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mardi 8 mars 2016 - 87

Deafheaven @ Le Trabendo

Trabendo - Paris

87

Exhumé de l'ère U-zine. Passionné de musique, de littérature; de cinéma, de jeux vidéo. Scribouillard trop ponctuel pour Horns Up. Black Metal ist Krieg.

Je me souviens parfaitement du jour où j'ai découvert Deafheaven. C'était en 2011 lors de la sortie de Road to Judas. Je me rappelle avoir chroniqué la rondelle dans les colonnes d'U-zine et m'être à l'époque pas mal acharné sur ce groupe dont j'étais persuadé qu'il s'était pointé au milieu de la scène post-black, en plein essor et de plus en plus populaire dans les milieux autorisés, uniquement pour surfer sur la vague.
 
Délit de sale gueule
 
Le problème ne résidait pas franchement dans le talent du groupe né sous l'impulsion du tandem Clarke / McCoy (chant / gratte), il venait plutôt de cette récitation bien trop académique des codes du registre post-black. Vite écouté, vite oublié donc, car le groupe exhalait un léger parfum d'opportunisme. J'ai eu vite fait de le foutre au placard pour me tourner vers des formations qui m'apparaissaient plus sincères.
Alors que j'avais relégué Deafheaven au rang « groupe lambda qui laisse un vague souvenir », voilà qu'une sorte de shitstorm comme seul internet sait en créer est venu rappeler le groupe à mon bon souvenir. « Hipsters », « traîtres au Black Metal », « opportunistes » sont autant de joyeux qualificatifs que la si formidable « communauté metal » tendance extrême appliquait à Deafheaven, dont tout le monde se foutait jusqu'alors. Piqué au vif dans ma curiosité et convaincu à l'avance, non sans satisfaction, d'avoir tapé juste dès les débuts du groupe, je me suis renseigné sur ce qui avait créé ce vent de critiques si virulentes à l’encontre d'une formation qui finalement n'avait jamais été la première à repomper ce qui marche. La raison est simple : l'album Sunbather venait d'arriver dans les rayons, et avec lui des critiques dithyrambiques de médias qui n'étaient d'ordinaire pas franchement enclins à s'intéresser à la scène metal extrême. Avec cette mise en lumière inattendue, la tronche des types de Deafheaven a commencé à circuler et MALHEUR, tout le monde a pu constater que les types avaient un look de comptable / hispter / mec-qui-écoute-la-radio / glandu et j'en passe. Scandale absolu pour le metalleux qui n'aime pas, ô seigneur non, que le Black Metal (et ce qui s'en rapproche) puisse être joué autrement que tout en noir.
Le délit de sale gueule m'ayant bien fait marrer à l'époque, je me suis donc collé à l'écoute de Sunbather étant toutefois intimement convaincu qu'il serait mauvais car encore une fois trop opportuniste. J'ai moi même cédé au raisonnement suivant : je les ai estimés peu sincères dans leur démarche, et j’apprends que ces types n'ont même pas pris la peine d'appliquer les codes visuels inhérents à la scène pour au moins de tenter de faire illusion et d'insuffler un peu de sincérité à leur propos. Que voulez-vous, on ne refait pas une éducation musicale vieille de près de 20 ans en un claquement de doigts. Les vieilles habitudes comme les préjugés ont la vie dure.
 
Puis... Sunbather
 
Il ne m'aura cependant fallu qu'une seule écoute de Sunbather pour comprendre mon erreur et pour percevoir à quel point Deafheaven s'inscrivait ENFIN en marge de la scène post black à laquelle Wolves in the Throne Room a donné ses lettres de noblesse. Sunbather est un album immense, impeccable ou presque d'un bout à l'autre, et, si le propos dans ces colonnes n'est pas d'en faire la chronique, j'ajouterai simplement qu'il est l'album ayant permis à Deafheaven de prouver à tous qu'il était autre chose qu'un « ersatz de ». Sunbather véhicule l'intensité du Black Metal, la mélancolie du Shoegaze tout en s'offrant des escapades plus post-rock, plus chaudes et lumineuses. C'est en définitive un album de contrastes. Et le black metalleux lambda n'aime pas le contraste. Il n'aime pas trop que des passages musicaux susceptibles de plaire à un plus large public puissent s'insérer dans la musique extrême. Eh bien qu'il aille se faire foutre.
 
La sortie de New Bermuda, plus récente, a confirmé tout le bien que je pensais du groupe, même s'il est à mon sens logiquement en dessous de l'indétrônable Sunbather. Toutefois, il restait une sorte de doute en moi concernant le propos du groupe : comment passerait-il l'épreuve du feu, celle du live, celle qui différencie les artistes complets des « simples » génies du studio ? C'est pour cette raison essentiellement que je me suis traîné au Trabendo par une forte fièvre le 8 mars 2016, pour enfin savoir si oui ou non, Deafheaven avait suffisamment de burnes pour s'imposer sur le marché.
Ce soir là, ma surprise n'a été que très mesurée lorsque j'ai jeté un coup d'oeil au public de la salle, constitué pour partie d'une « faune » que je n'ai pas l'habitude de croiser dans les concerts auxquels je me rends. Les mecs / gonzesses un peu fringués côtoyaient les blackeux qui affichaient des codes vestimentaires m'étant plus familiers dans une audience finalement peu fournie qui n'est pas parvenue à remplir le Trabendo, mais qui avait pour mérite d'être très cosmopolite. J'évacuerai volontairement l'escapade « Terre du Milieu » du très chiant Myrkur en m'attardant sur Deafheaven qui n'est pas parvenu à me convaincre pleinement, autant le dire tout de suite. A vrai dire, et j'ignore si c'est la fièvre qui a biaisé mon jugement, ce concert à été l'un des plus étranges auxquels j'ai pu assister. Étrange dans le sens où je n'arrive pas encore à savoir si oui ou non, j'ai aimé alors que quiconque ayant déjà écumé les salles de spectacles saura qu'il est plus qu'évident de porter un jugement tranché sur un live.
 
Ouais OK, et ce concert, alors ?
 
Si l'on devait évoquer uniquement le plan technique, absolument rien n'était à redire. Son impeccable, exécution des titres au cordeau bref, les musiciens sont en place, ça joue bien, ça joue fort, c'est intense et c'est audible. Mais je crois que mon drame a été de regarder quelques vidéos live des titres joués au Trabendo avant le concert, m'étant fait une première idée (plutôt positive) de la gueule que ça aurait une fois vu de mes propres yeux. Clarke m'avait paru, confortablement assis devant mon écran, franchement possédé par sa musique qui, on ne peut pas le nier, fait appel à des émotions viscérales. Son jeu de scène m'avait, en vidéo, paru sincère et spontané.
 

 

Mais ma déconvenue a été assez violente lorsque je me suis rendu compte que finalement sa gestuelle ne répondait finalement qu'à peu de sincérité en ce qu'elle ressemblait presque trait pour trait à ce que j'avais observé auparavant. L'ensemble ne s'est pas démenti sur l'intégralité du concert qui n'a à mon sens pas su rendre justice à ce contraste sérénité / colère - mélancolie / joie qui se dégage de la musique de Deafheaven sur leur deux précédents opus. Les musiciens sont trop statiques, comme s'ils ne faisaient pas franchement partie intégrante de la soufflerie sonore qu'est la musique de Deafheaven et, par conséquent, les regards se tournent vers un Clarke qui répète 100 fois les mêmes gestuelles sans franchement sembler, à la lumière de ce que je savais de lui sur scène, impliqué dans la déclamation de ses textes (de fort bonne facture soit dit en passant).
 
Il y a une certaine jeunesse, voire même une certaine gêne dans l'attitude de Deafheaven qui n'a, semble-t-il, pas su embrasser pleinement l'expérience du live. Face au public, la prestation doit être unique, et si je conserve bien entendu à l'esprit qu'un live doit aussi être un spectacle, laisser si peu de place à la spontanéité m'a laissé un goût amer à tel point que les titres que j'ai préférés de la setlist ne m'ont procuré aucun frisson, un peu comme si je voyais le groupe à nouveau confortablement calé devant mon PC.
J'ai bien conscience qu'il n'est pas évident, en tant que chanteur, de tenir une scène. Certains n'y parviennent pas avec des morceaux immédiats et efficaces, alors autant dire que le défi d'assurer le job lorsque la place est largement cédée à l'instrumental est d'autant plus difficile. Mais il a manqué une atmosphère, une cohésion de groupe à ce show de Deafheaven qui a brillé par le talent de ses compositions, mais pas par la qualité de sa performance scénique.
 
On va leur laisser prendre un peu de bouteille et continuer à les écouter sur skeud, c'est déjà pas si mal.