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vendredi 22 septembre 2017 - 87

Devin Townsend Project (Ocean Machine + By Request Set) @ Plovdiv (Bulgarie)

Ancien Amphithéâtre Romain - Plovdiv

87

Exhumé de l'ère U-zine. Passionné de musique, de littérature; de cinéma, de jeux vidéo. Scribouillard trop ponctuel pour Horns Up. Black Metal ist Krieg.

Je dois bien admettre qu'écrire ce live report est pour deux raisons un peu particulier. Déjà parce qu'il entonnera le chant du cygne pour moi dans les colonnes de Horns Up, mais également car c'est la première fois, et sans doute la dernière, que je ne me suis pas un seul instant posé la question de savoir s'il était bien raisonnable de faire près de 2500 bornes entre Paris et Plovdiv, Bulgarie, pour un seul et unique concert. Mais force est d'admettre que ce dernier revêtait plus que jamais un caractère unique.

En 1997, Devin Townsend accouchait du ravageur et extrême City, album aux allures de camisole de force brisée sous le nom de Strapping Young Lad, qui reste encore aujourd'hui incontournable dans la carrière de l'artiste. La même année, le Canadien un rien bipolaire s'est employé à explorer une part de lui plus paisible et a sorti au mois de juillet Ocean Machine, plus progressif, plus atmosphérique et qui constitue sans doute la pierre angulaire du parcours musical de Devin Townsend. L'album s'affranchissait de la violence de City pour s'aventurer dans des terrains plus plus sombres. Sorte de plongée exponentielle dans la solitude et la dépression, Ocean Machine est encore aujourd'hui un album rare, largement apprécié des fans de la musique de Townsend, et si, à l'instar de votre serviteur, vous suivez l'artiste depuis 20 ans, vous saurez à quel point ce skeud est absolument essentiel. Devin Townsend, sans doute conscient de l'impact d'Ocean Machine, s'est donc dit qu'il ne serait pas une mauvaise idée de célébrer les 20 printemps de son album en donnant un concert spécial à Plovdiv en interprétant dans l'ordre et en intégralité l'oeuvre monumentale, tout en s'offrant les services de l'orchestre philharmonique bulgare pour accompagner une set-list « By Request », dont la composition a été soumise au vote des fans quelques mois avant l'événement, qui se déroulait dans le magnifique Théâtre Romain de Plovdiv.

Compte tenu du pays un rien éloigné dans lequel se passait le concert, inutile de dire que nous étions en présence d'un public tout acquis à la cause de Devin Townsend, et si nous n'avons pas répertorié toutes les nationalités représentées par la foule, ce sont effectivement de nombreux pays du globe qui se sont retrouvés dans ce somptueux environnement, qui affiche une capacité d'accueil de 3,500 personnes. Si à ma connaissance, la représentation n'est pas parvenue à afficher complet, c'est toutefois un amphithéâtre bien garni qui a vu se dérouler les 3 heures de musique délivrées par le Devin Townsend Project, Notez que s'il vous vient un jour l'idée saugrenue de vous déplacer là-bas, l'endroit accueillant régulièrement des concerts, sachez que quelle que soit la place à laquelle vous vous trouvez, la vue sur la scène est imprenable et que – pro tip – l'accès entre les gradins supérieurs et le carré gold est contrôlé avec une assiduité assez mesurée. Vous en faites ce que vous en voulez.

By Request Set

C'est à 20 heures pétantes que le DTP investit la scène, avec sobriété et un Townsend à la solennité assez inhabituelle. L'événement est particulier, et son amorçage l'est également, le maître de cérémonie choisissant pour sa première intervention du soir un bref discours remerciant autant le public que toutes les personnes impliquées dans l'organisation de ce concert exceptionnel, dans tous les sens du terme. La première partie du spectacle sera donc constituée d'une set list à la demande, qui permet à Townsend de sortir quelques raretés du placard et de revisiter d'autres morceaux, certains inédits, d'autre nettement moins, grâce à la présence de l'orchestre et d'un choeur placé sur les hauteurs de la scène. Si je devais évacuer d'emblée l'un des rares bémols de l'ensemble du show, ce serait sans doute la présence un peu trop timide des cordes et des voix dans le mix. Effectivement, il fallait parfois vraiment tendre l'oreille pour s'assurer de la présence des musiciens, et les morceaux les plus énergiques mettaient davantage l'accent sur les instruments du DTP que sur ceux de l'orchestre. Si l'équilibrage s'est largement affiné en fin de set, nous aurions sans doute préféré des cordes un peu plus puissantes et un choeur avec un peu plus de corps.

Mais côté exécution, autant dire que c'était un sans faute, à l'image de la setlist qui a su traverser avec pas mal de pertinence la carrière de Townsend. Si la doublette d'introduction Truth (version Transcendence) / Stormbending fait toujours plaisir à entendre, la première grosse surprise est venue de l'interprétation de Om, exhumée de l'EP Christeen. Pour être honnête, c'était le gros carton. L'acoustique impeccable de l'Amphithéâtre Romain a permis de rendre justice à la puissance et la densité du morceau, interprété au cordeau et qui passe l'épreuve du live sans aucun problème, ce qui nous laisse à penser qu'il pourrait sans dénoter s'intégrer à la set list des concerts traditionnels. Quoi qu'il en soit, il n'aura pas fallu attendre bien longtemps pour que la magie opère, autant renforcée par l'ambiance absolument électrique de l'audience que par l'architecture d'exception des lieux. Le travail sur les lights était impeccable, le son parfaitement équilibré (à l'exception de l'orchestre un rien en retrait, nous l'avons évoqué) et Devin Townsend était comme à son habitude impérial. Toutefois, nous n'avons pas pu manquer de relever que le maestro n'était pas en pleine possession de ses moyens. Lors des rares interventions du bonhomme entre deux titres, un début d'aphonie semblait le guetter. La voix était un peu cassée et c'est à de très nombreuses reprises que nous avons observé Devin Townsend recourir à du spray pour la gorge et à de nombreuses gorgées d'eau pour préserver ses cordes vocales, qui ont été largement malmenées ce soir. Si ce fait a posé de légers problèmes sur les parties chantées les plus murmurées (l'intro de Deep Peace, la fin de Truth), le Canadien a largement assuré l'ensemble des parties les plus impressionnantes, et reste incontestablement l'un des meilleurs et des plus polyvalents chanteurs de la sphère metal.

Ce point se vérifiera tout au long de la première partie, Townsend traversant avec une grande rigueur Failure, le toujours aussi excellent By your Command, le plus confidentiel Gaïa et le toujours vibrant Deadhead. Côté ambiance, nous l'avons déjà dit, c'était le grand soir. Si certains morceaux se savouraient assis, chaque fin de titre était célébrée par une standing ovation et les compos les plus punchy étaient, quant à elles, écoutées par un amphithéâtre debout, n'hésitant jamais à donner de la voix, donnant à cette set list des allures de grande célébration. Bad Devil est toujours magique sur scène, au même titre que Higher, dont l'explosion finale a donné à plus d'un des frissons dans tout le corps, la grandiloquence de la dernière portion du morceau faisait écho à la majesté des lieux et à la singularité de la configuration de la scène. Au rang des raretés, nous noterons aussi la présence de Canada, dont le break à mi-parcours prend une ampleur rare sur scène. Bref, impeccable.

A Simple Lullaby et l'enivrant Deep Peace sont venus conclure cette première heure et demie d'un concert qui avait déjà bien avant su faire l'unanimité auprès du public. Petite cerise sur le gâteau, et grosse surprise, Townsend s'est offert un peu de pyrotechnie, utilisée avec parcimonie, sachant appuyer les temps forts d'une poignée de morceaux et a agrémenté son set d'un feu d'artifice, toujours un peu kitschouille mais qui sait toujours souligner le caractère festif de l'événement. Nous ne pouvons donc que nous incliner respectueusement devant la solidité de l'interprétation de chacun des titres, largement et longuement acclamée par le public, et lèverons bien haut un godet à la santé de Ryan Van Poederooyen (qui fait toujours autant chier dès qu'il faut que j'écrive son nom), pris de crampes aux bras en cours de set, mais qui a su délivrer un jeu d'une puissance et d'une précision exemplaires.

Ocean Machine dans son intégralité

En une petite demi-heure d'entracte, la scène est réaménagée, délestée de son orchestre, de ses choeurs, et laisse place à une configuration simple, sans artifices, pour l'interprétation intégrale d'Ocean Machine. Si l'album a déjà été interprété sporadiquement (et sans doute en guise de tour de chauffe) au cours de certaines dates européennes, c'est ce soir que le vrai baptême est célébré. Pour mieux renforcer le caractère singulier de la représentation, c'est avec pas mal d'émotion que John Randhal Harder, aka Squid Vicious, s'invite sur scène pour interpréter à la basse, comme il l'a fait sur l'album 20 ans auparavant, la totalité d'Ocean Machine. L'intensité du moment est palpable et tout laisse présager un moment unique. Et ça a été le cas. L'atmosphère dégagée par l'album atteint assurément son paroxysme sur scène, et si le lumineux Life permet à chacun d'exprimer une bonne humeur communicative, l'ambiance hypnotique s'est renforcée au fil du déroulement de l'album et de son assombrissement progressif. Si, naturellement, la ferveur de la foule n'a jamais une minute quitté l'amphithéâtre romain de Plovdiv, un énorme respect pour les musiciens et leur musique se dégageait du public. Sans pour autant cesser de donner de la voix, l'audience a aussi su écouter presque religieusement les morceaux les plus intenses.

Il n'est pas un morceau d'Ocean Machine qui ne prend pas une intensité plus forte sur scène, preuve encore de l'aspect intemporel de l'oeuvre pourtant déjà vieille de 20 ans. Regulator est d'une puissance incroyable, Sister / 3AM sont belles à en pleurer, et, bien évidemment, une certaine tension s'est emparée de la foule à l'orée de la triplette Funeral / Bastard / The Death of Music.

Les morceaux étant particulièrement exigeants vocalement, je dois admettre avoir eu quelques craintes quant à la capacité – jusqu'à présent impressionnante – de Devin Townsend à passer outre une voix légèrement vacillante. Et pourtant, c'est une interprétation touchante et intense à laquelle s'est livré le vocaliste. Si toutefois, nous pouvons relever quelques faiblesses sur les parties les plus coriaces de The Death of Music, rendant l’exécution moins impeccable et raccord avec la version studio que celle effectuée au Royal Albert Hall de Londres, Devin Townsend a tout simplement été subjuguant de professionnalisme et a très clairement poussé ses capacités dans leurs derniers retranchements pour assurer ce qui doit être une putain de plaie à interpréter. Il semblerait d'ailleurs que ce titre ait été très éprouvant pour le chanteur, qui en fin de parcours se prenait à plusieurs reprise la tête dans les mains, peut-être de douleur, entre deux parties vocales. Cela n'a toutefois rien ôté au caractère hallucinant de ce morceau et de la propension de Townsend a savoir moduler sa voix et tenir des hurlements sur de longues mesures, ce qui n'a pas manqué d'impressionner le public qui a salué la performance par des applaudissements nourris.

La très belle Thing Beyond Thing a soufflé un parfum aigre-doux sur ce que tout le monde savait être la fin du spectacle, conclu, et ça, tout le monde l'attendait, par le cri halluciné de Townsend qui baissait il y a 20 piges le rideau sur un Ocean Machine qui décidément n'a pas pris une ride. C'est donc sous une ovation fervente et de longue durée que les musiciens ont pris la traditionnelle photo de scène, immortalisant un concert de 3 heures d'une grande générosité. Ne croyez pas que mon admiration pour le bonhomme et sa musique obscurcit mon jugement, ce concert était extraordinaire, dans tous les sens du terme. Qu'il s'agisse du cadre, des morceaux joués, de l'implication du public, tout était réuni pour faire de ce moment un instant hors du temps, absolument magique. Il est d'ailleurs assez étonnant de voir un Devin Townsend nettement moins loquace qu'à l'accoutumée, plus discret et un rien plus avare en interventions (l'homme "devant rester classe pour ce soir"), renforçant la dimension exceptionnelle et solennelle du spectacle, qui sera – soyez-en enchanté – immortalisé en vue d'un futur Blu-Ray.

Pour conclure ce live-report, je terminerai par une note un peu plus personnelle. Ceux qui écument les concerts régulièrement le savent bien, au bout d'un certain nombre de représentations, il est de plus en plus rare de se prendre des baffes telles que l'on a du mal à s'en remettre pendant des jours, les étoiles dans les yeux et dans la tête quittant difficilement notre humeur. Le concert de Devin Townsend à Plovdiv a réveillé des sensations que je n'avais pas ressenties depuis une paye, l'artiste étant parvenu à m'émouvoir aux larmes sur certains morceaux qui ont su par le passé – et savent encore – évoquer énormément de passages, et pas toujours les plus joyeux, de ma vie. Il ne fait aucun doute, au regard de ce que j'ai pu observer sur place et après le concert, que je ne suis certainement pas le seul a avoir été bouleversé par l'événement, qui restera sans aucun doute le meilleur concert auquel j'ai pu assister.

Si je devais le refaire, je le referai sans hésiter, et une fois n'est pas coutume, c'est cette fois-ci la destination qui a compté, certainement pas le voyage. Immense, inoubliable. 

(N.B. : Les vidéos ci-dessus ont été capturées par Madame, que je salue et remercie au passage, Vous pourrez retrouver les vidéos de Failure et Life en vous rendant sur  la chaîne correspondante.)

Setlist By Request (avec l'orchestre de Plovdiv):

Truth

Stormbending

Om

Failure

By your Command

Gaia

Deadhead

Canada

Bad Devil

Higher

A Simple Lullaby

Deep Peace

Set List Ocean Machine :

Seventh Wave

Life

Night

Hide Nowhere

Sister

3 A.M.

Voices in the Fan

Greetings

Regulator

Funeral

Bastard

The Death of Music

Thing Beyond Thing