
Punkach' renégat hellénophile.
Cela peut paraître contre-intuitif vu à quel point la scène peut parfois sentir le renfermé, mais le black metal reste une très efficace incitation au voyage, dès qu'on s'éloigne des scènes occidentales. Nombreuses sont les régions où l'on mêle allègrement sonorités et thématiques locales avec un tonnerre de blast et un chant guttural, et les pays du Caucase ne sont pas les derniers - c'est donc l'occasion de relire les pérégrinations de Malice jusqu'au Darkness Over Tbilisi. Un festival géorgien auquel je n'ai, moi, pas eu l'honneur d'assister, mais qui semblait bousculer notre conception toute européenne de l'underground, et où se produisait le groupe arménien Ildaruni, dont j'avais fort apprécié le premier album.
Le groupe d'Erevan avait joué à l'époque avec Narek Avedyan au micro, le chanteur de Avarayr, autre groupe arménien qui jouait ce soir d'été à Tbilissi. Et pour paraphraser mon ami bourlingueur, si le groupe avait été grec, son unique album A Symphony Carved in Stone ferait partie des joyaux de la scène black atmosphérique.
Avedyan semble avoir pris le micro durablement chez Ildaruni à la place d'Artak Karapetyan, toujours crédité à la basse, et on peut se demander à quel point ce changement de casting a eu une influence sur les compositions de ce second album. Là où Beyond Unseen Gateways faisait la part belle aux sonorités pagan et aux instruments traditionnels, jusqu'à rendre plus qu'évidente l'influence grecque avec Rotting Christ en embuscade, Divinum Sanguinem vire plus franchement vers le black metal. Non pas pour sonner comme les premiers Norvégiens venus, attention ; mais dès « The Ascension of Kosmokrator » on se retrouve face à un assaut guitares-batterie beaucoup plus direct, et à un scream beaucoup plus franc. Cela dit, cet aspect black metal reste, chez ces Arméniens, volontiers mélodique et assez accessible – et ça n'est jamais un défaut – mais pas simpliste, et où pointent toujours quelques sonorités orientales. On notera la cornemuse, instrument indissociable de bien plus de cultures pastorales qu'on ne l'imagine, et qui donne un petit côté Kawir à « Forged with Glaive and Blood ».
À cette solide base musicale – ces soli sur « Zurvan Akrane » – s'associent des thématiques historiques et mythologiques issues d'Arménie ou de l'ancienne Perse, du culte de Mithra au mazdéisme. Pour l'helléniste du metal, on reste en terrain connu, mais Ildaruni se forge, avec ce second album, un son vraiment propre au groupe, plus que de s'inscrire dans la continuité des formations emblématiques des scènes grecques ou levantines. Là où le premier opus avait été enregistré chez George Emmanuel, patron de Pentagram Studio à Athènes – et ça s'entendait – c'est cette fois l'Allemand Christoph Brandes de Iguana Studio (et qui joue dans Mightiest) qui s'y est collé. Et je trouve le changement plutôt fécond.
Non pas que Divinum Sanguinem est parfait ; avec ses 52 minutes, il n'évite pas quelques longueurs sur la fin, d'autant que c'est là qu'ont été placées les plus longues pistes de l'album. Le mid-tempo « Immersion into Empyrean » puis « Scorching Pathways to Samachi » peinent un peu plus à se faire remarquer. Et ce, malgré l'usage d'une voix claire majestueuse et ritualisante sur ce dernier morceau, en plus des chœurs féminins en arrière-plan. Cela reste bien fichu, mais cela tombe néanmoins un peu à contresens par rapport au début bien plus direct de l'album.
Il n'empêche que Ildaruni s'inscrit là dans la durée, avec un second opus qui sonne plus empreint de confiance. On ne peut que souhaiter à ces Arméniens de tracer leur voie et de continuer à faire vivre leur scène, arménienne en particulier et caucasienne en général. Ce qui n'est, on peut le craindre, pas aisé tous les jours.
Depuis les dernières élections, la Géorgie est en proie à un tour de vis autoritaire et conservateur d'inspiration russe, malgré l'opposition de sa présidente et des semaines entières de manifestations à Tbilissi, ce qui rend assez improbable toute nouvelle édition d'un festival de black metal, et encore moins dans un local LGBT-friendly. Quant à l'Arménie, elle se trouve, depuis mai 2021, en proie à un nouveau conflit avec l'Azerbaïdjan voisin. Si la querelle territoriale en elle-même est complexe et plonge ses racines dans la politique ethnique soviétique, cette dernière phase d'un long conflit s'est soldée par l'exode d'au moins 100.000 Arméniens de leurs terres. Plusieurs associations internationales telles que le Lemkin institute et l'International Association of Genocide Scholars ont évoqué un nettoyage ethnique.
On s'éloigne de la musique pure, mais je trouve utile de rappeler qu'il est facile, en Europe occidentale, d'écouter et de voir jouer toute musique, aussi incantatoire ou blasphématoire soit-elle. Dans d'autres pays pas si lointains, faire vivre une scène black metal reste un véritable sacerdoce, alors que l'étau d'un régime politique peut toujours se refermer, ou des menaces de guerre se concrétiser. Non pas qu'on puisse y faire grand-chose. À part peut-être soutenir les groupes qui parviennent à s'exporter, comme l'a d'ailleurs fait Ildaruni lors de son passage remarqué au Cernunnos Pagan Festival en début d'année.
Setlist:
Mithras Alone Is My Wreath
The Ascension of Kosmokrator
Of Nomos and Flaming Flint Stone
Forged with Glaive and Blood
Zurvan Akrane
Arcane Sermon
Immersion into Empyrean
Scorching Pathways to Samachi
Divinum Sanguinem
















