Chronique Retour

Album

01/05/18 - ZSK

TesseracT

Sonder

LabelKscope
styleMetal progressif aérien
formatAlbum
paysAngleterre
sortieavril 2018
La note de
ZSK
7.5/10


ZSK

"On est tous le boomer de quelqu'un d'autre."

TesseracT est, peut-être malgré lui, un des symboles de l’instabilité notoire qui émane de la plupart des groupes de Djent. Il faut dire que son parcours jusque-là a été légèrement chaotique, même s’il y a eu pire car en 15 années d’existence, le groupe est toujours debout et suffisamment productif, s’articulant toujours autant du guitariste Acle Kahney et des trois instrumentistes arrivés au fur et à mesure (Jay Postones, Amos Williams, James Monteith). Mais ce qui a causé bien des remous chez TesseracT, c’est le dernier poste du line-up, celui de chanteur. Après avoir été tenu par Julien Perier et Abisola Obasanya pour la première partie de carrière plus underground du groupe - alors que le Djent n’en était qu’à ses balbutiements et que TesseracT en fut un des pionniers avec sa démo de 2007 - le micro trouvera finalement un preneur de talent en la personne de Daniel Tompkins dès 2009, alors que le premier album du groupe se sera fait franchement désirer. Quitte à sabrer un peu l’effet de surprise du dénommé One (2011), les Anglais ayant choisi d’en dévoiler la moitié en 2010 au sein de l’EP Concealing Fate, dont certains morceaux étaient déjà connus en tant que démos… Le grand démarrage de carrière de TesseracT se sera donc fait de manière un peu étalée et éclatée. On pouvait pourtant se réjouir que sa carrière se lance enfin, mais là patatras : Daniel Tompkins ne poursuivra pas l’aventure et le groupe a du se trouver un quatrième vocaliste en seulement 8 ans d’existence (!). Puis bien vite un cinquième (!!) vu que le très discutable Elliot Coleman n’aura lui-même pas tenu un an, le temps d’enregistrer l’EP Perspective (2012) et de repartir de là où il était venu. La formation de Milton Keynes aura donc choisi de le remplacer par le jeune Ashe O’Hara, pour un chant très éloigné de ce qui se fait en termes de Djent et même de Metal progressif, alors que beaucoup ont considéré Altered State (2013) comme le sommet de ce que le groupe pouvait produire. Quitte à ce qu’il s’éloigne sensiblement du Djent certes atmosphérique mais très mordant qu’il pratiquait depuis ses débuts.

Mais comme rien ne sera normal dans la carrière de TesseracT, musicalement comme au niveau du personnel, O’Hara ne restera pas non plus. C’est ainsi qu’en 2014, le groupe annoncera son remplacement par… Daniel Tompkins, qui avait pourtant quitté TesseracT pour « d’autres priorités de la vie » (tout en joignant Skyharbor au passage, groupe qui fait peu ou prou… du TesseracT). Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, le sixième chanteur de TesseracT sera donc son troisième, on y comprend plus rien mais ce n’est pas grave, Dan est de toute façon le meilleur chanteur passé par TesseracT haut la main, voire un des meilleurs chanteurs du mouvement Djent, alors ne boudons pas notre plaisir. Mais les surprises ne sont pas finies, car TesseracT quittera au passage Century Media pour le bien peu Metal label Kscope, plus habitué à des progueries. On pouvait alors s’attendre à ce que le groupe épure encore plus son propos par rapport à Altered State, lui-même déjà considérablement épuré par rapport à One, mais le retour de Tompkins semble contredire cette évolution et on y comprend de nouveau plus rien au milieu de tous ces paradoxes. Polaris arrivera donc en 2015 et non, TesseracT reste TesseracT. Certes, nous sommes dans un registre bien différent du Djent atmosphérique de One mais le groupe anglais n’est pas tombé dans le Post-Rock ou même le Pop/Rock, reste une formation ancrée dans le Djent/Metal-prog mais à sa manière. Plus accessible (sans concept ou découpage quelconque), aérien mais accrocheur, lumineux et suffisamment dynamique même si les riffs Djent du groupe ont perdu de l’intérêt passé One (et étaient presque hors-sujet sur Altered State), varié et planant, Polaris était inspiré (et enfin doté d’une excellente prod) et montrait un groupe qui semblait vouloir retrouver une certaine stabilité au sein d’un style très arrangé et plus personnel. Certes, on regrettera peut-être éternellement que le groupe n’a jamais transformé l’essai de One et ne sera probablement plus le groupe de Djent redoutable que l’on aurait aimé qu’il devienne avec des morceaux comme "Nascent", mais dans son style de Metal prog très aérien, TesseracT a quand même des talents et de quoi faire de beaux albums. Et Tompkins, c’est la valeur ajoutée et la cerise sur le gâteau.

Sonder va donc devoir confirmer l’ancrage pris par Polaris, et surprise rien n’a bougé, ni le chanteur, ni le reste du line-up, ni le label. Et le style ? Non plus, même si Sonder sera un album plus particulier que Polaris qui ne faisait finalement qu’enchaîner de nouveaux morceaux. Dès les premières secondes de "Luminary", on retrouve l’ambiance typique de TesseracT, avec ce côté aérien et lumineux qui sied bien à du Metal progressif moderne. Mais une surprise sera quand même présente d’emblée : TesseracT a alourdi ses riffs, qui se font étonnamment bien mordants. Ils n’ont malgré tout presque plus rien à voir avec le Djent de base sauf pour le son, davantage des riffs typés Rock/Metal progressif moderne. Et cette fois-ci, la recette fonctionne. TesseracT semble avoir choisi une certaine simplicité de ce côté, bien loin de la technique furibonde de Periphery et consorts, mais ils sont bien mieux intégrés et cohérents que sur Altered State et même Polaris. Ces riffs bien cossus vont donc se multiplier au sein de Sonder ("King", "Juno", "Smile", "The Arrow") avec une efficacité retrouvée. Mais cela n’est pas fait pour amener du dynamisme à Sonder, plutôt pour participer à son atmosphère si particulière, épique et même monumentale. Album plutôt et même franchement court (même pas 37 minutes), Sonder est un album très fluide, et tout s’enchaîne habilement. Un disque habile, jusque dans les morceaux même, où l’on passe par toutes les émotions mais sans qu’une prenne le pas sur l’autre. L’ouverture sur "Luminary" est déjà un condensé de tous ces contrastes, le début est costaud mais le chant est très doux, les mélodies sont belles et le refrain est déjà irrésistible - merci à Tompkins pour ça et il prouve en deux temps trois mouvements qu’il est LE chanteur de TesseracT. Le groupe anglais est donc sérieusement armé pour proposer un album complet et cohérent de bout en bout, et "King" montre déjà sa grande forme, en livrant un morceau où tout tient dans les deux adjectifs que je mentionnais plus haut : épique et monumental, royal dira-t-on (elle est facile j’en conviens). Dans les moments aériens tout autant que les passages plus lourds, ici enfin fusionnés à la perfection.

Album très lumineux voire même solaire, Sonder est encore une fois très planant, plus que Polaris qui était un minimum tubesque, mais d’une autre manière que Altered State qui tournait parfois à vide. Tout est bien goupillé, "Orbital" qui est le seul sorte d’interlude de l’album (bien qu’il comporte du chant) nous amène à un "Juno" qui démarre encore par des riffs bien puissants, amenant à des couplets plus mélodiques assez dynamiques (avec ce jeu de basse très subtil qui fait aussi partie de l’identité de TesseracT), et le travail vocal de Tompkins est toujours stupéfiant. Même s’il donne l’impression de passer par des humeurs diverses, Sonder ne perd jamais sa cohérence et sa fluidité. Quand bien même un morceau comme "Beneath My Skin", particulièrement éthéré, semble pouvoir exploser à tout moment grâce à de savantes montées en puissance. C’est là aussi qu’est la force de TesseracT, cette retenue savamment dosée et étudiée, jusque dans le chant de Tompkins souvent au bord de la rupture, qui se fait toujours aussi rare pour mieux s’apprécier (il n’y a que deux moments où il « gueule », un petit peu sur "King" et surtout sur "Smile"). Le groupe n’enverra peut-être plus jamais la sauce comme il avait pu le faire sur un "Nascent" mais ce qu’il fait maintenant, il le fait bien, et il ne nous reste plus qu’à apprécier ce Metal progressif moderne très atmosphérique et enivrant. Metal car oui, tout autant aérien qu’il soit, TesseracT continue à arborer des caractéristiques de « Metal » et un morceau comme "Mirror Image" le prouve encore, on plane un max mais l’énergie et le son sont là même si les « riffs » sont utilisés avec parcimonie, tandis que Tompkins nous abreuve de lignes très touchantes, appuyant encore plus le côté épique de ce Sonder. Un tourbillon de contrastes et d’émotions, que l’on retrouve encore sur un morceau très riche comme "Smile", où les riffs lourds côtoient le chant cotonneux (qui sait aussi se durcir quand c’est nécessaire), et TesseracT travaille et fait vivre sa musique, avec même quelques petites originalités comme quelques notes de synthé.

"The Arrow" clôt Sonder en complétant "Smile", et en balançant pour la dernière fois des riffs très monumentaux histoire de nous livrer un beau générique de fin. D’un moyen métrage car Sonder reste il est vrai très court (36 minutes et demie, ce n’est pas bien long, ni pour du Djent un minimum travaillé ni pour du Metal progressif en général), mais TesseracT évite ainsi le morceau de trop et Sonder n’a finalement aucune longueur ou redondance à déplorer, et le groupe a presque appris de ses erreurs à ce niveau (Altered State en particulier - oui je suis perfide à son sujet). Au final, c’est un album à écouter en boucle, sans y chercher indéfiniment un tube qu’il n’a de toute façon pas - même si "Luminary" et "King" se défendent bien dès le début, et c’est un tour de force quand on sait que Altered State et même One étaient un peu faits pour être des blocs à la base. Inutile de dire qu’avec tout ce tableau, Sonder est facilement le meilleur album de TesseracT, peut-être même devant One mais ce dernier reste difficile à juger convenablement du fait de son contexte d’époque. Cela ne veut pas dire que je considère Sonder comme un chef-d’œuvre sachant que certains mettaient déjà Altered State dans cette catégorie et ma conclusion va être hautement subjective. Une subjectivité teintée de questionnements car je dois avouer que je ne sais toujours pas si c’est ce que j’attendais vraiment de TesseracT depuis des années. Le groupe se devait de devenir la référence de Djent atmosphérique, aujourd’hui il en est bien loin et œuvre plutôt dans un Metal progressif très aérien dont seul le grain des grattes lui fait musicalement subsister son appartenance au mouvement Djent. One avait déjà été dépassé par d’autres formations, comme Uneven Structure et son splendide Februus sorti la même année, et du côté plus Djent TesseracT avait lui-même été doublé par FellSilent en son temps, projet parallèle… d’Acle Kahney (et de zicos de Monuments et Heart Of A Coward) qui avait sorti l’excellent The Hidden Words en 2008 avant de splitter dans la plus grande indifférence. TesseracT, même s’il a enfin trouvé la stabilité avec son meilleur chanteur, a pris un autre chemin, qu’il faut apprécier à sa juste valeur. Très voire trop cotonneux, le style actuel du groupe anglais peut rebuter, se laissant parfois aller à trop de légèreté (pour être gentil) ou de niaiserie (pour être méchant) ("Juno" par exemple), et c’est à prendre ou à laisser. Je ne suis donc pas le meilleur client pour le TesseracT post-One ; il n’empêche que Sonder est un très bel album, indéniablement réussi et très cohérent, avec des contrastes désormais maîtrisés, et une atmosphère enivrante et écrasante quand c’est nécessaire. Un constat positif pour un album positif, il ne reste plus qu’à le placer dans votre hiérarchie, en fonction de ce que vous attendiez du nom TesseracT avec deux T majuscule.

 

Tracklist de Sonder :

1. Luminary (3:13)
2. King (6:56)
3. Orbital (2:19)
4. Juno (5:12)
5. Beneath My Skin (5:34)
6. Mirror Image (5:47)
7. Smile (4:47)
8. The Arrow (2:37)

 

Les autres chroniques

Album

mars 2010 U-Zine

TesseracT

One