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Album

21 février 2026 - ZSK

Uranium

Corrosion of Existence

LabelSentient Ruin Laboratories
styleMetal radioactif
formatAlbum
paysUSA
sortienovembre 2025
La note de
ZSK
8/10


ZSK

"On est tous le boomer de quelqu'un d'autre."

Du à sa vision forcément extrême et agressive, le metal est à classer comme un des genres musicaux les plus radicaux. Pas LE plus radical car si quelqu’un le prétend, les plus fins experts diront qu’il y a pire notamment dans la noise. Et si on mettait tout le monde d’accord en faisant la collusion des deux ? Bon, cela a déjà été tenté maintes fois dans un passé plus ou moins récent et la conjonction noise/metal n’a rien d’exceptionnel (citons un The Body pour prendre le premier nom qui vient à l’esprit). Mais forcément, certains s’insèrent dans le game histoire de livrer leur version, la plus radicale possible. Et des labels comme Sentient Ruin, devenu en une poignée d’années un des spécialistes des formations les plus jusqu’au-boutistes et repoussantes du semi-underground, s’engouffrent dans la brèche. C’est ainsi qu’il a déniché Uranium, Philadelphien de son état et existant depuis le début des années 2020. Après quelques démos et EPs, le projet signe un premier album en 2023, An Exacting Punishment ; et le moins qu’on puisse dire c’est qu’il n’y a pas tromperie sur la marchandise. Avec son nom et la pochette de son premier full-length, Uranium balance une sorte de metal qui fait crisser les compteurs Geiger. Comme si un metal indus était retranscrit par la caméra d’une sonde arpentant les profondeurs ennoyées et contaminées de la centrale de Fukushima. C’est difficile à imaginer mais c’est carrément ce que propose Uranium. Si Pure Nuclear Death, le deuxième album d’Uranium balancé seulement quelques mois après le premier, donnait plutôt dans un noise-metal bruitiste bien bloqué sur son concept nucléaire, les choses vont évoluer pour le one-man band. Et alors que le vrai-faux album Primordial sorti en 2024 partait plutôt dans du dark-ambient apocalyptique, Corrosion of Existence le troisième album « metal » d’Uranium va pousser les curseurs vraiment très loin… comme Homer Simpson qui pousserait malencontreusement les potards de la centrale de Springfield trop loin en faisant la sieste sur son poste de travail.

Pour certaines de ses branches, le metal est aussi affaire d’imagination. Alors imaginez. Imaginez qu’un groupe de metal indus parfaitement banal mette son matos en place. Et au moment où il s’apprête à commencer à jouer, imaginez qu’on vienne déposer à ses pieds un tas de matière radioactive en fusion très chaude et dangereuse. Et imaginez que le groupe continue à jouer comme si de rien n’était. Les composants de la sono déraillent et tout sature. Les cordes des guitares se distendent. Les éléments de la batterie tiennent tant bien que mal. Le chanteur a les poumons qui crament et le visage qui fond mais il hurle ce qu’il peut. Corrosion of Existence, c’est ça. Un metal qui fond sur place dans une ambiance de fin du monde. Si un V:28 laissait entendre un groupe de metal qui jouerait sur des terres dévastées bien après une apocalypse nucléaire, Uranium lui est a contrario en plein dedans, quand le plasma est encore en fusion. Oui, c’est insoutenable. Et pourtant, ça fonctionne. « Bliss and Void » ne perd pas de temps : un compte à rebours avant la détonation et le tout dégueule immédiatement d’une saturation radioactive qui pique et donne un coup de chaud. On a surtout mal pour le chanteur qui crache toute sa souffrance entre des hurlements et des dégueulis affreux. Entre une batterie devenue primitive et des guitares franchement illisibles, Uranium évolue aussi dans une atmosphère de fin du monde, avec un fond d’ambiance apocalyptique constant, comme si on jouait en arrière-plan une symphonie devant le « spectacle ». Corrosion of Existence est donc une expérience inhumaine assez scandaleuse mais honteusement jouissive. Si Vessel of Iniquity était revenu de l’enfer, Uranium essaie lui de le recréer en laboratoire, avec toute la matière radioactive clandestine à sa disposition. C’est horrible, oui. Mais est-ce qu’on peut adorer ? Bien sûr que oui.

Parce que par rapport à ses deux précédents albums, Uranium a travaillé son truc, tout en poussant le délire bien plus loin, évidemment. Quelque chose d’hautement singulier finit donc par se dégager de cette mélasse informe de metal devenu indescriptible tant les éléments radioactifs ont altéré sa substance d’origine (indus ? sludge ? death ?). C’est un « Traffic Warden » qui permet donc de poser l’identité d’Uranium qui est allé chercher plus loin dans le tableau périodique des éléments : ici on peut distinguer des sortes de « riffs » très tranchants qui sont bien malgré eux ultra efficaces, portés par une saturation qui donne au tout une puissance et une lourdeur colossale, en plus d’un travail sur la production sonore étonnamment assez fin. Ça ne sonne pas vraiment dégueulasse et inutilement noisy, c’est bruitiste mais dans le bon sens du terme, c’est très cohérent dans son expérimentation et même relativement accessible (oui, oui). Même si Corrosion of Existence ne se distinguera pas non plus par sa musicalité mais par sa proposition jusqu’au-boutiste, et « Descent Into Entropic Death » y va fort avec son chant morbide à l’excès et sa basse aux cordes rougies par la radioactivité, résonnant aux à-coups des doigts squelettiques. Et dès « Concrete Tombs », l’expérience a déraillé, la radioactivité a contaminé l’extérieur et nos musiciens arpentent le paysage dévasté encore brûlant, vociférant tels des zombies. Uranium en devient presque un groupe atmosphérique (à la V:28, eh oui) et c’est encore surprenant et réussi. Le morceau-titre de plus de 12 minutes (argh) clôture cette expérience de physique-chimie avec une science des effets rythmiques noise-indus paradoxalement passionnante tout autant que l’ambiance apocalyptique est prenante et qu’écouter ce dégueulis constant qui sert de chant est fascinant. On est brûlé au dernier degré et on va mourir d’un cancer généralisé foudroyant, mais on est contents. C’est ça l’expérience extrême proposée par Uranium, et je conçois que certains ne tiendront pas 5 secondes de « Bliss and Void » et fuiront bien vite. Comme je le dis toujours, dans ce cas, fuyez, mais plus loin et plus vite encore, surtout devant une explosion nucléaire pareille. Les autres, si vous êtes prêts à accepter cette énième radicalité metallique sous le signe d’une radioactivité élevée retranscrite en musique, restez et admirez. La Corrosion de l’Existence.

 

Tracklist de Corrosion of Existence :

1. Bliss and Void (5:39)
2. Traffic Warden (5:56)
3. Descent Into Entropic Death (5:41)
4. Concrete Tombs (6:03)
5. Corrosion of Existence (12:34)