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Album

29/10/19 - ZSK

Sur Austru

Meteahna Timpurilor

LabelAvantgarde Music
styleBlack/Folk Metal atmosphérique
formatAlbum
paysRoumanie
sortieseptembre 2019
La note de
ZSK
8.5/10


ZSK

"On est tous le boomer de quelqu'un d'autre."

Brutalement et tristement arrêtée en 2017 suite au décès de Gabriel « Negru » Mafa, l’histoire de Negură Bunget aura été mouvementée. De ses débuts en 1994 sous le nom Wiccan Rede, en passant par l’arrivée de Sol Faur en 1998 pour l’EP Sala Molska, jusqu’à la scission en 2009 entre Negru d’un côté et Sol Faur / Hupogrammos de l’autre (partis continuer leur propre vision de l’art de Negură Bunget chez Dordeduh - qui n’a plus été très actif passé Dar De Duh (2012)…), qui sabrait un peu sa folle ascension conclue par le fantastique Om (2006). Et dans sa deuxième itération autour de Negru, Negură Bunget a eu beaucoup de mal à se stabiliser. Après un line-up regroupant des membres d’Argus Megere et Syn Ze Șase Tri marqué par le plutôt bon Vîrstele Pămîntului (2010), Negură Bunget a fini par s’articuler autour de membres issus du groupe de Gothic/Doom Grimegod (dont notamment le chanteur/guitariste Tibor Kati) et de Din Brad, l’excellent projet purement Folk de Negru. De ce second départ difficile pour Negură Bunget, quitte à mettre un peu son âme à mal, naîtra alors une nouvelle ambition qui sera la constitution d’une trilogie transylvanienne. Qui fut musicalement assez bancale et balbutiante, avec un Tău (2015) juste correct pour du Negură Bunget puis un Zi (2016) un peu plus expérimental mais pas forcément convaincant. Et cette trilogie ne verra jamais sa conclusion, vu que Negură Bunget cessera d’exister suite à la mort de son seul membre fondateur subsistant. Mais l’esprit de Negură Bunget, à savoir son Black-Metal atmosphérique fortement gorgé de foklore roumain, continuera à perdurer par ailleurs. Certes, on attend logiquement du neuf du côté de chez Dordeduh mais en parallèle, quelque chose d’autre a pris forme. Une bonne partie du line-up subsistant de Negură Bunget, à savoir Tibor Kati, son compère de Grimegod le bassiste Ovidiu Corodan ainsi que le responsable des instruments traditionnels Petrică Ionuţescu, ont choisi de former un nouveau groupe dans la continuité, Sur Austru. Rejoints par l’autre guitariste de Grimegod Mihai Florea ainsi qu’un batteur et un flûtiste, la nouvelle bande assume donc pleinement la succession de Negură Bunget, pour le plus grand bonheur des amateurs du plus beau représentant du folklore roumain dans le Metal extrême. Sachant que Negură Bunget n’avait plus rien sorti d’indispensable depuis 2006 et son chef-d’œuvre Om, et que même Dar De Duh de Dordeduh n’était pas forcément abouti, il y avait donc une place à prendre. C’est un défi très délicat que va tenter de relever Sur Austru, avec un line-up qui avait mis du temps à se fondre dans le moule si particulier de Negură Bunget

Les présentations purement musicales ne vont donc pas être compliquées à faire. Il sera difficile de se tromper, Sur Austru est bel et bien le pur successeur de Negură Bunget, le nom aurait pu être gardé sans qu’on n’y trouve à redire mais sans Negru, Negură Bunget en tant que tel n’est plus et c’est tout à fait logique. Aucune surprise ne se trouve à l’horizon transylvanien, nous retrouvons ici le Black-Metal atmosphérique rugueux et shamanique, et 100% folklorique (avec l’imparable duo flûtes/percussions), du défunt groupe roumain dont j’ai déjà maintes fois cité le nom. Sur Austru œuvre en terrain connu et balisé, mais va tenter d’apporter sa pierre à cet édifice à reconstruire (de nouveau). Il n’y a donc pas vraiment d’évolution notable à noter entre ce que Negură Bunget a pu produire depuis 2010 (voire même avant) et ce que Sur Austru propose désormais sur Meteahnă Timpurilor. Toutefois, les variations un peu brouillon de Tău et Zi laissent place à quelque chose d’à la fois plus traditionnel et plus moderne. Plus moderne sur la forme car Sur Austru s’offre une production un peu plus claire que les dernières sorties de Negură Bunget, même si les grattes gardent leur côté rustre de même que le chant presque grunté de Tibor Kati. Plus traditionnel sur le fond car Sur Austru retrouve un peu les fondamentaux de Negură Bunget période Om, de l’aspect folklorique léché aux moments plus ambiants très astraux. Se retrouvant même une vibe plus épique, Meteahnă Timpurilor balaye Tău, Zi et même le pourtant remarquable Vîrstele Pămîntului (avec un line-up totalement différent d’ici) d’un revers de main et balance quelque chose de digne d’Om, soit l’album de Negură Bunget qui faisait encore référence voire unanimité. Oui, rien que ça et c’est finalement là qu’est la surprise, que le line-up qui avait difficilement succédé à Vîrstele Pămîntului retrouve parfaitement l’esprit de la meilleure période de Negură Bunget, et c’est un sacré tour de force. Dès les premières écoutes de Meteahnă Timpurilor, on constate que nous avons tout simplement affaire au… meilleur album de Negură Bunget depuis Om, ce qui est un raccourci facile mais qui sera totalement assumé par Sur Austru. Negură Bunget est mort, vive Sur Austru, et voilà un album qui va raviver la flamme du Black-Metal transylvanien si envoûtant et dépaysant. Un nouveau voyage dans les carpates, dans des contrées que l’on connaît bien mais que l’on redécouvre et que l’on trouve aussi voire plus belles qu’auparavant.

Flûtiaux traditionnels au programme dès les premières secondes, chœurs shamaniques, instrumentations acoustiques et percussions, histoire de bien enfoncer le clou Meteahnă Timpurilor s’ouvre doucement sur la première partie de "De Dincolo de Munte" qui nous replonge directement dans l’ambiance totalement roumaine du « nouveau » Negură Bunget qu’est Sur Austru, s’il fallait encore prouver la filiation. Une belle entrée en matière, qui se conclut avec force guitares et chant rauque, histoire de (re)poser la palette. Classique finalement, mais le meilleur est à venir car Sur Austru va vite se montrer très, très inspiré. Et déjà enchaîner des pépites presque insoupçonnées. "Puhoaielor", qui démarre par ces sons de cloches typiques que l’on retrouve avec plaisir, monte déjà d’un cran niveau epicness transylvanienne, dès le départ avec des trémolos prenants et des breaks aux synthés mystiques, le tout surplombé par les vocaux possédés de Tibor Kati qui n’ont jamais été aussi convaincants qu’ici. Progression après progression, on se laisse emporter, Sur Austru est en grande forme et son art prend une dimension assez monumentale. Les parties de vocaux clairs suivant le break aux trémolos acoustiques typiques constituent déjà un des moments forts de cet album, et que dire des quasi-growls qui suivent et accentuent les contrastes avec réussite. Et des moments de grâce, il va y en avoir de suite avec "Mistuind", déjà le morceau le plus marquant et gracieux de Meteahnă Timpurilor, ou après un départ mélodico-épique mais rugueux grâce aux vocaux extrêmes nous allons avoir le droit à un passage en vocaux clairs absolument somptueux, suivi d’une partition exceptionnelle et totalement touchante des flûtiaux. Même Negură Bunget avait rarement pondu des moments aussi émotionnels, et le groupe se permet même de le répéter avec des chœurs. Rien qu’avec ces deux morceaux, on comprend que Sur Austru a su capitaliser sur l’art de Negură Bunget pour faire quelque chose de grand, sans réinventer ce qu’avait fait Negru et ses (nombreux) comparses auparavant, mais en lui redonnant suffisamment de peps et d’inspiration pour lui faire retrouver son meilleur niveau. Meteahnă Timpurilor commence donc sur d’excellents auspices et va accoucher de la meilleure continuité possible à Negură Bunget qui soit, dépassant même le cadre d’un simple hommage.

"Bradul Cerbului" relance Sur Austru sur un chemin plus efficace, avec des riffs et des vocaux bien sentis, mais les breaks plus atmosphériques et toujours shamaniques sont de la partie de même que les accès mélodiques, et la revue complète Negură Bungetesque continue avec brio. D’autant que nous enchaînons sur une autre habitude, un morceau entièrement ambiant et folklorique en la présence de "Jale", formidable pièce mettant en valeur les talents de Petrică Ionuţescu en termes d’instruments roumains et ceux de Tibor Kati (et/ou ses camarades) pour les vocaux mystiques. Sur Austru revient à nouveau sur terre pour le début très Metal et appuyé de "Dor Austru", mais cette piste de plus de 11 minutes va encore faire une large revue de l’art de Sur Austru avec quelques surprises au niveau des chœurs, en plus de passages vocaux encore très accrocheurs, et tout l’attirail folklorique est bien sûr toujours aussi travaillé (avec à nouveau une sublime partition des flûtiaux en milieu de course), nous amenant à un final ambiant délicieux. Tranquillement, Meteahnă Timpurilor se termine avec le plus accessible et très mélodique "In Timp Vernal", rappelant les morceaux les plus directs de Negură Bunget ; et par une conclusion classique sur l’épique mais appuyé "Jabracie" (aux mélodies à la Rotting Christ !) qui se finit un peu brusquement alors qu’on aurait peut-être attendu un final flamboyant mais soit. Il est vrai que passé le fantastique "Mistuind", Meteahnă Timpurilor est parfois un peu convenu et répétitif, mais il est indéniable que la qualité est là. Il y a des clichés, mais Sur Austru est totalement assumé comme suite à la discographie de Negură Bunget et rien ne choque. L’important, c’est que Meteahnă Timpurilor n’en est pas moins le meilleur album des groupes roumains issus de Negură Bunget depuis Om, et c’est une performance plus que notable. Gorgé de moments magnifiques dans le plus pur folklore roumain appliqué au Metal extrême, Meteahnă Timpurilor est un bijou qui fait perdurer avec grande classe l’art de Negură Bunget, prouvant qu’il avait encore quelque chose à dire sur ses bases les plus classiques, et que ça fonctionne toujours. Un très beau premier album pour Sur Austru aussi, que l’on attendait pas à ce niveau, et dont le line-up a très vite surpassé les mitigés Tău et Zi pour, avec une facilité presque insolente, pondre quelque chose de digne du meilleur de Negură Bunget, laissant ici des moments irrésistibles qui resteront gravés dans cette fin d’année voire au-delà. Le plus bel héritage possible de l’art initié par Negru, et enfin le vrai regain de forme, à défaut de vrai renouveau, de la part de la galaxie Negură Bunget depuis un bail. Felicitări !

 

Tracklist de Meteahnă Timpurilor :

1. De Dincolo de Monte (5:59)
2. Puhoaielor (6:40)
3. Mistuind (5:28)
4. Bradul Cerbului (6:09)
5. Jale (3:29)
6. Dor Austru (11:14)
7. In Timp Vernal (5:33)
8. Jabracie (7:34)