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Album

17/09/21 - ZSK

Scald

Regius I

LabelAutoproduction
styleDeath Indus avant-gardiste
formatAlbum
paysIrlande du Nord
sortieaoût 2021
La note de
ZSK
9/10


ZSK

"On est tous le boomer de quelqu'un d'autre."

Certains diront qu’il n’y a qu’un seul vrai Scald et qu’il est Russe. Certes, mais il en existe bien un autre et il est Nord-Irlandais. Mais si les deux formations ont toutes deux été créés en 1993 (!), le Scald russe lui a cessé d’exister en 1997. Le Scald nord-irlandais a suivi le même chemin… 20 ans plus tard, en 2017. Mais la guerre des Scald n’est pas finie pour autant. Les Russes sont de retour depuis 2019. Et un an plus tard, les Nord-Irlandais ressortent aussi du bois ! Scald, de Belfast (et c’est d’ailleurs ainsi qu’il s’affiche sur les réseaux), signe donc aussi son retour seulement trois ans après sa fin, mais d’une manière bien particulière. Revenons déjà un peu en arrière car si le Scald russe est assez connu des amateurs de Doom épique, ce n’est pas forcément le cas du Scald nord-irlandais. Scald débarque donc en 1994 avec une première démo, Rancid Fuckhole, où le groupe posera directement le style qui fera sa base au fil des années : un Deathgrind teinté de Sludge. Mais au fur et à mesure de ses sorties, la formation de Belfast tutoiera les limites de l’expérimentation (voir certains morceaux de Headworm (2003)), voire franchira carrément la frontière (Vermiculatus (2006), sorti chez Code666, sera constitué d’un unique morceau de 47 minutes). Fluke, sorti en 2007, sera son testament et résumera bien les particularités de Scald : 5 morceaux de Deathgrind et un sixième morceau bruitiste de plus de 25 minutes. Le groupe n’aura été véritablement connu que d’une poignée d’initiés, mais leur aura probablement laissé un sacré souvenir. Après 10 ans d’inactivité, les musiciens mettront fin à Scald, mais c’était sans compter la présence d’un élément inattendu : Maciek Pasinski, de l’excellent projet de Death Indus cinématique qip, polonais émigré à Belfast. Sa rencontre avec Pete Dempsey, frontman historique de Scald avec le batteur Paulrus McCarroll, amènera une renaissance insoupçonnée de Scald. Pete laissera Maciek travailler sur des compos inachevées pour un projet assez singulier de « régénération » de Scald, assez étrangement détaillé sur les réseaux sociaux. Conséquence, de nouveaux (oui, au pluriel) albums sont prévus, pour un groupe qui renaît d’une manière finalement bien originale, pas tout à fait reformé classiquement, et pris en charge par un musicien qui vient d’un univers metallique relativement différent. Voilà donc Regius I, le quatrième album de Scald mais le premier d’une nouvelle ère, qui devrait s’étaler sur au moins deux albums. Et le moins qu’un puisse dire, c’est que cette expérience de régénération a accouché d’une sacrée bestiole…

Si vous faites partie des rares personnes à avoir poncé tout ou une partie de la discographie de Scald, oubliez presque tout ce que vous saviez d’eux, car le Scald régénéré a bien, bien changé. Que reste-t-il de ce qu’on peut déjà qualifier d’« ancien » Scald ? Les vocaux Deathgrind façon « Barney de Napalm Death peu après sa mue adolescente » qui doublent le chant de Maciek ici et là ("Diabolicus Hookworm", "Gnathostomulid Papavermo") et quelques bribes musicales entrevues sur Headworm et surtout Vermiculatus, et encore. On retrouvera néanmoins des visuels un brin Gigeriens directement hérités de l’époque des démos, les parties de Nematoid : Specimen en tête. Mais ces visuels servent le concept de Regius I qui est pour le moins… barré ? Les paroles atteignent des sommets de bizarrerie rarement atteints. C’est bien simple, la plupart des mots employés sont affublés du préfixe ou suffixe « vermi- », et ce en force dès "Lex Vermitronis". Tout ceci suit un concept science-fictionnel bien étrange qui semble suivre les histoires de divinités vermiculaires, chaque morceau étant accompagné d’un artwork distinct représentant une créature difforme, et de liner-notes précisant des pans de l’« histoire ». Tout ceci est franchement abscons, mais finalement passionnant et surtout, totalement original. Et que dire de la musique… il va être difficile de résumer proprement ce que fait Scald sur Regius I. Une chose est sûre, on est dans l’univers musical de Maciek Pasinski et donc de qip, auteur de l’excellent On Ephemeral Substrates en 2015. A tel point qu’on a parfois plus l’impression d’avoir affaire au deuxième album de qip plutôt que d’un nouvel album de Scald surtout vu comment il tranche avec les précédents opus, mais qu’importe, et ce Regius I diffère tout de même de ce que proposait stricto sensu qip sur certains points, même si certains rapports sont évidents (les growls déjà, le côté Indus aussi, l’aspect cinématographique qui amène une partition assez travaillée…). Scald, version « régénérée », pratique du Death-Metal, disons, et certes. Du Death-Metal un brin voire franchement industriel - à la manière de qip donc, résolument progressif, mais parfois à la limite du symphonique, souvent grandiloquent, et aussi souvent carrément atmosphérique. Mais la mixture va très vite s’avérer être tellement singulière que j’ai envie de parler, tel un Slugdge, de Death « avant-gardiste » tant Regius I ne ressemble à rien de connu ou qui n’ait été vraiment développé, malgré quelques influences palpables. Puis avec une production franchement classieuse, la forme accompagne largement le fond et Scald peut tout se permettre, quitte à revendiquer une étiquette qu’on ne croise que très peu. Êtes-vous prêts à voyager dans la dimension de ces rois vermiculaires ?

Une voix christique déclamant « Praise the Vermitron » ouvre Regius I avec "Lex Vermitronis" et le moins qu’on puisse dire, c’est que ça nous met bien dans l’ambiance, déroutante d’emblée certes, mais Scald n’y va pas par quatre chemins, ou si finalement… Claviers presque gothiques, voix oscillant entre litanies claires, envolées de chœurs et growls rauques, Metal tour à tour lourd ou flirtant avec l’Electro-Indus, atmosphère d’une autre dimension… il faut rentrer rapidement dans l’univers très étrange de Scald, insoupçonné et vite intéressant, au minimum. De toute façon, Scald ne perd pas tellement de temps et embraye sur un "Ectoprocta Krystos" déjà nettement plus connoté Death Indus - à la qip donc - et surtout ultra percutant et efficace, avec des passages très inspirés (comme la superbe partie mélodique en fin de course) et surtout des vocaux grandiloquents mais excellents. La palette de Scald s’élargit donc très vite, et avec un max de réussite, signant déjà un morceau absolument irrésistible, donnant envie de scander ces paroles en « vermi » totalement improbables. Et Scald n’a pas fini de surprendre, loin s’en faut. En témoignera déjà la première vraie sensation du disque qu’est "Set Ancylostoma", un morceau particulièrement épique qui nous donne envie de nous mettre à genoux pour hurler notre gloire à ces divinités vermiculaires, dès les premiers accès de voix répétant en boucle le nom de la piste. Entre un riffing dépouillé mais prenant, des vocalises doublées de chœurs incroyables, des incursions semi-électroniques nous rappelant les meilleurs moments de qip ("Millennium Way" en tête), et surtout un passage plus astral repoussant déjà l’epicness de la chose à l’aide d’un magnifique chant clair, "Set Ancylostoma" élève déjà très haut l’art de Scald. Barré, inédit presque, toujours inclassable, pas franchement facile d’accès tellement ça semble « perché » dans sa globalité, mais si on arrive à se plonger dedans et à adhérer au délire, c’est un vrai bonheur. Et Scald de continuer dans son Metal extrême d’avant-garde un brin pompeux avec un "Diabolus Hookworm" plus lourd et agressif, mais toujours infiniment singulier et original. C’est, d’un certain point de vue, du grand n’importe quoi. Mais assumé, chiadé, très travaillé et inspiré, et demeurant efficace et entraînant. Et c’est là qu’est le tour de force. Et c’est là que Regius I confine finalement au génie.

Et mine de rien, Scald a créé en deux temps trois mouvements une ambiance totalement unique en son genre, qui s’exprime encore sur le très aéré et mélodique "Priapulan Draconis", bardé de chants clairs assez originaux encore, Maciek Pasinski se montrant d’ailleurs très versatile, en plus de toujours délivrer d’excellents growls d’outre-tombe, belle valeur ajoutée à l’apparat cinémato-apocalyptique hérité de qip. Qui s’enrobe ici d’un aspect un peu volontairement grandiloquent, à l’image encore d’un "Gnathostomulid Papavermo" (le nom du morceau déjà…) et ses nombreux vocaux déroutants, accompagnant une partition Death Indus pesante mais enjouée. Et que dire de ce final symphonico-avant-gardiste qui montre qu’à chaque moment, Scald peut nous surprendre et repousser ses limites… Et il va le montrer directement avec "Vermus Kryst", autre sensation de Regius I qui met vraiment en exergue un Death Indus extra-dimensionnel qui flirte ici avec la dissonance, avec des vocaux invraisemblables - certains chœurs auraient pu figurer sur n’importe lequel des albums les plus barrés de Devin Townsend ! La liste des bizarreries s’allonge morceau après morceau, et Regius I en devient particulièrement jouissif. La suite de l’album va pourtant donner encore l’occasion à Scald d’élargir sa palette. Avec déjà un "Vermoid Arachnoid" à nouveau plus aéré et surtout plus enlevé, avec pas mal de mélodies et des passages en chant clair assez savoureux (notamment en deuxième partie de course), contrastant avec un riffing plus sombre et incisif, et quelques effets à la limite du psychédélisme. Entraînant, mais toujours déroutant. "Jumbomegadrile" poursuit dans cette lignée avec encore une ambiance franchement apocalyptique mais tout de même lumineuse, qui finit par exploser dans des instrumentations quasi-symphoniques accompagnées de vocaux plus grandiloquents que jamais, on se croirait à nouveau dans un album de Devin Townsend mais en version Death Indus et très barrée. Le Deathgrind sludgy des débuts est définitivement très, très loin et Maciek Pasinski a amené Scald vers quelque chose d’insoupçonné, mais qui fonctionne terriblement bien et s’avère être absolument énormissime et grandiose…

Le final "Vermageddon" enfonce le clou en mettant la gomme au niveau Indus et même Electro-Indus, on penserait même par moments à du Front Line Assembly ! Une conclusion martiale hyper efficace, qui se termine avec des riffs absolument mortels. Et avec des « vermi- » de partout, bien évidemment. On a du mal à suivre les délires de Scald, mais c’est pas grave, et cela achève de faire de Regius I une des curiosités de l’année, et plus encore. Car avec cet album improbable au possible mais totalement réussi, Scald va directement se propulser près du podium, et même sur sa tête pour peu que vous ayez réussi à embrasser cet univers bigarré. Oui, cette mixture allant parfois chercher très loin en dépassant allègrement les frontières du grotesque risque d’en laisser plus d’un sur le bas-côté. Oui, malgré tout, quelques influences sont encore très palpables et, presque paradoxalement, Regius I peut paraître bigrement indigeste tellement il ne se fixe pas de limite et créé un univers incroyable à chaque coin de morceau, à la fois fascinant et repoussant. Oui, on ne reconnaît absolument pas le Scald d’antan là-dedans et on y verra plus une variation sur les bases de qip. Mais même en partant de ce dernier postulat, si On Ephemeral Substrates était excellent, Regius I le surpasse complètement. Scald ou qip, peu importe, Regius I est un album fantastique. Un Death-Metal moderne résolument avant-gardiste, utilisant avec brio des touches industrielles, des moments parfois sombres et parfois très atmosphériques, usant d’une grandiloquence amenée par un concept abscons mais totalement assumé jusque dans la moindre excentricité, musicale mais pas seulement. Un grand délire auquel il faudra forcément adhérer, mais si vous êtes prêts à tenter l’expérience, Regius I pourrait bien devenir un de vos albums de chevet tant il est singulier et finalement génialissime, en plus d’être au top dans le fond comme dans la forme musicale. Maciek Pasinski a vraiment fait un travail remarquable et cet album de « son » Scald est un gros bijou. Et dire que ce n’est pas fini vu que Regius II va suivre, et il a même déjà été teasé par 3 morceaux dont le sensationnel "Vermicoordinate II"… sachant que Regius I nous est présenté comme l’album le plus classique et « song-oriented », on se dit que le délire Scald n’a pas encore atteint ses limites… mais on en redemande. Un retour inattendu, c’est le moins qu’on puisse dire, le Scald nord-irlandais se remet brillamment en avant avec cette tuerie qu’est Regius I. Allez-vous vous prosterner devant les divinités vermiculaires ?

 

Tracklist de Regius I :

1. Lex Vermitronis (3:55)
2. Ectoprocta Krystos (5:13)
3. Set Ancylostoma (7:19)
4. Diabolus Hookworm (6:00)
5. Priapulan Draconis (7:16)
6. Gnathostomulid Papavermo (5:56)
7. Vermus Kryst (5:17)
8. Vermoid Arachnoid (8:40)
9. Jumbomegadrile (6:43)
10. Vermageddon (7:16)