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vendredi 13 avril 2018 - Gazag

Origin + Rings Of Saturn + Hideous Divinity @ Paris

Glazart - Paris

Gazag

Selon le groupe flanqué de l’étiquette Tech Death, le terme "technique" peut être interprété différemment. Certains vont l’appliquer à la composition mathématique, avec des parties aux mesures multiples, on parle de 4/6, 2/3 et autres fantaisies. D’autres injectent la technique aux niveaux des riffs, avec changements de rythme et de façons de jouer au sein d’un même motif. Et puis il y a ceux qui parlent de technique pure, à savoir d’aptitude de jeu hors du commun, alliant précision et vitesse.

Même si le précédent paragraphe n’a pas pour vocation à définir tout ce que cette branche du Death représente, il résume assez bien ce qu’Origin propose. Guitares schizophrènes éjectées à des vitesses fulgurantes dans le vide cosmique. Et cette tambouille, ça fait maintenant plus de 20 ans que les Américains nous la déversent. Déçu en 2014 par un Omnipresent à la limite de la blague, Origin est revenu l’année dernière avec Unparalleled Universe. Un album qui entame le processus de réconciliation, qui met du baume au coeur et replace le groupe sur les bons rails.

En attendant ce tête à tête de fin de soirée, Garmon nous propose un échauffement particulièrement salé : Hideous Divinity à 300 km/h sur la voie de gauche, et Rings Of Saturn, briseur de respect depuis 2010. Il y a aussi Graveslave, tout premier groupe de l’affiche, mais comme souvent avec les soirées parisiennes, le premier wagon se fait faucher par des horaires certes compréhensibles, mais abusés trop tôt : 18:30.

Graveslave vient de finir son set. Hideous Divinity s’installe, nous permettant d’apprécier la faune de la soirée. Le public se compose d’un gros socle masculin avoisinant les 25 ans, autour duquel gravitent des nerds et des vestes en jeans, sans oublier l’éternelle diaspora en provenance du Slam Death. La population est assez homogène. Pas de hardos, de blackeux qui s'est perdu en route ou de Metallix en sortie de taf, la veste de costard coincée dans le creux du coude. On notera également la faible affluence pour ce second groupe : 200 personnes à tout casser. Timide pour un vendredi à l’heure du godet.

Le matraquage aura-t-il lieu ? Car s’il ne faut rien enlever aux riffs où à la composition du dernier skeud des Italiens (Adveniens), ce dernier met fortement en avant son drum kit, et à raison. Descentes de fûts dans tous les sens, cymbales omniprésentes, le tout enroulé dans un déferlement de blasts ; c’est avant tout sur le jeu de batterie que sera jugé la prestation du groupe.

Les balances augurent un heureux présage, avec des musiciens souriants et une double grosse caisse qui fait vibrer les guiboles. Le noir arrive, on retire les sweets de roadie. Le repas peut commencer avec le premier titre, Ages Die. Rapidité d’exécution, précision et intensité : dès l’embrayage, le groupe semble déjà à fond de cale. Le frontman Enrico est le premier musicien qui explose à la face du Glazart. Puissance vocale, mimiques énervées et maîtrise de la foule, c’est présent sur la fiche de poste de tout bon chanteur. En revanche, faire traîner des cris en fin de morceau, ou encore gueuler avec le micro fiché entre les dents (le mode sans les mains), c’est moins courant. Rajoutons une promo minimaliste et une tentative de communication dans la langue de Booba, et vous obtenez un sans-faute de la part du chanteur.

 

Le reste des troupes italiennes ne lambine pas pour autant. Le bassiste investit constamment le milieu de scène, harangue le public, et nourrit méthodiquement sa future sciatique. Le batteur ne lève que rarement la tête, trop occupé à couper des oignons comme un cuisinier asiatique. En revanche, aux extrémités de la scène, les deux gratteux sont plus passifs, plus appliqués dans leur jeu, et contrastent avec le reste du groupe. Pour la fiche technique : on joue sur une corde de plus sur toutes les guitares, et le drum kit se résume au strict minimum, comme si la vitesse limitait la portée des bras.

La réaction du Glazart n’arrive que lors de la troisième piste, avec un moshpit certes véhément, mais peu effrayant. Revenons donc à Passages, ce troisième morceau. Il était question de matraquage au début de cet article : le voici, et dans les grandes largeurs. Par dessus ces blasts, sont également présents des motifs de guitares saccadés qui rajoutent du bon à cette mayonnaise, figurant parmi les meilleures pistes du répertoire des Italiens. La setlist n’est quasiment composée que de nouveaux titres par ailleurs, dont Passages fait partie. A de rares occasions le groupe se montre clément avec son audience, en baissant le tempo, mais ce n’est que pour remettre plus durement les mains sur la sulfateuse, avec son lot de cassures entre chaque salve.

Après cette série d’éloges, il est temps de lever le pied, car s’il est nécessaire de le rappeler : nous sommes en présence d’un concert de Death Technique. A tendance rapide qui plus est. Ainsi, la bonne production studio d’Adveniens en prend un coup, dans ce Glazart aux propriétés sonores plus que discutables. La qualité globale est juste correcte, avec les guitares qui restent constamment embourbées dans une mauvaise saturation pleine de parasites. La batterie est au-dessus de tous les autres instruments, ce qui est conforme avec le studio, chose assez rare pour être soulignée. Citons également les bonnes lumières, qui apportent un vrai plus au concert, contre toute attente, de par le style pratiqué.

Feeding Off The Blind débute, hypnotisante de brutalité sur toute son introduction. Le pit commence à murir et les musiciens sont en chaleur. Hideous Divinity a convaincu. Ils s’apprêtent à clôturer un set sans temps mort et au tempo suffocant. Ce n’est pas pour rien qu’ils tournent tous à l’eau et arborent le même tablier identique : une chemise noire flanquée du logo du groupe. Quand on vous dit que c’est un métier.

Ages die
The alonest of the alone
Passages
Angel of revolution
Messianicav
Feeding off the blind

 

 

Difficile d’aborder Rings of Saturn sans être un minimum conscient des enjeux. Mis à part une vieille chronique au vitriol de Lugai Ki En sur feu U-zine, il n’a jamais été question des Américains sur ce webzine. On va essayer de condenser au maximum. Rings of Saturn, c’est du Death Technique qui a pris de la drogue. La montée est stratosphérique avec des arrangements magiques dans la composition. La descente est vertigineuse avec des trous artistiques sans fond. Le tout supporté par une base très technique et ultra-démonstrative. Sorte de chantilly sur de la guimauve, elle-même au-dessus d’une grosse meringue.

Forcément, un groupe qui ne respecte aucun code, qui fait n’importe quoi, en étant extrême dans tout ce qu’il entreprend, ça fait jaser. Embryonic Anomaly sort en 2010, et puis on se dit que les blagues les plus courtes sont les meilleures. Dingir arrive deux ans plus tard, et les premiers trve commencent à baver en tournant de l’oeil. Puis vient Lugal Ki En en 2014. Comme tout troisième album, c’est évidemment celui de la maturité, avec les plus grands défenseurs de la bienséance Technique qui commencent à parler chinois. Entre ses fans et ses détracteurs, Rings of Saturn choque, fait réagir : c’est la définition fondamentale et intrinsèque de toute oeuvre d’art.

Ce live est un véritable test de crédibilité. Quand seulement trois musiciens montent sur les planches du Glazart, la bizarrerie débute. Le trio est formé d’une guitare, d’un chanteur et d’un batteur. Le gratteux est un Guitar Hero, qui exhibe ses shreds aux premiers rangs mais reste tout de même assez statique. Le chanteur est un nerd, arborant un débardeur à l’effigie du dernier film Dragon Ball Z : La Résurrection de 'F', avec une casquette à l’envers comme les vrais dresseurs. Au fond, le batteur égrène une pluie de blasts en toute discrétion. Contre toute attente, la scène est bien tenue, même si le groupe semble davantage dans la démo technique que dans l’explosion spontanée de violence.

 

Ce constat très artificiel vient principalement, et assez naturellement, de la musique en elle-même. La quasi-totalité de la setlist pioche dans le dernier skeud Ultu Ula, à la production clairement sponsorisée par l’Eau de Javel. On est à la frontière entre l’Electro et le Metal. Ainsi, c’est sans surprise que cette intention soit restituée en live. Il n’y a pas tromperie sur la marchandise. Egalement, il y a la basse, absente et samplée de facto, qui accentue l’aspect synthétique global du concert.

La fosse ne s’est pas particulièrement renforcée :  300 personnes à tout casser. On aurait pu s’attendre à plus de curiosité pour un OVNI de ce calibre. Peu de personnes, mais grosse énergie : slams et mosh parts sans cerveau sont tout de mêmes présents. Rings of Saturn de son côté n’a pas le temps, ne communique pas, et ne s’offre qu’une poignée de moments pour boire un coup entre deux chansons. Petite mention pour le chanteur, invariant dans la qualité de ses cris du début à la fin du show.

La musique tient ses promesses. On passe du tout au rien en l’espace de quelques secondes. Les fractures très prononcées mettent mal à l’aise. Une partie de blast peut laisser place à un public qui tape dans ses mains, puis vient un break-down vulgaire et visqueux. En revanche, dès que ces éléments font partie d’un semblant de riff, ça fonctionne beaucoup mieux, avec des shreds supersoniques semés de cassures du plus bel effet. Médaille d’Or à The Macrocosm qui prouve que Rings of Saturn peut composer de belles pièces.

L’avantage d’avoir peu de musiciens sur scène est d’augmenter la probabilité d’obtenir un son correct. Cette règle est respectée ce soir avec une qualité sonore auquel le Glazart n’était pas prédestiné. Si le concert est mauvais, ce ne peut être à cause du son. Les Américains proposent de bonnes choses, et de mauvaises choses, mais dans des conditions remarquables. Pour les plus sceptiques, sachez que le groupe est capable de restituer sa musique en live. Certains énervés demandent un rappel, sans succès. Rigns of Saturn repart en orbite, après nous avoir fait tourner la tête, à la limite du vomi, parfois. La blague peut continuer en toute tranquillité.

Margidda
The Relic
Seized and Devoured
Harvest
The Macrocosm
Inadequate

 

Après la sortie d’Omnipresent en 2014, nous avons tous, assez unanimement, enterré les Américains d’Origin. Ce mauvais album faisant suite à un Entity plutôt bon, lui même faisant suite à Antithesis, bombe atomique, mètre étalon du groupe, qui ne sera jamais égalé (il faut l’entériner). Ainsi cet Omnipresent représente la suite logique d’une descente parsemée d’errances artistiques. Au fond du puit, cette chute devait se parachever en principe avec la sortie d’Unparalleled Universe, bouse cosmique, septième LP du groupe. Seulement, contre toute attente, l’inertie fut stoppée, le skeud se révélant solide et parfois même inspiré. Le pardon est accordé, il ne reste plus qu’une bénédiction en bonne et due forme pour qu’Origin retrouve le chemin des coeurs.

Pendant que les musiciens branchent leur matos, tous en bermuda, comme s’il faisait chaud à Paris en avril, regardons les deux spécificités de ce concert. Un : Origin est en tête d’affiche, synonyme de temps de jeu, ce qui veut potentiellement dire que les Américains joueront de vieux machins. Deux : Origin est en tête d’affiche, synonyme de temps de jeu, ce qui pose la question de l’endurance, pour un groupe qui joue à 100.000 km/h.

Eléments de réponse avec en entrée, un duo de piste d’Unparalleled Universe : Infinitesimal to the Infinite / Accident and Error, qui sonnent comme de vieilles compos mais avec un son d’aujourd’hui. A l’arrière, le bon John Longstreth déroule un tapis de blast pour ses copains, imperturbable. L’historique gratteux Paul Ryan donne l’impression qu’il joue sur une flûte à 40 trous, tant ses doigts sont rapides. Le charismatique bassiste Mike Flores s’applique à la tâche et commence déjà à suer, sa bedaine supportant son énorme basse à 5 cordes, qu’il semble manier comme une harpe, à grand coup de picking précis. Le frontman Jason ne tient pas en place, parcourt la scène en long et en large, quant il n’est pas occupé à gueuler, les yeux fermés, et la main sur le genou.

Passons rapidement sur les banalités. Oui, Origin est une grosse machine de guerre, c’est un groupe qui souffle le public à des températures avoisinant les mille degrés, et cette date en fait partie. L’exécution est parfaite, l’effondrement gravitationnel du Glazart est proche. Malheureusement, la salle est loin d’être remplie. Sur les 400 personnes présentes, un bon tiers est localisé devant la scène. Véritable bande de possédés, ils rivalisent avec l’énergie déployée par le groupe, on y reviendra. Il y a ensuite une forte fracture entre les déchaînés et le reste des spectateurs, très clairsemés, et ce jusqu’au fond de la salle.

Après trois nouvelles pistes en ouverture, Jason fait son premier laïus de la soirée. Il souligne le 10ème anniversaire d’Antithesis, avant d’inciter le public à s'approprier cette célébration, sur Warth of Vishnu. Saligia suit dans la foulée, formant une paire d’As gagnante à tous les coups. L’occasion pour le frontman de s’accorder un slam, tout en prenant ses responsabilités de chanteur. Second break pour reprendre son souffle. La situation politique aux Etats-Unis est rapidement abordée, avant d’annoncer Thruthslayer pour faire repartir le moshpit, toujours aussi burné. Le son est plus que correct contre tout attente, comme si la régie était arrivée au bout ce que qu’il est possible de faire dans cette salle, bravo. A noter que les claquements de basse aident à s’y retrouver.

 

Arrive le privilège de la tête d’affiche : l’archéologie. Origin a 20 ans, et exhume trois vieux morceaux de ses coffres poussiéreux. En premier lieu, Lethal Manipulation, toute première pièce du groupe en 98, avec les piliers de la Terre en cover art. Puis viennent Portal et The Burner, qui donnent une bonne idée de l’évolution du groupe à travers les âges. On ressortira même Unattainable Zero en fin de concert pour annoncer fièrement que l’intégralité de la discographie fut abordée.

Alors que the Aftermath s’achève, Jason remarque que la fosse vient d’exécuter un Wall of Death de manière spontanée, sans directive au préalable de la part du groupe. Réaction du frontman : "It’s beautiful", mimant une série de sanglots. S’en suit un second brave heart, cette fois-ci dirigé par le groupe, avec un sacré montage. Suivez-bien et ne demandez pas pourquoi, ce report est déjà bien assez long. Etape un : Jason va déclencher le Wall Of Death : impact. Etape deux : une tête brûlée slam depuis la scène en direction du mosh pit, en plein milieu. Bien. Top départ, les deux parties se rentrent dedans, comme prévu. Le fêlé repère ensuite la meilleure zone d’atterrissage, se lance... et ça tient. Le gars reste en l’air, alors que sous lui, et autour de lui, c’est la cour de récré. Quelques secondes plus tard et il n’en reste plus rien, mais la figure de style est néanmoins validée. Le groupe part, la salle se vide. Les Américains reviennent pour un petit rappel, devant un Glazart quasiment vide, intimiste, avant de plier les gaules définitivement, le sourire aux lèvres et les pouces en l’air.

 

Chirurgical et robotique sur la forme, Origin est en revanche bel et bien humain sur le fond, tant la ferveur qu’il a véhiculé au public était forte. Le groupe a également tenu son tempo effréné sur la durée et force le respect. Les nouvelles compos accrochent, les Américains sont donc de retour dans nos coeurs. Une soirée quasi parfaite, avec une très bonne entame d’Hideous Divinity qui confirme, et de Rings of Saturn, qui va continuer à faire parler de lui, assurément. En revanche, c’est la faible affluence qui inquiète et qui accentue les signaux faibles, prophétisant un triste sort au Death Metal dans les années à venir. Pour le moment, faisons l’autruche et apprécions, en remerciant Garmon pour l’orga et Origin pour les trois tours de la terre en moins de deux heures.

Infinitesimal to the Infinite
Accident and Error
Mithridatic
Wrath Of Vishnu
Saligia
Thruthslayer
Dajjal
Lethal Manipulation (The Bonecrusher Chronicles)
The Burner
Portal
The Aftermath
Unattainable Zero

Morceau inconnu d’Unparalleled Universe en rappel.

* * *

Bonus crado : La fin du concert approche, Jason (toujours dans les bons coups) est en grosse sueur. Ce dernier se défait donc de l’étreinte de son T-shirt. Il saisit un gobelet vide et essore le tissu au-dessus du verre, afin d’en récolter le précieux liquide. Tendant ensuite le verre vers la foule, ce dernier propose son shooter pour les plus curieux du Glazart. Voyant que personne ne souhaite se porter volontaire, le frontman ne se démonte pas, et santé.

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