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La musique : un phénomène physique et biologique

jeudi 19 novembre 2020 - Prout
Prout

Chroniqueur musiques du monde. Parfois Brutal Death / Black / Grind mais rien au dessous de 300BPM sinon c'est trop mou et je m'endors.

Imaginez un film sur la seconde guerre mondiale. Le héros français est au front, 39/45, plein de nazis en face de lui, fusil Berthier 07/15 M 16 à la main. La tension est palpable, ça tire de partout mais d'un coup retentit très fort une musique… des Village People... YMCA... Le mood de la guerre est terminé d’un coup. Mais qu’est-ce qui est passé par la tête du réalisateur ? Vous vous dites que franchement, il y a vraiment des musiques qui ne collent clairement pas avec la baston ! Mais justement, pourquoi certaines musiques ne collent-elles pas avec certaines situations ? Qu'est-ce qui fait que, dans notre cerveau, il y a une case : musique calme, tempo doux = je suis apaisé, je chill, ou alors j'ai envie de me suicider mode DSBM, ou une autre case : Hatebreed = baston ? Pire, est-ce que ça vient vraiment du cerveau ou est-ce que c'est culturel ? On peut se demander ce que se dirait un extraterrestre s'il écoutait notre musique ? Et est-ce que chez lui on fait de la zic ? D'ailleurs c'est quoi la musique ? Ça vient d'où ? Y'avait-il de la musique avant Homo sapiens, chez d’autres animaux ? Est-ce qu'il y avait de la musique au moment du Big Bang ? Ou même comment on est passé de Carmina Burana à Gutalax !

Et si on essayait de répondre à ceci avec un peu de science...

On doit forcément commencer ce genre de réflexion en définissant ce qu’on appelle « musique ». Puis on en arrivera évidemment à parler Metal (vu que pour certains ce n'est même pas de la musique). Bref, la musique d'après le Petit Robert c'est :

- Art qui permet à l'homme de s'exprimer par l'intermédiaire des sons.

- Science des sons considérés sous le rapport de la mélodie et du rythme.

- Notation écrite d'airs musicaux : lecture de la musique.

- Suite de sons produisant une impression harmonieuse.

- Familier et ironique. Ensemble de sons désagréables, suite de plaintes, de récriminations. (Cette dernière définition c'est pour nous)

- Réunion de gens pratiquant la musique et constituant une institution. C'est un peu nous en festival, vous pouvez creuser la question à travers le livre de Corentin Charbonnier sur le Hellfest.

Suivons donc déjà ces différents points.

 

1. Art qui permet à l'homme de s'exprimer par l'intermédiaire des sons.

Vous remarquerez déjà que là on ne parle que de l'Homme, des êtres humains, pas des autres animaux. On peut ne pas forcément être d'accord mais on verra ça plus tard. Là on va se focus d'abord sur la notion du « son ». Mais c'est quoi le son ? Le son qui parvient à nos oreilles est une onde, c’est-à-dire un déplacement d’énergie, sans déplacement de matière. Contrairement à la lumière qui est une onde-particule, véhiculée à l'aide d'une particule propre, le photon, le son n'a pas d'existence physique réelle. L’onde sonore a donc besoin d’un « support » pour se propager. Elle ne peut être véhiculée que d'atome en atome, par proximité, par une sorte de vibration pour imager simplement. C'est pour ça que dans le vide, il n'y a pas de son. Ainsi dans l'espace il n'y a pas de son, ou pas grand-chose (la nature arrive toujours à cheater). Oubliez donc les vaisseaux dans Star Wars qui font un gros boucan d'enfer, dans la vraie vie on les calculerait encore moins qu'une Tesla qui manque de nous rouler dessus alors qu'on écoute du Immortal beaucoup trop fort, au casque, sans avoir regardé avant de traverser la route. L’onde sonore, ce qu'on appelle l'acoustique, est comparable aux vagues qui se propagent à la surface de l’eau quand tu jettes un caillou dedans. Pas d’eau, pas de vague.

C’est ainsi que, dans l’espace, les étoiles explosent en silence (par rapport à notre position sur la Terre), en totale contradiction avec la violence des forces mises en œuvre et ça nous en touche une sans faire vibrer l'autre (si on met de côté les ondes gravitationnelles, bien entendu).

Du coup grosse question, comment sommes-nous capables de percevoir ces sons ? Gros scoop, on entend avec les oreilles. Néanmoins toutes les espèces animales n'ont pas d'oreilles. Chez les insectes par exemple, il s'agit d'une simple cavité reliée à un nerf. Les poissons perçoivent les vibrations de l'eau principalement à travers les os de leur crâne. Les amphibiens et reptiles ont un tympan apparent au niveau de la peau. Les oiseaux ont quand même un conduit auditif avec un seul osselet, sinon ils ne se feraient pas autant chier à chanter à longueur de journée. Nous, et les mammifères en général, c'est un chouillat plus complexe. Pour faire simple, ce sont les mâchoires de nos ancêtres animaliers qui se sont transformées, pour doucement migrer jusque dans nos oreilles et se transformer en un complexe d'organes auditifs. Chez les mammifères les oreilles servent un peu à tout et n'importe quoi. Ça a un rôle dans l'équilibre, ça peut faire office de sonar, servir de radar, de boussole, voire de GPS aux animaux migrateurs. Les chauves-souris et les cétacés pratiquent l'écholocation : en émettant des sons et en les réceptionnant, ils interprètent leur environnement en 3D. Ainsi, ils peuvent se mouvoir dans l'obscurité de la nuit ou des profondeurs océaniques en évitant les obstacles, en repérant des proies, ou bien pour trouver un partenaire sexuel.

Du coup on en arrive à la seconde partie, quand est-ce que l'on peut considérer que ces sons deviennent de la musique ?

2. Prenons les trois définitions suivantes et regroupons-les ensemble :

- Science des sons considérés sous le rapport de la mélodie et du rythme.

- Notation écrite d'airs musicaux : lecture de la musique.

- Suite de sons produisant une impression harmonieuse.

Là on parle bel et bien de musique. Et hormis la notation écrite de la musique, do ré mi fa sol la si, c'est très facile de percevoir de l'harmonie, de la mélodie ou du rythme dans les chants des oiseaux ou complaintes de baleines. C'est agréable à écouter, mélodieux, répétitif selon un code bien défini, c'est-à-dire qu'on peut noter sa fréquence, donc son rythme, bref, on peut fortement douter d’avoir été la première espèce à avoir inventé la musique. Et on n'est pas la seule espèce à utiliser des instruments non plus, quand bien même c'est juste taper sur des troncs d'arbre avec des os, en rythme.

Ce qui est propre à l’humanité seule, c’est la théorie de la musique : les tons, les modes, les temps, les mesures, les croches, les doubles croches, les quintes, les intervalles, les noires, les blanches etc.

On va passer au troisième point. Il va être rigolo lui c'est certains, c'est le familier et ironique :

3. Ensemble de sons désagréables, suite de plaintes, de récriminations.

Je vais maintenant utiliser la première personne du singulier car le point de vue à venir est très personnel. Je n'ai pas envie de faire de musicologie, déjà parce-que je vais me faire insulter par les vrais musicologues, qui eux gèrent, et parce-que j'ai l'oreille inabsolue. Du coup je me retrouve bien dans cette troisième partie. L'oreille inabsolue c'est un néologisme que j'ai inventé pour moi-même. Il y a ceux qui ont l'oreille absolue, soit l’aptitude à reconnaître, à l'écoute d'un son, les notes de musique correspondantes sans référence auditive préalable. Il y a ceux qui ont l'oreille relative, soit la capacité à reconnaître les notes à partir d'une hauteur de référence et il y a moi, qui ne comprends rien à la musique. Je fais de la batterie pourtant. Mais, être dans le temps je n'y arrive pas, ma batterie qu'elle soit accordée ou pas, je ne fais pas la différence, les pains de mon grateux, je ne les entends pas, autrement dit je suis une pauvre merde. Mais du coup j'excelle vraiment dans les sons désagréables.

Mais on se base sur quoi quand on parle de sons désagréables ? Est-ce que ce n'est qu'une question de volume ? C'est vrai que dans le Metalil paraît qu'on joue trop fort. Mais malgré ça, je me souviens bien de l'époque où ma mère venait m'insulter quand j'écoutais du Brutal Death un peu trop fort dans ma chambre. Elle me disait toujours : « mais comment tu fais pour écouter ça, c'est du bruit ! ». Bien entendu je l'envoyais chier, en lui disant qu'elle ne comprenait rien. Jusqu'au jour où je suis rentré chez moi, j'ai entendu un putain de son qui avait l'air de bien blaster, un gros truc de porc syphonesque. J'hallucinais, je me demandais qui était la personne qui écoutait mon style de musique à la maison. Du coup je me suis rapproché de la source sonore, pour me rendre compte que c'était... la machine à laver... Peut-être que ma maman avait raison, j'écoute du bruit. Du coup le Metal, bruit ou musique ?

Tout ça c'est peut-être qu'une question de perception ? On en revient à la question primaire, qu'est-ce qui se passe dans notre cerveau une fois que des sons ont fait vibrer notre oreille interne ? Les vibrations du tympan sont traduites en influx nerveux, en signal électrique si vous préférez, signal qui est alors transmis au tronc cérébral puis au cervelet. Notre cortex auditif s'excite alors, il est situé dans le lobe temporal. Ici les signaux nerveux sont analysés de manière triviale, seulement volume et hauteur. Le rythme quant à lui est analysé dans le cervelet de nouveau mais aussi dans les cortex pariétaux et frontaux. Le cortex moteur est situé justement dans le lobe frontal et il en peut plus de vouloir s'exprimer... c'est pour ça qu'on bouge du pied ou de la tête quand on perçoit un rythme ! La tonalité elle, active le désormais incontournable cervelet mais aussi de nombreuses régions du lobe temporal et enfin le cortex préfrontal, qui permet des fonctions exécutives complexes. C'est pour ça que la musique tonale de Jean-Sébastien Bach c'est un truc de gars intelligents, c'est autre chose 'voyez ?! Et ce n’est pas tout ! Si la musique qu'on écoute nous est déjà connue, le cortex préfrontal active l’hippocampe, le centre de la mémoire. C'est un vrai complot d'illuminati le cerveau. Si on se fredonne une musique "dans sa tête", c'est les mêmes zones qui sont activées, hormis le cortex auditif, logique. C'est pour ça que tu peux headbanger tout seul comme un connard dans ta chambre sans pourtant encore avoir fait chauffer le gros son.

La musique c'est aussi des émotions et ça je pense que tout le monde le sait. On n'est pas indifférent à ce qu'on entend, le cortex orbitofrontal (lieu clef du processus de récompense) et l'amygdale (centre des stimuli sensoriels, réponse à la peur, au plaisir…) sont titillés par des milliers d'influx nerveux. Alors forcément quand tu vas écouter une musique triste, tu vas être triste, quand tu vas être triste, tu vas composer une musique triste, tout est lié ! Le War Black Metal, avec ses tempos rapides, ses riffs acérés, sa violence verbale, va te donner la haine ; le Groovy Goregrindl'envie de danser, si tu écoutes du PNL tu vas te faire chier, c'est juste physique / biologique. Avec tant de zones cérébrales sollicitées, la musique ne s'efface pas facilement de nos esprits... c'est pour ça que les canards de ces enfoirés d'Ultra Vomit est restée plus de 6 mois dans ma tête m'empêchant de dormir le matin. Je les hais.

Après, c'est sûr qu'on n'a pas tous les mêmes aspirations musicales, mais tout simplement parce qu'on n'a pas tous les mêmes cerveaux, la même culture, la même éducation. C'est un autre débat, mais nos sentiments sont façonnés par nos expériences de vie, donc notre façon de percevoir et d'analyser la musique sera très différente d'une personne à l'autre, sans même parler des différents types de musique, qu'on soit occidental ou oriental, qu'on ait plus d'affinités avec le modal ou le tonal, qu'on soit à l'aise dans le temps ou les demi-mesures etc. C'est ça la vraie richesse de la musique et qui en fait un sujet passionnant qui a longuement été étudié et qui le sera jusqu'à la fin de notre humanité.

La musique a même des vertus thérapeutiques. Par exemple les personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer se souviennent souvent de vieilles chansons, musique ou pas, les souvenirs anciens résistent mieux que les autres, mais ces malades parviennent aussi à apprendre... des nouvelles chansons ! Les paroles sont vite oubliées, mais les mélodies restent, c'est incroyable ! Et encore, lorsqu'on leur représente de nouveau les paroles de ces nouvelles chansons, et qu'on demande aux malades si elles leur évoquent quelque chose, ils répondent très positivement, sans même savoir pourquoi. Certains patients, à des stades très avancés de la maladie – ils sont amnésiques, ils ne savent même pas leur âge – sont même capables de chanter spontanément la mélodie correspondant à ces paroles. Le cerveau c'est un ouf et le pouvoir de la musique est incroyable.

Du coup comment des extraterrestres percevraient-ils notre musique ? Déjà je pense qu'ils ne la percevraient pas parce qu'ils ne viendront jamais jusqu'ici. Pourquoi ? Parce que c'est a priori impossible d'aller plus vite que la vitesse de la lumière. Aussi loin qu'on ait pu nous-mêmes aller voir, à l'aide du télescope spatial Hubble ou ce que vous voulez, il n’y avait pas grand monde de très passionnant à mater et le temps de faire le voyage IRL on serait tous morts. On a déjà du mal à aller sur Mars alors que c'est juste à côté... Et quand bien même utopiquement t'as le interstellar des aliens qui se pointent à la maison, je pense qu'ils regarderaient juste nos putain de vibrations et materaient les fréquences et longueurs d'onde de nos musiques et se diraient : « mais bordel, pourquoi ils font ça ? », encore plus dans le Metal Extrême, où les spectres musicaux ne sont rien de plus qu'un gros bordel à l'image du bordel qu'on fout en festival. 

Pour finir je partage avec vous une conférence qui n'a pas totalement à voir avec ce texte mais qui est tellement jouissive et soumise à polémique qu'elle conclura très bien cet article :