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Album

25/09/21 - Malice

Passéisme

Éminence

LabelAntiq Records
styleBlack Médiéval franco-russe
formatAlbum
paysRussie
sortiejuin 2021
La note de
Malice
7.5/10


Malice

L'autre belge de la rédac'. Passé par Spirit of Metal et Shoot Me Again.

Je dois passer à confesse : les groupes aux noms à connotation française pratiquant un black « typé », aux accents médiévaux et guerroyants chantant les gloires passées, j'ai tendance à écouter vite fait et à ne pas y retourner, un peu lassé par une certaine monotonie. À quelques belles exceptions près évidemment, les albums de Véhémence, Sunhöpfer ou encore Aorlhac ayant quand même eu mes faveurs ces dernières années. Autant dire que quand j'ai eu vent de Passéisme, j'ai esquissé une moue dubitative.

Surprise : Passéisme, dont le premier album Éminence est pourtant sorti chezun Antiq Records au roster très majoritairement français, est en réalité un groupe ... russe. De Nijni Novgorod pour être précis, grande et belle ville sur la Volga à 400km de Moscou. Et en y réfléchissant bien, moi qui ai la chance d'effectuer des voyages fréquents en Russie, je ne m'étonne pas de ce nom ; déjà parce que la « francophilie » reste une réalité russe, subsistance du temps où les tsars et la bourgeoisie y parlaient tous la langue de Molière. Il est commun d'y croiser des magasins ou restaurants nommés en français, voire que votre interlocuteur en baragouine quelques mots spontanément. Quant au « passéisme », ce concept qui évoque non seulement l'intérêt pour le passé mais même cette tendance à s'y raccrocher, à l'idéaliser, il est également une réalité pour beaucoup de Russes, déçus par leur présent, réfugiés dans les victoires militaires ou idéologiques passées. Concernant le groupe, j'ai l'impression qu'il y a là un peu d'ironie dans le choix du nom, cette autodérision elle aussi si slave.

Celui qui a jeté une oreille sur Passéisme sans s'intéresser à leur identité, cependant, n'aura pas forcément évolué en terres inconnues : c'est évident, l'influence de cette scène « BM médiéval » française, de ses riffs dissonants et de ses ambiances typées est là. Ce sont ces riffs qui prennent d'emblée à la gorge sur « Chant for Tribulation » et on est jusque là dans quelque chose qui rappelle un peu Sunhöpfer et à plus forte raison encore, pour ne pas faire de fixette franco-française, ce que propose récemment Ungfell. Puis survient le chant et là, c'est quitte ou double, car c'est de l'autre côté du Dniepr qu'arrive cette voix hurlée, glapie, vomie : Konstantin Korolev (aka KK,chant/basse) a beaucoup écouté les horreurs de Roman Saenko dans sa jeunesse, celles qui imprègnent la musique de Hate Forest notamment. Pourtant, c'est plutôt un sentiment de fougue et de violence typée hardcore qui accompagne cette voix, et pas cette haine propre aux scènes ukrainienne et russe. De quoi coller à une musique qui laisse parfois filtrer des accents dansants et médiévaux (le break de « Chant for Harvest »), mais toujours rattrapés par un maëlstrom quasi-ininterrompu. La science des transitions est bien présente et rend ce qui pourrait franchement vite devenir monotone plutôt digeste (« Chant for Insolence » et ses changements de rythme).

Passéisme imprègne donc d'une grisaille slave son black metal très français, qui par moments dans son riffage peut même rappeler les premières heures d'un certain Peste Noire, l'idéologie en moins (et c'est toujours intéressant de le préciser, la scène russe n'étant pas toujours des plus nette à ce niveau). L'amour de la France et de sa poésie transparaît encore sur l'interlude acoustique « Chant for Splendour », déclamation d'une partie de texte de Théophile Gautier intitulé « L'Art ». Pour l'occasion, c'est Hyvermor, boss d'Antiq Records et vocaliste de Véhémence, qui nous lit ce texte, même si les compétences de KK en langue française ne sont pas à remettre en doute puisque l'homme est traducteur/interprète de métier. Impossible, de par le type de chant utilisé, de savoir si derrière les beuglements d'ours malade du garçon se cachent des textes en français sur le reste de l'album, ceci dit.

Éminence se termine sur une pièce de bravoure de dix minutes, « Chant for Enlightenment », qui part de manière « classique » mais s'impose rapidement comme le meilleur morceau de l'album : après un passage acoustique, un riff massif survient, porté par le chant le plus habité qu'on ait jusque là pu entendre, et menant à la mélodie finale, absolument fantastique. « Chant for Enlightenment » est l'un des meilleurs titres de black metal qu'il m'ait été donné d'entendre cette année et il ponctue un premier album d'une consistance remarquable de la part de Passéisme. Immanquable, si vous pouvez passer outre un chant particulièrement typé. 

Tracklist : 

1. Chant for Tribulation - 6:17
2. Chant for Harvest - 4:33
3. Chant for Austerity - 3:59
4. Chant for Insolence - 5:16
5. Chant for Parade - 4:14
6. Chant for Splendour - 1:14 
7. Chant for Enlightenment - 10:21 

Total : 35:54 

(Ci-dessous, partagé par Antiq Records, un extrait de la première prestation live du trio, dans sa ville natale. Les soucis de visas pourrissant la vie des Russes depuis l'entame de la pandémie nous priveront sans doute quelque temps de Passéisme en live dans nos contrées, profitez-en donc ... )