque chose de lointain et d'un peu cathartique. Crier mais un peu dans les ombres.
On le sent dans le mix en fait. Ça fait symbiotique avec le reste. Il n'y a pas vraiment de lead. On entend un tout.
Anto : C'est tout à fait ce qui est recherché. Et ça nous va bien. Moi je sais qu'il y a même des fois, en réécoutant, quand je ne sais plus qui a fait quoi, je me dis, est-ce que ça, c'est du chant ? Est-ce que ça, c'est du synthé ? Est-ce que ça, c'est de la guitare ? Tout se mélange. Et c’est peut-être surprenant.
Sur l'album, il y a un titre qui fait un peu OVNI par rapport aux autres, qui est l'avant-dernier, « Laws ». Il n'y a presque pas de guitare, rien qu'une touche de batterie. Est-ce que vous aviez une idée derrière la tête ?
Anto : Sur le premier album, il y a un morceau qui s'appelle « Resilience », et, à la suite de ça, sur chaque album, il y a un morceau qu'on a vraiment composé sur les sessions d'enregistrement, qui n'était pas prévu. Comme une respiration à chaque fois. Un peu comme un truc en dehors du reste de la musique ; un morceau qui sort un peu du travail qu'on fait en général. D'habitude, les morceaux, on les compose tous ensemble en répétition, sous la forme d'improvisations musicales. Et après on structure. Au contraire, là, on se pose en studio, on fait un petit truc et puis on bâtit un morceau à partir d’éléments joués en studio pendant l'enregistrement.
Je ne sais pas si on voulait forcément faire un morceau plus électro, mais en tout cas on voulait quelque chose de plus synthétique. Raph, le batteur, écoute beaucoup ces musiques-là : il fait beaucoup de claviers dans d'autres projets, donc je crois que c'est peut-être parti d'une boucle, puis Antonin a commencé à jouer un plan de guitare dessus, et ça s'est matérialisé comme ça. Le morceau s'est juste formé à partir d'une boucle, puis on s'est demandés comment la faire évoluer, et comment l'inclure dans le concept. C'est un peu le challenge à chaque fois : on a un morceau qu'on fait vraiment au moment du disque, et qui va lier un peu tout ce qu'ont raconté les autres morceaux ; on va essayer de créer quelque chose qui lie un peu tout. Et ce sont des titres qu'on ne joue pas en concert. C'est vraiment une musique dédiée au disque, et pas au live. Donc oui, il ressort un peu, parce qu'effectivement il n'y a pas tout à fait les mêmes connotations.
En regardant les morceaux, on a vu un autre élément qui fait le lien : en lisant vos titres les uns derrière les autres, on arrive presque à faire une phrase.
Bien joué, c'est une phrase. Elle n'est pas forcément lisible, parce que les mots sont bien déliés, et ce n'était pas le cas sur les autres albums, il n'y avait pas de phrase. Mais là, c'en est une. C'est justement ce qui casse un peu dans notre rigidité habituelle : il y a toujours six morceaux, avec un seul mot par titre. On s'est dit : on fait un truc un peu foufou, on fait une phrase, et le dernier morceau aura plus d'un seul mot.
C'est lié au concept ?
Flo : Oui, c'est une phrase tirée du récit de l'album. Et la fin, avec « And All The Deadly Frontiers », c'est vraiment l'explosion finale de ce magma qui se répand, qui détruit toutes les frontières du monde, qui a été recréé sur l'album précédent et qui vient tout remettre à zéro. C'est pour ça qu'on a voulu cette fin aussi, c'est une boucle qui dure un petit moment, il y a trois notes de guitare, ça s'empile, ça s'écrase, ça se tord, ça sature sur cette fin. On a voulu faire le dernier morceau comme le plus puissant du disque.
Vous parliez de la pochette avec Synckop. Est-ce qu'il avait un cahier des charges ?
Anto : Oui, là c'étaient plus des couleurs peut-être, ce côté feu, ce côté magma qu'on lui a transmis parce que les deux pochettes sont assez ternes en termes de couleurs : le premier est blanc, c'est froid ; le deuxième a un peu plus de couleurs ; le single qu'on a sorti est gris, mais il y a une légère ouverture sur le rouge qui annonçait un peu que le disque était à l'arrêt, et là on voulait vraiment quelque chose de coloré. Moi j’associe les pochettes à des couleurs, et du coup je les associe aussi par réflexe à des sons de guitare.
Syste Lys avait un côté peut-être plus froid avec ses chorus : il est très très réverbéré, presque cold wave dans l'approche, et dans celui-ci, il y a plus de choses, peut-être qu'il gratte, qu'il y a plus de fuzz, que j'associe davantage avec quelque chose qui relève du feu, du rouge, de la saturation.
Donc, le cahier des charges, c'était un peu de retranscrire ça. Et les autres albums avaient un cadre autour des visuels. Et là, vu que c'était vraiment le dernier, il n'y avait plus de cadre et c'est le visuel plein. C'était un truc qu'on voulait aussi.
Et Ice Flares, qu'on avait sorti en single, ça dure dix minutes, donc je ne sais pas si le mot single s’applique : ça faisait partie des sessions de l'album. C'est un morceau de l'album à la base. Il est sorti en 2023, je crois. Ça faisait trois ans qu'on n'avait rien sorti. On s'était dit que celui-là, au moins, on devait le finir. Il y a un cadre, au moins, sur celui-là. Comme ça, on va pouvoir le dévoiler. Mais sinon, il a commencé sa vie au même endroit.

D'accord. On a évoqué le fait qu'on fasse tous partie d'un territoire, la Corrèze, pas spécialement doté en metal. Du coup, est-ce que ça vous manque ou est-ce que le côté communauté, c'est quelque chose qui peut compter ?
Flo : Je pense l'aspect communautaire, il compte beaucoup, mais peut-être pas forcément dans le côté metal. C'est plus ceux qui aiment bien la musique en général qui se retrouvent un peu. C'était peut-être plus marqué au lycée, en fonction des trucs qu'on aimait. Puis nous aussi, on aime plein de trucs en vrai.
Moi, je sais que j'écoute beaucoup de metal, mais je ne suis pas sûr que dans le groupe, on en écoute globalement tant que ça. On a des racines punk, hardcore, mais il y a tout ; il y a de l'électro, du shoegaze, il y a plein de choses qu'on retrouve dans le disque. Mais effectivement, là, on est associés à un style, le post-metal ; Nico, il peut venir d'un truc plus screamo. Il y a d'autres choses, en tout cas. Donc, pour le côté communauté, c'est plus une communauté de gens qui veulent faire des choses un peu eux-mêmes plus que metal en soi.
Anto : Et après, le côté Corrèze ou Limousin, puisque Flo et Adrien sont de Limoges, on l’a tous, un peu moins maintenant, de notre côté, en Corrèze. On organisait des concerts parce que justement, on n'avait pas le groupe qu'on aimait qui passait ici, donc on essayait de les faire venir jouer. Donc on organisait plutôt des concerts. C'est comme ça qu'on créait un peu notre communauté ou en tout cas notre réseau musical dans le coin. C'est en faisant jouer des groupes qui nous parlaient parce que justement, on n'avait pas ces groupes dans les salles, ici. Ça rejoint, je trouve, la question sur le DIY qui provient d'un manque. On ne l'a pas ici ; il va falloir le fabriquer un peu avec ce qu'on a. Des fois, il n'y a pas grand-chose, il n'y a pas de structure, il n'y a pas forcément de lieu, mais ça peut se jouer dans une grange, ça peut se jouer dans une cave.
Parlons de live maintenant ; la sortie, c'est vendredi. Est-ce qu'il y a des choses de prévues ?
Eh bien alors, a contrario de tous les groupes, on a sorti un disque sans avoir de concert. Donc là, on a mis du temps à composer l'album, mais à le digérer aussi parce que ça a été long à créer. Du coup, on sort le disque pour l'instant, point.
On ne s'est pas trop projetés sur les concerts pour l'instant. On en est plutôt à se réapproprier le disque. Parce que comme on disait avant, eh bien une fois qu'on a fini le disque, on se réapproprie à peu près les parties. Donc on va davantage être sur ce travail là. Et les concerts, on verra un peu plus tard. Pour l'instant, c'est pas prévu, mais je pense qu'il y en aura. Ça viendra plus tard.
Alors tant qu'on était aussi dans la musique, est-ce que, est-ce qu'il y a des choses que vous pouvez recommander à nos lecteurs ? À part le dernier Ingrina bien sûr !
Vu que tu parles de black metal, dernièrement, il y a eu le dernier Agriculture qui est vachement bien.
Il s'appelle Agriculture, du coup ça nous parle. Après, j'écoute pas mal d'électro aussi. J'aime beaucoup Ben Chatwin qui est un écossais qui fait du synthé modulaire. Et dans les trucs que j'écoute énormément, il y a Hania Rani qui est une pianiste polonaise. Et qui fait un peu d'autres choses que du piano. Il y a des B.O de films aussi.
J'adore tout ce qu'elle fait. Et pareil, c'est du piano, ça pourrait être très très éloigné de l'univers metal et tout, mais toutes ses compos ont un truc très mélancolique, très sombre aussi. Du coup ce n’est pas si éloigné que ça finalement, même si ça ne se structure pas pareil musicalement.
En tout cas, ce sont des choses qu'on retrouve quand on fait les disques. Je sais que, des fois, d'une semaine à l'autre, tu as écouté ça, ça t'a donné envie de faire ça, ça t'a donné envie de tester telle approche, tel arpège, telle pédale, tel son...
Flo : Je sais qu'à un moment, dans la conception du disque, on ne parlait pas trop metal. On avait juste évoqué Heriot parce qu'on adorait leur son qui est très impressionnant. C'est un groupe de metal anglais, je crois. La production, c'était ça qui nous intéressait. Ils font des trucs intéressants Très lourds.
Je sais que dans les guitares, il y a un truc qui m'obsède, un groupe qui s'appelle Yellow Eyes. C'est un groupe de black metal, mais plus expérimental. Américain, New-yorkais. Ce sont deux frères et le jeu de guitare, c'est beaucoup d'arpèges qui se répondent et c'est assez contrasté dans ce style.
Et justement, alors là, vous êtes classés dans le post-metal. C'est quelque chose, l'étiquette, qui vous va ; ça vous dérange ou vous n’en avez rien à faire ?
Moi, ça ne me dérange pas. Je crois qu'il y a un côté peut-être plus metal qu'on n'a pas forcément tout le temps. Je crois qu'on aime le côté agressif de ces musiques-là.
Mais c'est vrai que quand on se retrouve dans les soirées metal, on se sent pas trop à notre place, on est un peu les gentils de la soirée. Quand on est programmés dans une soirée plus éclectique, on est un peu les méchants de la soirée du coup.
Tout dépend du contexte. Mais oui, post-metal, post-hardcore, post-rock, post plein de choses. Post, ça permet toujours d'être un peu fourre-tout. C'est plus vague, on peut y mettre plein de choses. Et pourquoi pas, hein ? Mais c'est sûr qu'on correspond aux critères.
Merci pour vos réponses, on est à la fin de cet entretien. Et on espère un succès mérité à votre nouvel album.
Merci à toi, à vous pour l'interview parce que c'est toujours chouette que des gens s'intéressent à ce qu'on fait !
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Merci à Flo et Antonin pour leur accueil, leur gentillesse et leurs réponses, et un remerciement particulier à mon collègue Noah, venu faire cet entretien avec moi en ce mercredi de février.






