Articles Retour

4 albums pour (re)découvrir Paradise Lost

jeudi 5 novembre 2020 - Varulven
Varulven

The sound of falling, when the pictures are moving

Aujourd’hui, c’est par le biais de notre format « 3 albums pour (re)découvrir un artiste » que je vous retrouve, pour à mon tour me prêter à cet exercice ô combien délicat. En effet, en tant qu’esprits mélomanes et passionnés, il est souvent difficile, lorsque que l’on aborde le sujet de nos groupes de cœur, de ne pas se laisser emporter par la passion et l’émotion pure. D’être « objectif » et d’expliquer, avec un argumentaire pondéré et réfléchi, pourquoi tel album nous parle plus qu’un autre. Pourquoi tel morceau nous sort de notre confort auditif pour nous amener à un état proche de la transcendance, etc. Une tâche d’autant plus ardue lorsqu’il s’agit d’aborder un artiste ayant une longue discographie, complexe et cultivant l’art de marier les contraires. Le tout avec cohérence et une certaine logique sur la durée.

Pour toutes les raisons citées ci-dessus, Paradise Lost apparaît comme un exemple de choix pour illustrer ce genre d’article, l’œuvre des Anglais étant suffisamment éparse pour que l’on ait toujours sous la main un ou plusieurs éléments sur lesquels revenir : pour en comprendre l’utilité, voir pour en déterminer la présence même. Ou tout simplement pour les observer différemment, après avoir eu à notre disposition les bonnes clés de lecture. Mais au-delà d’un tel pragmatisme, c’est également une grosse part d’affect qui doit être prise en compte pour justifier ma position. Car Paradise Lost reste indubitablement une étape cruciale dans mon parcours musical. Celle qui m’a emmené, alors jeune blackeux biberonné à la scène scandinave que j’étais, vers des étendues plus plombées et tragiques. Des eaux mélancoliques, émotives et lentes propres au Doom/Death, au Goth et au Funeral Doom, sur lesquelles je me plais désormais à naviguer de plus en plus souvent.

Et même si mon amour du genre s’est depuis élargi à d’autres groupes, c’est bien vers la bande d’Halifax que mes oreilles reviennent le plus. Sans doute parce que cette dernière est celle ayant le mieux réussi, selon moi, à construire un univers artistique à la fois homogène et pourtant sujet à de multiples paradoxes. Depuis sa formation en 1988, le quintet s’est toujours employé à proposer une sorte de continuité, chaque album se voulant être le prolongement du précédent. Tout en étant parfois dans une démarche d’opposition et de rupture assez significative avec le passé. Une entreprise qui fait surtout écho aux années 90, lorsque PL a troqué son Doom Gothique contre des sonorités plus accessibles et pop… dans le but de contester l’image « mainstream » que les médias spécialisés voulaient leur donner, conséquence du franc succès rencontré par le groupe à cette période.

Attitude qui, avec le temps, peut laisser assez dubitatif. Surtout quand on sait que tous leurs disques possèdent, à des degrés divers, cette dichotomie entre une accroche mélodique classieuse, finement ciselée par le compositeur Gregor Mackintosh, et cette aura profondément désespérée, dont la voix de Nick Holmes s’est faite l’incarnation. Ce dossier tentera donc de présenter les albums qui, selon moi, mettent le plus en exergue ces différentes antinomies. Il ne s’agira pas de dresser une liste des meilleurs albums du groupe, même si l’importance et le rapport personnel que j’ai avec certains d’entre eux rendra cette sélection quelque peu biaisée, j’en ai conscience. Le but étant plus de proposer, via ces lignes, une sorte de consensus entre classiques incontournables, oubliés réhabilités pour l’occasion et valeurs sûres s’inscrivant dans l’air du temps.

Gothic (1991)

Pour beaucoup de fans, le premier tournant dans la carrière de Paradise Lost intervient dès la parution de ce deuxième essai. Là où le premier album constituait une simple esquisse, cette suite s’affirme d’emblée comme un produit plus abouti et mature en terme de composition. Car si c’est Lost Paradise (1990) qui pose les premières bases de l’école anglaise du Doom/Death, c’est bien avec Gothic que le style est véritablement lancé. Dans sa forme la plus mélancolique et romantique du moins. Tout est d’ailleurs dit dans le titre concernant l'approche plus poétique présente sur cet album. Gardant cette assise lourde typique de ses débuts, le groupe agrémente son Doom/Death renfermé de quelques passages plus aérés, introduisant de nombreuses mélodies implacablement poignantes, qui deviendront dès lors une marque de fabrique propre à Paradise Lost et à son guitariste Greg Mackintosh, responsable de ces élans de spleen éthérés au coeur d’obscurs dédales souterrains.

Des titres tels que « Dead Emotion », « Rapture » ou « Falling Forever » gardent ainsi cette aura cryptique, si inspirée des vieux Autopsy, tandis que la lancinance de « Shattered », « Eternal » ou encore du morceau titre contribue à l’aspect plus grandiose recherché ici. Un résultat qui fait davantage écho à cette procession baroque orchestrée par Celtic Frost sur son Into The Pandemonium (1987). Décadent, mystique et pionnier d’une nouvelle esthétique, Gothic perce en cette année 1991 une énorme brèche, qui sera très vite empruntée par toute une flopée de groupes aux motivations similaires, lesquels gratifieront la scène des 90’s d'albums décisifs pour le développement du Doom extrême. Citons, entre autres, Serenades de Anathema (1993), Clouds de Tiamat (1992), As The Flowers Wither de My Dying Bride (1992) ou bien Dance of December Souls de Katatonia (1993), qui figureront, à leur tour, parmi les élèves les plus assidus et influents du genre.

 

Draconian Times (1995)

Enfin ! Nous arrivons au choix le moins original de cette rétrospective. Même avec la meilleure volonté du monde, difficile de consacrer un article entier à Paradise Lost sans mentionner, ne serait-ce que brièvement, le cas de Draconian Times. Et pour cause, au-delà de sa réputation d’album clé ayant fait passer à PL un cap bien supérieur en terme de succès, « Les Temps Draconiens » représentent cette étape cruciale dont je vous parlais en préambule. Mon rapport à cet album est donc assez passionnel, pour tout ce qu’il incarne dans ma perception et mon amour du combo aujourd’hui. Une opinion qui, pendant longtemps, fut assez nuancée quand j’y repense présentement. Car si j’ai toujours considéré ce cinquième opus comme étant leur meilleur, j’étais, jusqu’à récemment, assez contrarié par l’énorme contraste subsistant entre les deux moitiés du disque. De prime abord, les six derniers morceaux, plus atmosphériques, paraissent bien inférieurs à leurs six devanciers, tant leur force d’impact est bien maigre en comparaison. Analyse qui, avec le recul, et bien qu’elle soit erronée, peut parfaitement se comprendre. La deuxième partie finit par dévoiler toute sa subtilité et son intérêt au fil des réécoutes, mais elle reste malgré tout dans ce registre assez posé, sans proposer de grands moments de célérité.

Tout le contraire de cette fameuse face A donc, tant ces six (allez, poussons jusqu’à huit) premiers titres ont un véritable effet boulet de canon sur l’auditeur. Plus que de simples bonnes chansons, toutes sont le symbole d’un changement d’envergure notable, de par cette transcendance des acquis et l’apport de nouveaux éléments. La phase Goth Metal mélodique, déjà bien amorcée sur Icon (1993), est ici poussée à son paroxysme, tant les leads de Mackintosh sont absolument ultimes dans ce registre nostalgique (« Enchantement » ou « Forever Failure ») ; petits échantillons de ce raffinement voluptueux « à l’anglaise », omniprésent tout au long du disque. Cette classe victorienne côtoie néanmoins une fougue typiquement rock, une fraîcheur que Paradise Lost se plaît à brandir à la face du monde, par l’intermédiaire des tubesques « The Last Time », « Hallowed Land » ou encore « Once Solemn ». Une énergie assez insouciante, caractérisée par un son toujours plus ample et chaleureux, mais aussi par toute la passion mise par Nick Holmes dans sa prestation. Ses traditionelles intonations de crooner gothique sont ici bousculées par des croassements rocailleux à la James Hetfield, pour un rendu bien plus habité sur les refrains estampillés MTV de « The Last Time » et consorts.

Si l’influence du Black Album sur l’orientation plus « Metal MTV » de Draconian Times est plus que probable, les membres du groupe ont, de leur côté, toujours rejeté en bloc le titre de « nouveau Metallica », que la plupart de la presse spécialisée leur accolait à l’époque. A l’agacement généré par les unes de Kerrang et Hard’n Heavy s’est ajoutée la nouvelle ampleur prise par les tournées, où toute l’agitation et le surplus de personnel lors de ces dernières auraient été une source de lassitude sur ce que le groupe était en train de devenir : une grosse machine victime de son succès. C’est du moins ce qui ressort lorsque Greg Mackintosh revient sur cette période dans ces récentes interviews. Cette comparaison avec les Four Horsemen est donc loin d’être anecdotique, puisque c’est ce point précis qui va déterminer le tournant pris par Paradise Lost ensuite. En cela, Draconian Times représente une étape paradoxale dans la carrière de nos doomsters gothiques. Le pinnacle d’un style mûrement travaillé au fil des ans, et qui, ironie du sort, se retrouvera à la merci de son image, entraînant une profonde rupture avec leurs racines, leur maison de disques et leurs fans.


 

Host (1999)

Après avoir disserté sur le meilleur, place maintenant au pire album de l’histoire du groupe ! Non, plus sérieusement. S’il m’était impossible de faire l’impasse sur Draconian Times, il était tout aussi difficile de ne pas aborder le cas de Host, mais pour des raisons totalement différentes. Alors que le premier est considéré à l’époque comme le nirvana, Host est, lors de sa sortie, perçu comme le suicide artistique d’un groupe à qui était destiné le toit du monde. Comme je l’expliquai plus haut, les dérives du succès engrangé par la sortie de 1995 ont profondément marqué Paradise Lost, qui décide de virer de bord pour contester l’idée que la presse et le public avaient du groupe à ce moment-là. Si les aspirations plus Electro Goth de One Second (1997) gardait tout de même un lien très vague avec le Metal, l’arrivée de Host deux ans plus tard radicalise définitivement la chose. Et les quelques âmes meurtries à la parution de One Second se sont transformées en une vague de haine et de rejet de la part des plus maniacs, pour un disque 50 % Rock, 50 % Synthpop. L’affront fut tel que lors de la promotion de l’album, certains magazines auraient, d’après Mackintosh, refusé d’interviewer le groupe, quand d’autres ne se privaient pas de les incendier avec des chroniques bien acides. La grande famille du Metal, l’ouverture d’esprit, tmtc.

Mais soit. J’ai tendance à penser que le contexte de sortie, le vécu, ou notre capacité d’analyse à un instant T jouent énormément dans l’appréciation et la compréhension que l’on a d’une œuvre. Et il est clair que tous ces paramètres ont eu un rôle déterminant pour me forger une opinion définitive sur cet album. L’ayant découvert deux décennies après sa sortie, je n’ai absolument pas ressenti ce sentiment de trahison ou de nullité totale vécu par le public en 1999. Mais, même si je ne l’ai pas rejeté en bloc, je n’ai pas pu m’empêcher, au départ, d'afficher une petite moue de frustration. Si le ton global, très léger et vaporeux, dégageait une aura grisâtre assez plaisante, le manque de pêche et l’aspect trop clinique de certains morceaux me dérangeait, surtout après un One Second qui proposait un beau compromis entre riffs organiques et mélodies sirupeuses. Avant de comprendre que ce manque était surtout palpable sur les titres de remplissage, bien plus formatés que les hits du début d’album.

Ce sens des envolées tragiques est en effet plus dilué, mais il refait parfois surface sur quelques titres, comme le sublime « Ordinary Days », « Behind The Grey » et l’ouverture « So Much is Lost », qui nous rappelle à quel point la perte d’un trousseau de clés peut être la cause de bien des maux. Malgré cela, toute la charge émotionnelle propre à PL ne se manifeste plus par une expressivité dramatique. Mais bien par une froideur industrielle et minimaliste, renforcée par toutes les couches synthétiques et électroniques, qui donnent à notre écoute une saveur d’atonie urbaine et profondément névrosée. Un peu à l’image de ce que cherche à véhiculer la New Wave de Depeche Mode, là où la musique de Host prend son inspiration. Je vous évoquais l’importance d’avoir les bonnes clés d’écoute pour comprendre un album. Et dans mon cas, c’est mon obsession grandissante pour le groupe de Basildon qui fut déterminante dans ma compréhension de la démarche entreprise par Paradise Lost sur Host. Me faisant admettre que même un objet d’apparence lisse et mièvre peut se montrer bien plus contrasté et profond qu’il ne l’est au premier regard.

 

The Plague Within (2015)

Concernant le petit dernier de la sélection, je dois avouer que le choix était plus que cornélien. Pour mettre un point d’honneur à mon propos, je voulais m’orienter sur une production récente, sortie au cours de ses quinze dernières années. Afin de savoir quelle forme retenir du Paradise Lost actuel. Celle d’un retour en force de leur son Metal Gothique noble et précieux. Auquel vient progressivement se greffer une rance noirceur beaucoup plus doomy ; en particulier sur le fabuleux Tragic Idol (2012), qui à mon sens retranscrit le mieux, avec Draconian Times, cette symbiose parfaite entre douceur et amertume. Et pourtant, c’est bien son successeur qui s’avère être l’heureux élu. Car The Plague Within marque, il est vrai, une étape bien supérieure à tout ce que Paradise Lost a pu entreprendre depuis ses retrouvailles avec le côté Metal de la force.

L’ombre du Doom, qui se faisait plus menaçante sur les opus antérieurs, se taille ici la part du lion ; ramenant les saillies mélodiques et autres éléments gracieux à une place plus restreinte. Les leads de Mackintosh, bien que toujours superbes, ne tentent plus de nous raccrocher à une vaine lueur d’espoir. Une perspective bien illusoire, tant ces derniers se chargent d’accompagner cette atmosphère pesante et miséreuse, dominante sur la majorité des titres (« No Hope in Sight », « An Eternity of Lies »). Le point culminant étant le monolithe « Beneath Broken Earth », où ténèbres écrasantes et mélodies déchirantes se complètent dans le plus grand des recueillements.

Il y a fort à parier que la récréation Death Metal de Gregor avec Vallenfyre ne soit pas étrangère à cette orientation plus old school. Même si la plus grosse surprise vient du côté de Nick Holmes, qui depuis sa participation dans Bloodbath, a su faire taire les plus médisants sur sa capacité à aller dans des registres vocaux plus extrêmes. Bien qu’il ne possède pas la puissance et le charisme de nombreux growlers, il parvient à insuffler, dans chacune de ses parties, assez d’insanité pour coller au propos de The Plague Within. Une ode accablante qui, malgré l'opacité ambiante, n’oublie pas de jouer sur les discordances. La morosité sait être versatile, surtout quand votre chanteur aime jouer sur plusieurs tableaux. Aux grognements s’ajoutent des lignes de chant claires, prêches graves suintant la résignation, tandis que les tentatives martiales de « Terminal » et « Flesh From Bone » donnent un cachet épique non déplaisant à ce quatorzième album. Œuvre massive par excellence, The PlagueWithin renoue avec les ingrédients de Gothic et Shades of God, tout en offrant une vision d’ensemble sur la notion de clair-obscur, que nos cinq âmes perdues se plaisent toujours à disséminer au gré de leurs pérégrinations.

C’est donc sur ces dernières lignes que s’achève mon humble contribution. Et malgré un manque de surprise parfois évident, je reste convaincu d’avoir présenté des œuvres montrant chacune les innombrables facettes que l’on peut retrouver chez Paradise Lost. Et qui, à leur façon, ont constitué des marqueurs clé pour les différentes étapes d’une riche carrière. Alors bien sûr, j’aurais aimé vous vendre les mérites de bien d’autres albums. Je pense au très gothique One Second, à l’industriel dansant Symbol of Life, ou encore à la triplette du renouveau Goth Metal de fin 2000-début 2010, avec In Requiem, Faith Divides Us et Tragic Idol. 

Mais une telle démarche, subjective par nature, est toujours une bonne occasion de créer un échange et de confronter les points de vue. Je ne peut donc que vous inviter à donner votre avis, pour savoir quels albums sont dignes d'être redécouverts et décortiqués selon vous. Avec la situation délicate que nous vivons tous en ce moment, rien de mieux que de lutter contre notre solitude et notre mal être par l'intermédiaire d'un artiste qui nous touche émotionellement. Avec 16 albums au compteur, autant dire que l'on a de quoi expurger toutes nos frustrations de confinés. Car finalement, c'est peut-être ce que Paradise Lost peut nous apporter de mieux : vaincre la douleur, et ne pas succomber à l'échec. Vaincre la douleur, pour fuir le désespoir.